‹ Poésies nouvelles, 1836-1852Chapitre 25 sur 88 · LA MIT D'OCTOBRE · texte numérisé non relu

LA MIT D'OCTOBRE

Il n'est de vulgaire chagrin (^ue celui d'une âme vulgaire.

Ami, que ce triste mystère S'échappe aujourd'hui de ton sein.

Crois-moi, parle avec confiance; Le sévère dieu du silence Est un des frères de la Mort; En se plaignant on se console.

Et quelquefois une parole Nous a délivré d'un remords.

LE POÈTE

S'il fallait maintenar*^ parler de ma souffrance, Je ne sais trop quel nom elle devrait porter, Si c'est amour, folie, orgueil, expérience, Ni si personne au monde en pourrait profiter. Je veux bien toutefois t'en raconter l'histoire, Puisque nous voilà seuls, assis près du foyer. Prends cette lyre, approche, et laisse ma mémoire Au son de tes accords doucement s'éveiller.

Avant de me dire ta peine, O poète î en es-tu guéri :

Songe qu'il t'en faut aujourd'hui Parler sans amour et sans haine.

S'il te souvient que j'ai reçu Le doux nom de consolatrice.

Ne fais pas de nmi la complice Des passions qui t'ont perdu.

u3 POESIES NOrVELLES.

LE l'OÈTE.

Je suis si bien guéri de cette maladie,

Que j'en doute parfois lorsque j'y veux songer;

Et quand je pense aux lieux où j'ai risqué ma vie,

J'y crois voir à ma place un visage étranger.

Muse, sois donc sans crainte; au souffle qui t'inspire

Nous pouvons sans péril tous deux nous confier.

Il est doux de pleurer, il est doux de sourire

Au souvenir des maux qu'on pourrait oublier.

LA MUSE

Comme une mère vigilante Au berceau d'un lils bien-aimé, Ainsi je me penche tremblante Sur ce cœur qui m'était fermé.

Parle, ami, — ma lyre attentive D'une note faible et plaintive Suit déjà l'accent de ta voix, Et dans un rayon de lumière.

Comme une vision légère.

Passent les ombres d'autrefois.

LE i>of:te.

Jours de travail! seuls jours où j'ai vécu!

O trois fois chère solitude !

Dieu soit loué, j'y suis donc revenu,

A ce vieux cabinet d'étude !

Pauvre réduit, murs tant de fois déserts.

Fauteuils poudreux, lampe fidèle, O mon palais, mon petit univers, Et toi. Muse, ô jeune immortelle,

L A N r I T -D ' () C T ObRK. 119

Dieu soit loué, nous allons donc chanter!

Oui, je veux vous ouvrir mon âme, Vous saurez tout, et je vais vous conter

Le mal que peut faire une femme; Car c'en est une, ù mes pauvres amis

(Hélas! vous le saviez peut-êtrel!

C'est une femme à qui je fus soumis.

Comme le serf l'est à son maître.

J(jug détesté! c'est par là que mon cœur

Perdit sa force et sa jeunesse; — Et cependant, auprès de ma maîtresse.

J'avais entrevu le bonheur.

Près du ruisseau, quand nous marchions ensemble.

Le soir, sur le s^ble argentin, Quand devant nous le blanc spectre du tremble,

De loin nous montrait le chemin; Je vois encore, aux rayons de la lune.

Ce beau corps plier dans mes bras...

N'en parlons plus... — je ne prévoyais pas

Où me conduirait la Fortune.

Sans doute alors la colère des dieux

Avait besoin d'une victime; Car elle m'a puni comme d'un crime

D'avoir essavé d'être heureux.

L'image d'un doux souvenir Vient de s'offrir à ta pensée. Sur la trace qu'il a laissée Pourquoi crains-tu de reveni Est-ce faire un récit fidèle

Que de renier ses beaux jours?

Si ta fortune fut cruelle, Jeune homme, fais du moins comme elle, Souris à tes premiers amours.

LE POÈTE

Non, — c'est à mes malheurs que je prétends sourire.

Muse, je te l'ai dit : je veux, sans passion.

Te conter mes ennuis, mes rêves, mon délire.

Et t'en dire le temps, l'heure et l'occasion.

C'était, il m'en souvient, par une nuit d'automne.

Triste et froide, à peu près semblable à celle-ci ;

Le murmure du vent, de son bruit monotone.

Dans mon cerveau lassé berçait mon noir souci.

J'étais à la fenêtre, attendant ma maîtresse;

Et, tout en écoutant dans cette obscurité.

Je me sentais dans l'âme une telle détresse,

Qu'il me vint le soupçon d'une infidélité.

La rue où je logeais était sombre et déserte;

Quelques ombres passaient, un falot à la main;

Quand la bise soufflait dans la porte entr'ouverte.

On entendait de loin comme un soupir humain.

Je ne sais, à vrai dire, à quel fâcheux présage

Mon esprit inquiet alors s'abandonna.

Je rappelais en vain un reste de courage,

Et me sentis frémir lorsque l'heure sonna.

Elle ne venait pas. Seul, la tête baissée.

Je regardai longtemps les murs et le chemin, —

Et je ne t'ai pas dit quelle ardeur insensée

Cette inconstante femme allumait en mon sein;

Je n'aimais qu'elle au monde, et vivre un jour sans elle

LA NLIT D'OCTOBRE. 121

Me semblait un destin plus affreux que la mort. Je me souviens pourtant qu'en cette nuit cruelle Pour briser mon lien je fis un long effort. Je la nommai cent fois perfide et déloyale, Je comptais tous les maux qu'elle m'avait causés. Hélas! au souvenir de sa beauté fatale, Quels maux et quels chagrins n'étaient pas apaisés! Le jour parut enfin. — Las d'une vaine attente, Sur le bord du balcon je m'étais assoupi ; Je rouvris la paupière à l'aurore naissante, Et je laissai flotter mon regard ébloui. Tiiut à coup, au détour de l'étroite ruelle. J'entends sur le gravier marcher à petit bruit... Grand Dieu! préservez-moi! je l'aperçois, c'est elle; Elle entre. — D'où viens-tu? Qu'as-tu fait cette nuit? Réponds, que me veux-tu? qui t'amène à cette heure? Ce beau corps, jusqu'au jour, où s'est-il étendu? Tandis qu'à ce balcon, seul, je veille et je pleure, En quel lieu, dans quel lit, à qui souriais-tu? Perfide! audacieuse! est-il encor possible Que tu viennes offrir ta bouche à mes baisers? Que demandes-tu donc? par quelle soif horrible Oses-tu m'attirer dans tes bras épuisés? Va-t'en, retire-toi, spectre de ma maîtresse! Rentre dans ton tombeau, si tu t'en es levé; Laisse-moi pour toujours oublier ma jeunesse, Et, quand je pense à toi, croire que j'ai rêvé !

LA MUSE

Apaise-toi, je t'en conjure ; Tes paroles m'ont fait frémir.

O mon bien-aimé! ta blessure Est encor prête à se rouvrir.

Hélas! elle est donc bien profonde.^ Et les misères de ce monde Sont si lentes à s'effacer!

Oublie, enfant, et de ton âme Chasse le nom de cette femme, Que je ne veux pas prononcer.

LE PORTE

Honte à toi qui la première

M'as appris la trahison,

Et d'horreur et de colère

M'as fait perdre la raison !

Honte à toi, femme à l'œil sombre,

Dont les funestes amours

Ont enseveli dans l'ombre

Mon printemps et mes beaux jours !

C'est ta voix, c'est ton sourire,

C'est ton regard corrupteur,

Qui m'ont appris à maudire

Jusqu'au semblant du bonheur;

C'est ta jeunesse et tes charmes

Qui m'ont fait désespérer,

Et si je doute des larmes.

C'est que je t'ai vu pleurer.

Honte à toi, j'étais encore

Aussi simple qu'un enfant;

Comme une fleur à l'aurore,

Mon cœur s'ouvrait en t'aimant.

Certes, ce cœur sans défense

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