‹ Poésies nouvelles, 1836-1852Chapitre 61 sur 88 · STANCES · texte numérisé non relu

STANCES

La joie est ici-bas toujours jeune et nouvelle. Mais le chagrin n'est vrai qu'autant qu'il a vieilli. A peine si le prince, hier enseveli, Commence à s'endormir dans la nuit éternelle : L'ange qui l'emporta n'a pas fermé son aile; Peut-être est-ce bien vite oser parler de lui.

Ce fut un triste jour, quand, sur une civière, Cette mort sans raison vint nous épouvanter. Ce fut un triste aspect, quand la nef séculaire Se para de son deuil comme pour le fêter. Ce fut un triste bruit, quand, au glas funéraire, Les faiseurs de romans se mirent à chanter.

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Nous nous tûmes alors, nous, ses amis d'enfance. Tandis qu'il cheminait vers le sombre caveau, Nous suivions le cercueil en pensant au berceau ; Nos pleurs, que nous cachions, n'avaient pas d'éloquence, Et son ombre peut-être entendit le silence Qui se fit dans nos cœurs autour de son tombeau.

Maintenant qu'elle vient, plus vieille d'une année.

Réveiller nos regrets et nous frapper au cœur,

Il faut la saluer, la sinistre journée

Où ce jeune homme est mort dans sa force et sa Heur.

Préservé du néant par l'excès du malheur.

Par sa jeunesse même et par sa destinée.

A qui donc, juste Dieu! peut-on dire : A demain!

L'Kspérance et la Mort se sont donné la main,

Et traversent ainsi la terre désolée.

L'une marche à pas lents, toujours calme et voilée ;

Sur ses genoux tremblants l'autre tombe en chemin,

Et se traine en pleurant, meurtrie et mutilée.

O Mort ! tes passent lents, mais ils sont bien comptés. Qui donc t'a jamais crue aveugle, inexorable ? Qui donc a jamais dit que ton spectre implacable Errait, ivre de sang, frappant de tous côtés, Balayant au hasard, comme des grains de sable, Les temples, les déserts, les champs et les cités r

Non, non, tu sais choisir. Par instant, sur la terre, Tu peux sembler commettre, il est vrai, quelque erreur ; Ta main n'est pas toujours bien sure, et ta colère Ménage obscurément ceux qui savent te plaire. Epargne l'insensé, respecte l'imposteur.

Laisse blanchir le vice et lan<ruir le malheur.

Mais, quand la noble enfant d'une race royale. Fuyant des lourds palais l'antique oisiveté, S'en va dans l'atelier chercher la vérité. Et là, créant en rêve une forme idéale, Entr'ouvre un marbre pur de sa main virginale. Pour en faire sortir la vie et la beauté;

Quand cet esprit charmant, quand ce naïf génie

Qui courait à sa mère au doux nom de Marie,

Sur son œuvre chéri penche son front rêveur,

Et, pour nous peindre Jeanne interrogeant son cœur,

A la fille des champs qui sauva la patrie

Prête sa piété, sa grâce et sa pudeur.

Alors ces nobles mains, qui, du travail lassées, Ne prenaient de repos que le temps de prier, Ces mains riches d'aumône et pleines de pensées. Ces mains où tant de pleurs sont venus s'essuyer. Frissonnent tout à coup et retombent glacées. Le cercueil est à Pise; on va nous Tenvover.

Et lui, mort l'an passé, qu'avait-il fait, son frère : A quoi bon le tuer? Pourquoi, sur ce brancard. Ce jeune homme expirant suivi par un vieillard? Quel cœur fut assez froid, sur notre froide terre, Ou pour ne pas frémir, ou pour ne pas se taire, Devant ce meurtre affreux, commis par le hasard

25u POÉSIES NOUVELLES.

Qu'avait-il fait que naître et suivre sa tnrtune. Sur les bancs avec nous venir étudier, Avec nous réfléchir, avec nous travailler. Prendre au soleil son rang sur la place commune, De grandeur, hors du cœur, n'en connaissant aucune, Et, puisqu'il était prince, apprendre son métier?

(^u'avait-il fait qu'aimer, chercher, voir par lui-même

Ce que Dieu fit de bon dans sa bonté suprême,

(]e qui pâlit déjà dans ce monde ennuyé.^

Patrie, honneur, vieux mots dont on rit et qu'on aime.

Il vous savait, donnait au pauvre aide et pitié,

Au plus sincère estime, au plus brave amitié.

(^u"avait-il fait enfin, que ce qu'il pouvait faire.'' Quand le canon grondait, marcher sous la bannière; Quand la France dormait, s'exercer dans les camps. Il s'en fût souvenu peut-être avec le temps; Car parfois sa pensée était sur la frontière. Pendant qu'il écoutait les tambours battre aux champs.

lp: treize iuillet.

(^ue lui reprocherait même la calomnie?

Jamais coup plus cruel fut-il moins mérité : A défaut de regret, qui ne l'a respecté? Faites parler la foule, et la haine et l'envie : Ni tache sur son front, ni faute dans sa vie. Nul n'a laissé plus pur le nom qu'il a porté.

(Qu'importe tel parti qui triomphe ou succombe?

(^uel ennemi du père ose haïr le fils?

Qui pourrait insulter une pareille tombe?

On dit que, dans un bal. du temps de Charles dix,

Sur les marches du trône il s'arrêta jadis.

(^u'il y dorme en repos du moins, puisqu'il y tcmibe.

Hélas I mourir ainsi, pauvre prince, à trente ans Sans un mot de sa femme, un regard de sa mère. Sans avoir rien pressé dans ses bras palpitants! Pas même une agonie, une douleur dernière! Dieu seul lut dans son cœur l'ineffable prière Que les anges muets apprennent aux mourants.

Que ce Dieu, qui m'entend, me garde d'un blasphème!

Mais je ne comprends rien à ce lâche destin

Qui va sur un pavé briser un diadème,

Parce qu'un postillon n'a pas sa bride en main.

O vous, qui passerez sur ce fatal chemin,

Regardez à vos pas, songez à qui vous aime!

Il aimait nos plaisirs, nos maux l'ont attristé. Dans ce livre éternel oîi le temps est compté, Sa main avec la nôtre avait tourné la page. Il vivait avec nous, il était de notre âge. Sa pensée était jeune, avec l'ancien courage; Si l'on peut être roi de l'^rance, il l'eût été.

Je le pense et le dis à qui voudra m'en croire. Non pas en courtisan qui flatte la douleur, Mais je crois qu'une place est vide dans l'histoire. Tout un siècle était là, tout un siècle de gloire, Dans ce hardi jeune homme appuyé sur sa sœur, Dans cette aimable tête, et dans ce brave cœur.

Certes, c'eût été beau, le jour où son épée, Dans le sang étranger lavée et retrempée, Eût au pays natal ramené la fierté; Pendant que de son art l'enfant préoccupée, Sur le seuil entr'ouvert laissant la Charité, Eût fait, avec la Muse, entrer la liberté.

A moi, Nemours! k moi, d'Aumalel à moi, Joinvillel Certes, c'eût été beau, ce cri, dans notre ville, Par le peuple entendu, par les murs répétés; Pendant qu'à l'Oratoire, attentive et tranquille. Pâle, et les yeux brillants d'une douce clarté, La sœur eût invoqué réternelle Bonté.

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