‹ Poésies. Nouv. éd. augm. et précédé d'une noticeChapitre 25 sur 108 · A MA SOEUR · texte numérisé non relu

A MA SOEUR

Que veux-tu? je l'aimais. Lui seul savait me plaire : Ses traits, sa voix, ses vœux, lui soumettaient mes vœux. Tendre comme l'Amour, terrible en sa colère... (Plains-moi, connais-moi toute à mes derniers aveux.)

Je l'aimais, j'adorais ce loiirmoiil do ma vie;

Ses jalouses erreuis m'attendrissaient eiiror;

Il me faisait mourir, et je disais : J'ai toit.

A doutei' de moi-même il m'avait asservie.

Toi, lu n'aurais pu voir ses pleurs sans me tiaïr;

Sans pleurei avec lui tu n'aurais pu l'entendie;

Oui, j'accusais mon cœur «pie tu connais si tendie;

Oui, je disais : J'ai tort! en me sentant mourir.

Ainsi l'humble roseau, tourmenté par l'oiase,

Sous un ciel menaçant iiicline son couracre,

Et se relève encor, d'un souffle ranimé :

Je retrouvais la vie en son regard calmé.

Pas une plainte, alors, de sa voix consolante

N'osait troubler l'accent qui reprenait mon cœur;

Et comme lui soumise, et ravie, et tremblante,

De cet orage éteint j'oubliais la rigueur.

Quel doux saisissement! Dieu! quel muet délire.

Quand son front se cachait sur ce cœur éperdu,

Qu'il demandait pardon, qu'il m'était tout rendu,

Que je sentais ses pleurs mêlés à mon sourire !

Je n'avais pas souffert, il pleurait. Mais, ma sœur,

Je ne parlerai plus de ses torts, de ses larmes,

Ses torts où tant d'amour répandait tant de charmes.

Je n'ai plus (pi'à subir sa tranquille douceiu'.

Sa «loneeur, l'intlexible! Oli ! connue il m'a pum"e

De l'empire d'un jour.

Où périt mon bonheur, dont la ])aix fut bannie, Et qu'irrité de craindre il détruit sans retour. Sans retour! Le crois-tu? dis-moi «pie je m'égare; Dis (pi'il veut m'éprouver, mais (pi'il n'est point barbare; Dis (piil va revenir, qu'il revient... trompe-moi,

Mais obtiens qu'il mo trompe à son tour comme toi. Va le lui demander, va Timplorer... Demeure : L'orgueil est entre nous, il glace, il est mortel. N'est-ce pas qu'il me fuit, et qu'il faut que je meure? N'est-ce pas que je souffre, et que l'homme est cruel ? Ne l'accuse jamais. Songe que je l'adore,

Puisque je vis encore :

Avant qu'à le trahir j'accoutume ma voix, .Ma sœur, j'aurai parlé pour la dernière fois. Tout chanire, il a chans^é; d'où vient que j'en murmure? pourquoi ces pleurs amers dont mon cœur est haiiiiir? (Jue l'amour a de pleurs quand il est dédaigné ! Tout change, il a changé. C'est là sa seule injure; E(, s'il fuit un lionlieur qui n'a pu le touchei-. Ce n'est pas à l'amour à le lui repiocher. Tes yeux seuls, pleins de moi, s'il daigne un jour v Hre, Lui diront mes adieux que je n'osai lui dire; Ton nom, comme un écho, lui parlera de moi ; Qu'il soit ton seul reproche en ta douleur modeste; Ah ! je l'en défendrais contre tous... contre toi.

Du peu de force qui me reste.

Imite mon silence ; un stérile remords Xe ralluma jamais une llamme épuisée;

En oubliant qu'il l'a causée.

Dans son étonnement il pleurera ma mort.

Ma sœur, j'ai vu la mort à la triste lumière Qui passa tout à coup dans le i'ond de mon cœur. Un soir qu'il m'observait, roulant sous sa paupière Je ne sais quoi d'amer, de sombre et de moqueur. Oh! que l'àme est troublée à l'adieu d'un prestige! L'épi touché du vent tremble moins sui" sa tige.

L'oiseau (lovant l'éclair éprouve moins d'eftVoi : Je sentis (ju'un niallieur touillait autour de moi. Pour la première fois, dans sa cruelle adresse, Jouant avec mon cœur qu'il dccliirait... hélas! 11 })arlait de bonheur sans parler de tendresse; Il parlait d'avenir, et ne me nommait pas!

Sa main, qui refusait comme lui de m'entendre,

S'éloigna de ma main ; Ses yeux, qui tant de lois me priaient de l'attendre,

Ne disaient phis : Demain !

Pâle, presqu à genoux, snppliante, craintive, J'ai dit... je n'ai rien dit, mais on entend les pleurs; Et ce morne silence oii parlent les douleurs. Ce cri ])rès d'entr' ouvrir le sein qui le captive. Tout en moi, tout parlait : il n'a pas entendu ! C'en étiiit fait, ma sœur. De mes larmes suivie. Je replis la raison sans reprendre la vie : J'écoutai... de ses pas le biuit s'était perdu, J'étais seule. Un enfant ([n'abandonne sa mère. Dont la voix s'est biisée en une plainte amère. Qui l'attend immobile, interdit, sans couleur, Tiouve un aspect moins triste à son premier malheur; lu poids moins douloureux étouffe la pensée

De son àme oppressée; Un lantôme moins noir l'épouvante et l'atteint, Lorscpi'à ses veux en pleins l'espoir... le jour s'éteint.

Le voilà donc fini, mon court pèlerinage!

Ciel ! cpie le sien plus be:ni soit ombra^ré de fleurs;

Kl, loin (le If |tuiiif de mes teiulres iiiallieui>«, Diiu suave laurier couronne son bel âge...

Qui l'ait luir dans son nid cet oiseau palpitant? De ma dernière nuit c'est l'ombre avant-courrier e : Vois comme, en s'élevant de la noire biiiyère, Aux fleurs de ma fenêtre elle monte et s'étend : Kmbi'asse-moi, ma sœur, car son ombre invisible Ma touchée et m'entraîne en un sonmieil paisible. Ce rayon qui s'enfuit, non, ce n'est phis le joui, ('e n'est plus le malheur; non, ce n'est plus l'amoui C'est ma dernière nuit. Déjà, froide comme elle, Ma mémoire n'est plus qu'un miroir infidèle. Oui, tout change, ma sœur, tout s'efiiice, et je sens Que la paix ou la mort a coulé dans mes sens.

Quoi ! les flots sont calmés, et les vents sans colère .•\[)ianisspnt la route où je vais m'égarer : J'ai vu briller le phare, et l'onde (|ui s'éclaire Double l'affreux signal qui doit nous sé[)arer ! <Jue fait-il? Ah ! s'il dort, il rêve son amie ; Bercé dans mon image, il attend le réveil ; Comme l'onde paisible, il me croit endormie, Et son rêve abusé sourit à mon sommeil,

Emmenez-moi, ma sœur. Dans votre sein cachée, Comme une pâle fleur de sa tige arrachée^

8i rOESIKS.

SaiiVL'Z-iiioi de ces lieux. Dites : c'est sans retour ! Cet effort fniira ma vie ou mon amour. Emportez ma douleur loin de lui, loin du monde; l.oiu de moi, s'il se peut, ma sœiu-, em[iortez-moJ. Mais la nuit qui nous couvre est-elle assez profonde? Oh ! non ; les flots, le ciel, tout me remplit d'effroi. Est-il temps de mourir? Et lui, lui que j'adore, Ne puis-je, en le fuyant, vous le nommer encore ? Ne puis-jc de sa voix appeler la douceur ? * Me puis-je le revoir?... Non, sauvez-moi, ma sœur. Mon mal est dans sa vue ! et, lorsque j'y succombe. Mon mal doit vous toucher, ce n'est pas le remord. Cachez-moi dans vos hras, dans la nuit, dans la tombe ; Je demande à le fuir, je ne crains plus la mort. Venez ! s'd descendait sur la plage déserte, Un charme sur mes pas attirerait ses pas : Prèle à me conlier à la vague entr'ouverte, Je lui dirais adien... je ne partirais pas.

11 sait tout. 0 ma sœur ! il rappelait mon âme. Nos regards se parlaient malgré nous confondus ; Tout baignés de tristesse, et de pleurs, et de flanuuc. Dans ses regards si doux les miens se sont perdus. Et je fuis! et des cieux la pitié m'abandonne ! Je ne les verrai plus, ils étaient dans ses yeux. Si tu voyais ses yeux ! Oh ! l'ange qui pardonne Doit regarder ainsi ({uand il ouvre les cieux !

J'étais seule avec lui, j'écoutais son silence ; L'heure, une fois pour nous, })crdait sa vigilance. Contre un penchant si vrai, si longtemps combattu, Ma sœur, je n'avais plus d'appui que sa vertu.

Pour unacher mou cœur à sa peine chérie,

Et distraire du sien la sombre rêverie,

Je cherchais le secours de ces accords puissants.

Qui de plus d'un orage avaient calmé ses sens :

J'essayais, d'une main faible et mal assurée.

Cet art consolateur d'une âme déchirée ;

Je disputais son âme à ses vagues désirs ;

Je ramenais le temps de nos plus doux loisirs;

Son sourire trompait ma crédule espérance,

Et j'unissais, ainsi la ruse à l'innocence.

Dieu! que je m'abusais à ce calme trompeur!

Pour la première fois son regard me fit peui ;

De ma gaieté timide il détruisit les charmes,

Et ma voix s'éteignit dans un torrent de larmes.

(( Non! dil-il, non, jamais tu n'as connu l'amour! »

J'ai vovdu me sauver... il pleurait à son toui' :

J'ai senti fuir mon âme effrayée et tremblante;

Ma sœur, elle est encor sur sa bouche brûlante.

Sauvez-moi ! sauvez-moi ! De lointaines clameurs Appellent au rivage une barque tardive.

De l'écho du rocher que la voix est plaintive î Répondez-lui pour moi : je vous suivrai... je meurs.

Peut-être un jour sa voix tendre et voilée M'appellera sous de jeunes cyprès :

Cachée alors au fond de la vallée.

Plub hciiii'ii^c qiiL' lui, j'entendrai ses regrets. Lentement, des coteaux je le veri;ii descendis; Quand il croira ses pas et ses vœux superflus, Il pleurera! ses pleurs lafraîcliiront ma cendre : Enchaînée à ses pieds, je ne le luirai plus. Je ne le Cuirai plus : je l'entendrai; mon amc, Brûlante autour de lui, voudra sécher ses i)leurs ; Et ce timide accent, qui trahissait ma flamme. Il le recoiuiaîtra dans le doux bruit des fleurs.

Oh! ipi'il trouve un rosier mourant et solitaire; Qu'il y cherche mon souflle et l'attire en son sein; Qu'il dise : y C'est pour moi qu'il a quitté la terre; Ses parfums sont à moi, ce n'est plus un larcin. » Qu'il dise : « Un jour à pehie il a bordé la rive; Son vert tendre égayait le limpide miroir; Et ses l'enilles déjà dans l'onde fugitive Tombent : faible rosier, tu n'as pas vu le soir! »

.\lors, peut-être, alors l'hiiondelle endormie, A la voix d'un amant qui pleure son amie. S'échappera du sein des parfums précieux, Emportant sa prière et ses larmes aux cioux : Alors, levant aux biens que ce monde nous donne. Il laissera tomber sur le froid monument Les rameaux aifligés dont la gloire enviroinie Son front triste et charmant.

Alors je resterai seule, mais consolée; Les vents respecteront l'empreinte de ses pas. Déjà je voudrais être au fond de la vallée; Déjà je l'attendrais... Dieu ! s'il n'y venait pas!

Qui? toi, mon bien-aimé, t' attacher à mon sort;

Te parer d'une fleur que la tonilie t'envie;

Lier tes jours de gloire à ma tremblante vie :

Et ton baiseï' d'amour au liaiser de la mort î

Me suivre, toi, si cher, aux rives enchantées

Que pour jamais bientôt mes pas auront quittées !

Mes pas que tu soutiens, qni te cherchaient toujouis.

Dont la trace légère effleura le rivage

On tu m'avais montré des fleurs et des beaux jours;

Où je vais devant toi passer comme un nuage !

Oui, devant toi ma vie inchne son flambeau,

De ses pâles rayons le dernier va s'éteindre :

Ces fleurs, ces belles fleurs, que je ne puis atteindre.

Tu les eifeuilleras un soir sur mon tondjeau.

La Mort m'a regardée, et ta plainte adorable,

Ma jeunesse, tes vœux, rien ne doit l'attendrir :

Elle m'a regardée, et cette inexorable,

Quand j'écoutais ton chant, m'a dit : « Tu vas mourir! )>

Oh ! non : prodigne encor les hymnes, les ofl'randes; Jette-lui ta couronne et tes lauriers en fleurs; Cache-moi dans ton sein, couvre-moi de guirlandes. Et, longtom]is immobile, elle craindr;i tes pleurs.

Coiidiiis-mol près dos flots. La nymphe rpii soupire

Y rafraîchit l'air de sa voix :

Cet air doux: et mortel, que ma houchc respire,

Brnle moins à l'ombre des bois.

Vois dans l'eau, vois ce lis, dout la tête abaissée

Semble se dérober au sourire des cieux :

Telle, craignant l'Amour et le cherchant des yeux,

J'essayais de te fiiii', innocente et blessée.

Je demandais aux bois l'ouljli de tes accents :

Un vague, un triste écho m'en rappelait les charmes

Et dans les rameaux frémissants Ton image venait s'attendrir à mes larmes.

Un jour, ce fut toi-même, un jour, à mes genoux. Je te vis sous le saule, ami de mon jeune âge : Je ne m'y trouvai plus seule avec ton image; Il nous cachait ensemble, il se penchait sur nous. Trop tard, hélas! trop tard; et ta flamme timide Enhardit vaincMiicnt mes timides secrets : Tu les connus trop tard, et ma fuite rapide T'abandonne à de longs regrets.

Oh! (jue je crains pour toi l'aurore désolée Qui ne pourra me rendre à tes vœux superflus. Quand sa douce lueur, pour moi seule voilée,

Ne m'éveillera plus!

Mais 1(^ ruisseau répond par un faible mm mure

Au souffle expirant des zéphyrs; La nymphe, cpii s'endort, entraîne mes soupirs

A la source déjà moins pure.

l)emain.., Ij'écho plus triste a dit aussi : Demain,

Adieu, ma jeune vie! adieu, toi que j'adore ! Ne gémis pas. Ce soir, je serre encor ta main : Ce soir, efforce-toi de me sourire encore !

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