‹ Poésies. Nouv. éd. augm. et précédé d'une noticeChapitre 30 sur 108 · A M. .JARS · texte numérisé non relu

A M. .JARS

Le vieux crieur allait contant l'iiistoire Du faible enfant vers le Pdiône é^aré :

Vu vieux soldai, loiil cuiiassé de gloire, En récoiitaiit sous son casqne a pleuré.

Ce n'était })lus (juand l'été .se couronne De 1 ayons d'or, de pampres et de lleuis; C'était au temps où l'hiver s'environne De longues nuits et de mornes couleurs. Ce n'était pins ([uand ma voix lamentable Cria partout l'enfant sans l'obtenir:

Mais aux mères toujours ce triste souvenir Apparaissait lugubre et redoutable.

Celle que l'on crut morte en ses cris superflus, (ju'on emporta le soir, de larmes épuisée... Elle vit : mais, semblable à sa plainte brisée. Sa mémoire au malheur ne se réveille plus La moisson, le rivage et le Rhône rapide, Dans ses esprits confus ne viennent plus s'olfi ir.

Ainsi se trouble une eau limpide

Dont la source va se tarir.

Ses yeux sans s'étomier ont revu sa demeure, Où la foule a suivi ses pas ; On l'entoure, on frémit, on pleuie :

Elle seule ne pleure pas.

Dieu la bénit d'un long délire :

Son fds est là, dit-elle., il dort.

Elle a ra])porté son sourire A son ills... (pie l'on cherche encor !

Balançant un berceau, dans ces nuits rigoureuses, Seule elle dit encoi- : d Les mèiessont henreuses! » Seule elle ne sait plus son malbéiusi lécent;

É LÉ (Il ES. lui

Calme, elle n'oflVe à Dieu qu'un cœur reconnaissant. A travers le rideau que sa main vient d'étendre, Elle entend respirer l'enfant dans son sommeil : Qui voudrait l'arracher à cette erreur si tendre? Elle écoute son souffle; elle attend son réveil. Ah! ne soulevez pas ce rideau qui l'enchante, Pareil au voile épais tombé sur sa raison : L'enftsnt, s'il vit encore, est loin de sa maison, Et près d'un berceau vide elle prie... elle chante.

Dans sa vague tristesse, on la voit tout le jour. Et sans nous reconnaître à peine, Contre son sein bercer une ombre vaine.

Et lui parler avec amoui".

Durant la nuit, tianquille et demi-nue, Auprès des feux négligés et mourants, Elle charme sa veille, au berceau retenue, En regardant courir les nuages errants.

Un soir la lune absente abandonne la terre

Au sombre autan qui règne avec fureur; Des éléments la lutte austère

Glace les sens d'une muette horreur.

On ne voit plus que de faibles lumières;

Les chiens hurlants menacent les chamnières;

L'eau, dans sa chute, entraîne l'arbrisseau :

De cette mère, immobile et charmée,

La faible main s'endoit sur le berceau, Que semble suivre encor sa paupière fermée.

Paix! elle dort pour la première fois Depuis le jour éteint dans sa raison peiïlne.

102 POKSIES.

Qui lu laissa sur la terre éteiuliie,

Sans souvciiii-, sans larmes et sans voix

Mais Touiagan, dont yéniit la nature,

Semble jaloux de celte longue erreur ;

Dans son sommeil il souille la terreur,

Et, de son sein réveillant la torture,

Y jette un cri dès longtemps expiré :

(( Rendez, rendez l'enfant dans la foule égaré ! )> Comme l'écho frappé d'une clameur terrible. Sa raison qui lenaît répond au cri d'effroi : « Rendez, rendez l'enfant! rendez... » Réveil horrible i Ce berceau découvert, il est vide, il est froid !

Pâle, muette, en ses larmes glacée,

Elle repousse et combat sa pensée ;

Puis elle dit, en se cachant les yeux :

u Je vois la terre, et j'ai perdu les cieiix! Dieu des mères ! mon Dieu ! vous savez s'il respire : Rendez-le, guidez-moi... je ne sais où... J'expire!

11 n'est plus là... je n'y peux plus rester. Eh bien! puisque la mort ne veut pas m'arrêter, J'irai, par les chemins, traîner, iinir ma vie. » Et le jour, sur la neige, on reconnaît ses pas : Elle était douce et faible; on ne l'observait pas,

Et personne ne l'a suivie.

Dans les sentiers déserts Dieu seul l'entend gémir;

Mais l'aquilon a cessé de fiémir.

Elle marche, elle dit : « Je veux voir la chapelle Qu'au temps de la moisson j'embellis une fois; Où mon fils... (jour trompeur qu'à présont tout rappelle!) Sur ma voix, ()ui chantait, voubiit former sa voix.

KLElilKS. K»-

J'y porte son berceau, c'est mon dernier liommage;

Douloureux pour sa mère, inutile pour lui ;

Ce n'est plus qu'un tombeau que j'y vois aujourd'hui,

Et dans mon àme en deuil j'offrirai son image.

Des fleurs... je n'en ai plus... Ah! j'ai trop peu île temps,

On meurt jeune sans l'espérance :

Mais, tant (peje vivrai, l'ùt-ce jusqu'au prhitemps,

J'y viendrai cacher ma souffrance ! ••

Alors un saint pasteur, triste de souvenir, Prend le berceau léger, qu'il promet de bénir. Une autre femme approche en sa misère errante; Sa voix n'a qu'un accent qui mui'mure : « Donnez ! >» Elle indique un enfant aux regards consternés; Et cet objet voilé la rend plus déchirante. (( Ah! dit la jeune mère, il faut vous secourir; Vous cachez un enfant ; sa misère est afiVeuse : Ne souffrez pas pour lui, femme! Soyez heureuse. Moi, je n'ai plus d'enfant... Moi, je n'ai qu'à mourir! »

Un cri doux et perçant rompt cette plainte amère,

Et le lambeau s'agite, et le cri dit : « Ma mère! »

Et la mère éperdue a saisi son enliant,

Et r affreuse étrangère à peine le défend ;

Elle fuit, elle roule au bas de la montagne.

Et, comme un noir coi beau, se perd dans la campagne.

La véritable mère écarte les lambeaux ;

Ses yeux longtemps éteints, pareils à deux flambeaux,

S'allument : « C'est mon fds ! . . . qu'il estpfde ! ») Elle (onibe,

Sous l'excès du bonheur la nature succombe;

Car on dirait que, créés pom' souffrir, Nous ne pouvons qu'à ])eine être heureux sans niom ir.

Mais l'enAint la caresse; il la lappellc, il pleure;

Il arrête son ame aux lèvres (pi'il efïlcure.

Et son corps délicat, par sa mère entouré.

Palpite, et tremble encor d'en être séparé.

(( Ne tremble plus; c'est moi. Yois-tu; je suis ta mère,

0 mon lilsî (l'est mon fils! regardez-le, mon père;

C'est mon fds! Ce n'est plus son fantôme tiompeui';

C'est mon enfant qui m'aime, et (pii vit sur mon cœur

f.e pasteur pour le voir se courbe devant elle :

Il sent couler ses pleurs à son récit fidèle ;

Elle dit tout en paroles de feu; De baisers, de sanglots son récit se compose. En vain pour sa vengeance elle bégaye un vœu : Sortira-t-il du cœur où son fds se repose? Sans doute il a souffert, l'enfant infortuné ! Sans doute. . . il vit encor : sa mère a pardonné !

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