UNE VOIX SEULE
Le lion de Juda dormait dans la poussière , Dans la poussière du cercueil ; La mort sur sa triste crinière Posait le pied avec orgueil ; Mais voilà que soudain il relève la lêle; Que son œil a repris sa terrible lueur, El ses ongles divins, dans leur sainte fureur En triomphe éternel , ont changé sa défaite.
11 est ressuscité ! Que toute la nature Chante sur tous les points de son immensité ! Le Christ a de Tenfer détruit la fille impure , 11 est ressuscité !
Dragon aux atteintes cruelles, Qu*as-tu fait de ton aiguillon ?
Tu couvais sous tes sombres ailes L'élernelle destruclion.
Tu disais à toute la terre :
Tu n'as pas un grain de poussière Que n'ail empoisonné mon fiel; Mais le Christ brise ta puissance , Et , dans ce cimetière immense , Il n'est pas un débris mortel Qui ne rêve encor l'existence El ne tressaille d'espérance De revoir la clarté du ciel.
Il est ressuscité ! Que toute la nature Chante sur tous les points de son immensité ! Le Clirist a de l'enfer détruit la fille impure »
11 est ressuscité !
Grâce à l'élan divin de Tamour sans limites > Du crime originel nous sommes déliés ; Les portes de TËden ne sont plus interdites, El la terre et le ciel sont réconciliés.
GHCeCR.
11 est ressuscité! Que toute la nature Chante sur tous les points de son immensité ! Le Christ a de l'enfer détruit la fille impure , 11 est ressuscité!
Le Sauveur, ce jour-là, s'asseyait h la table De ces Pharisiens dont l'esprit intraitable Ne jugeait que d'après leur orgueilleuse foi. Or, sachant qu'il était entré dans cet asile , Une femme au-devant du Dieu de l'Évangile Vient, se prosterne et dit : « Ayez pilié de moi!
rA LA MADELEINE Al'X PIEDS DIT CHRIST.
« Ayez pilié de moi , Seigneur : votre clémence « Est , dit-on , au-dessus de la plus grande offense « Ayez pitié de moi , car je viens à mon tour, tt Moi , du ciel outragé ne méritant que l'ire , « Vous demander. . . comment oserai-je le dire? « Quelque chose de plus que le pardon l'amour.
« Au chemin décevant des voluptés humaines « Ma lèvre s'est penchée à toutes les fontaines, « Mais ma brûlante soif bientôt les vit tarir. « Je n'ai pas pu trouver une éternelle flamme. a Tant d'amours décédés reposent dans mon âme! a Je viens en chercher un qui ne puisse mourir.
a Que votre doux regard sur mon regard s'abaiMe « Et mon cœur ailrUté bondira d'allégresse , « mon céleste amanl! ô mon divin époux!
« Il est vrai , chaque jour de ma vie est coupable , « Mais il me reste une âme, une âme misérable , « Ne lui refusez pas le bonbeur d'élre à vous, d
Et, s'exprimant ainsi, la femme pécheresse Sur les pieds du Sauveur, objet de sa tendresse , Ëpanche un vase plein d'un parfum précieux , Et , comme s'ils étaient un terme à ses alarmes, Les tenait dans ses mains, les mouillait de ses larmes , Et puis les essuyait de l'or de ses cheveux.
Sr. LA MADELEINE AUX PIEDS DU CHRIST.
Et prenant en pitié cette douleur profonde ,
Étendant cette main en charité féconde,
Le Christ laissa tomber ces paroles de miel :
« Tant d'ardeur ne saurait trouver d'indifférence,
< femme ! qu'il soit fait selon ton espérance :
« Notre amour, dès cette heure, est scellé dans le ciel. »
A ces mots l'assemblée , en secret confondue,
Se dit : « N'est-ce pas là cette femme perdue
« Qui voit son déshonneur en tout lieu publié ;
« Et comment donc cet homme accueillant son offrande,
« El favorable à tout ce qu'elle lui demande ,
« Peut-il être ici-bas le céleste envoyé ?
Mais Jésus, qui lisait au fond de leur pensée ,
Dit : « Vainement votre âme en est scandalisée ,
« Ce don que Ton m'a fait ne peut être estimé.
« Cette femme a failli , mais son amour l'épure ;
« El le pardon sera dispensé sans mesure
« A tous ceux qui , comme elle , auront beaucoup aimé. »
Les vitraux du palais brillaient de mille feux , Mille litières d'or circulaient dans la ville , Le Tage à l'Océan portail son flot tranquille - Et berçait mollement les lumières des cieux;
Des vaisseaux de Gama montait la barcarole , La romance au balcon appelait la beauté , Le parfum des cédrats dans Tair était porté ; Sultane cette nuit , la vaste métropole Semblait ouvrir la lèvre à toute volupté.
Comme une note discordante, Dans ce concert de joie, et d'ivresse, et d'amour, Un nègre cheminait vers un noir carrefour, La besace en liaillons à son côté pendante; 11 monte un escalier de vétusté noirci ; Et, secouant son maître accoudé sur la table, A la sombre lueur d'un flambeau misérable.
Us eurent tous les deux Tentretien que voici :
Maître , notre journée est bien loin d'être bonne, Voilà ce que j'ai pu recueillir par Lisbonne : Rien qu'un morceau de pain, un morceau bien petit j Tu le mangeras seul : je n'ai pas appétit.
LE GAMOENS.
Antonio , tu mens; mais, dans ton artifice , Je vois jusqu'où Ion cœur porte le sacrifice; Chaque fois que le pain manque dans nos repas, Tu feins quelque malaise auquel je ne crois pas. Mais le souper est là; si mince qu'il te semble, Nous le partagerons et mangerons ensemble.
LE NOIR
Oh ! qui ne te plaindrait en te voyant si bon ? Se peut-il qu'on te laisse en un tel abandon H Que de tant de seigneurs qui se disaient naguère Tes amis en plaisir, en poésie, en guerre , Que de tant de beautés, nobles dames de cour, Qui s'enorgueillissaient de les chansons d'amour, 11 n'en soit pas un seul, il ne s'en trouve aucune Qui daigne s'informer où gît ton infortune?
Cette idée est amère et je dois la chasser, On deviendrait méchant à force d'y penser.
LE CAMOENS
Le moude est ainsi fait; quoi qu'où eu puisse dire ,
Puisque tu m'es resté , je ne puis le maudire,
Mon bon Antonio. Si Tégoïsme liumain
Ce soir n'a pas jeté l'obole dans ta main,
Si nous ne devons rien à Tavare Lisbonne ,
La muse nous a fait une plus noble aumône :
Jamais dans les Iiauteurs mon esprit emporté
Avec plus de plaisir ne s'était écouté ,
Et n'avait rapporté des célestes abîmes
Des mystères plus grands et des vers plus sublimes.
Par un élan divin , de ciel en ciel conduit ,
Je ne voyais plus rien de ce triste réduit,
Tant tout mon être, en proie à l'extase profonde ,
Se plongeait dans l'oubli des choses de ce monde.
Si bien que, revenu de mes brûlants transports,
Je me suis étonné de me trouver un corps.
Après avoir reçu de pareilles largesses.
Fuyez , honteux désirs des mondaines richesses
Ami , ne me dis plus que je suis oublié , Ta pitié finirait par me faire pitié :
Une telle faveur passe toute espérance.
Que n'as-tu la moitié de mon intelligence , Afin que ton esprit, de la nuit délivré , Pût savourer le jour oii je fus enivré !
LE NOIR
Je ne puis rien comprendre à cette joie extrême , Mais je te vois content et je le suis moi-même. Je me sens trop souvent souffrir de ta douleur , Alors que je te vois , dans ta morne stupeur, Les bras croisés , les yeux abaissés vers la terre , Mesurer le plancher sous ton pas solitaire , Pour ne pas accepter avec empressement Cette lueur de joie et de ravissement.
Souvent, à te servir voyant ma diligence , Tu me nommas le bras de ton intelligence ; Je n*ai jamais goûté qu'une félicité , C'est quand je vois mes soins dignes de ta bonlé.
Ma misère est si bien pliée à ta misère !
Je n'ai pas d'autres vœux à former sur la terre Que de lier mon sort chaque jour à ton sort, Et mourir h les pieds lorsque tu seras mort.
LE CAMOENS
Va , je connais ton âme , et que le ciel bénisse L'heureux jour qui te vit enlrer b mon service. . . . Mais faulHl que parfois, malheureux que je suis, Je te fasse souffrir de mes sombres ennuis?
Quand je vois ton chagrin et que , triste , je n'ose , Crainte de l'aggraver , t'en demander la cause , Je regarde le Dieu que lu m'as révélé, Et mon front sur mon sein retombe consolé , Et je fais aussitôt une intime prière
LE CAMOENS ET SON NOIR. fi5
Afin que tu le sois de ]a même manière, El de ma confiance enlîn récompensé Je rends grâces au ciel de m'avoir exaucé.
LE CAMOENS
Ainsi la loi divine, en se faisant connaître,
Place le serviteur au-dessus de son maître.
Le poëte est ici moins grand que le chrétien.
Antonio , ton ciel est plus haut que le mien.
Le sublime besoin de s'immoler aux autres [nôtres.
Chante un hymne en ton cœur qui vaut mieux que les
Tantôt je regrettais que ton esprit borné
Ne pût goûter du mien le transport fortuné;
Mais tu pourrais bien mieux , si la vertu suprême
N'était pas celle-là qui s'oublie elle-même,
Plaindre mon ignorance et me dire à ton tour
Combien l'esprit est loin du monde de l'amour.
L'un nous enfle le cœur, l'autre nous l'édifie.
Dieu seul put enfanter cette philosophie :
La secrète vertu de loule vérité
Est dans le sacrifice el dans rhumilité.
L'homme fort est celui dont Tâme souveraine
Sait le mieux terrasser son opgueil et sa haine.
Hélas ! et quand je prends la lampe de la foi,
Et que pour me sonder je la descends en moi,
Et que je vois à nu mon intime faiblesse ,
Cette indignation contre ce qui me blesse.
Cette soif des faveurs d'un monde mécréant ,
Fantôme qui n'a rien de vrai que son néant ,
Dont l'encens quelquefois noircit s'il nous parfume .
L'enthousiasme tombe et devient amertume.
prends pitié de moi , si c'est par toi , Sjeigneur,
Que l'instinct poétique a germé dans mon cœur!
Daigne bénir ma lyre! et qu'elle se souvienne
De chanter pour ta gloire et non pas pour la sienne,
Afin que, si l'esprit des chants vient me parler,
Je puisse dans mon cœur lire sans me troubler.
Car , tombant tout à coup de sa hauteur sublime ,
Le poëte n'est plus , quand il perd son estime ;
Et si le repentir ne lui tend pas la main ,
Il a pour lit de mort la fange du chemin. . .
Mais pourquoi, dans mes jours de gloire et d'opulence ,
Ces pensers dans mon sein gardaient-ils le silence?
Je te rends grâce, ô Dieu, de m'avoir abatUi,
Si le malheur me rend docile à la verlu.
Que l'ombre m'enviropne ou la gloire m'éclaire ,
De toi seul désormais j'altendrai mon salaire.
El qu'importe après tout que j'écrive mon nom
Sur un sable que doit emporter l'aquilon ?
Ici-bas t tôt ou lard s'il faut que tout s'e(Tace,
C'est encor de l'oubli que la gloire qui passe.
L'immortalité vraie est au séjour divin ,
Et non pas sur ce globe où tout court à sa fin.
Poètes inquiets, insensés que nous sommes,
Attachons-nous à Dieu plus que les autres hommes.
Le pilote perdu sur des flots spacieux
Doit plus souvent qu'un autre interroger les cieux ,
De peur qu'en échouant il ne doute du monde
Que voulait découvrir sa course vagabonde.
Toi dont la simple foi me ramène toujours,
Comme un fil qu'on retrouve en de sombres détours,
El vient de me prêcher d'exemple l'Évangile
Que je te révélais des lèvres , sois tranquille :
De son bizarre ennui ton maître triomphant
Ne l'affligera plus de sa douleur d'enfant.
LE NOIR
Oui , le Seigneur rendra le calme à la pensée , Bon maître; mais déjà la nuit est avancée, Tout repose, et l'horloge a répété minuit , Hélas ! et tu n'as rien pu prendre d'aujourdiiui ! pourquoi ta bonté veut-elle que je fasse Deux parts du peu de pain que j'ai dans ma besace? Prends-le tout.
LE CAMOENS
Oh ! non , non , la moitié.
Tu le veux; Je vais donc t'obéir et le couper en deux.
Et le nègre apporta sur la table boiteuse Le chétif aliment, et, iïime presque heureuse,
Chacun se mit après sa portion de pain , El puis alla trouver sa couche de sapin , Et les anges du ciel touchèrent leur paupière ; El dans plus d'un palais où la richesse allière De la pourpre et de Tor fait un douhle plafond , Le sommeil ne fut pas si doux et si profond.
Chantoos , chantons encor pour ces grandes misères , Muse , ne soyons pas sollicités en vain.
Le sol s^est ébranlé sous les pieds de nos frères; Les uns sous des débris ont trouvé leurs suaires, Les autres sont errants sans asile et sans pain.
Écoutons ! . . . . A travers les vastes étendues Le cri de leur douleur arrive à notre seuil ; Des océans sans lin les vagues sont émues.
Les caps sont désolés, les îles éperdues Pleurent sur une sœur descendue au cercueil !
Le ciel veut nous instruire aux coups de sa vengeance : Heureux qui la médite et surtout la conçoit; Heureuse aussi l'aumône et son intelligence; Le Seigneur a placé des trésors de clémence Entre la main qui donne et celle qui reçoit.
L'aumône est ici-bas celle onde secourable
Qui des foudres divins émousse les éclats.
Pour éprouver la foi qui sème dans le sable ,
Le Sauveur prend souvent les irails d'un misérable ,
Et malheur à celui qui ne le connaît pas !
Mais bonheur à qui tend la main à la détresse
Et que le sacrifice embrase de son feu !
Le dernier jour aura pitié de sa faiblesse ,
Son front, même ici-bas, brillera d'allégresse :
Les cœurs les plus aimants sont le plus près de Dieu.
Ah ! devant ce grand deuil que la pitié s'arrête Et pour le soulager fasse pleuvoir ses dons.
Qui sait si le ciel pur qui rit sur notre tète Ne couve pas pour nous une même tempête, Hélas! et qui de nous n'a besoin de pardons?
Tant qu'à fa bienfaisance on resleralffdèle , Tant qu'aux malheurs d'autrui notre âme s'émouvra, Quelle que soit d'ailleurs sa rigueur paternelle, Le Dieu terrible et bon dont l'absence est mortelle, Restera parmi nous et nous délivrera.
Ne cherchons pas ailleurs, insensés que nous sommes,
Du calme des États le pénible retour.
Notre orgueil n'a que trop évoqué des fantômes ;
Le lien fraternel qui doit unir les hommes
Ne se trouve qu'au sein de l'éternel amour.