POESIES DIVERSES
La raison du sophiste avait glacé la terre , Et l'œil du cœur cessait de voir daus le mystère ; Même au jour du sabbat le temple était désert ; Toute puissance était accordée à Tenfer.
Tabernacle et lévite emportés dans ses trombes ,
Le Christ chereliait encor la nuit des catacombes.
Tu parus ; à ta voix , chantre des anciens jours ,
Le monde retrouva ses mystiques amours;
Exaltant de Sion les beautés profanées ,
Ton hymne domina les clameurs forcenées;
De farouches orgueils furent humiliés,
Et les tigres d'alors vinrent baiser tes pieds.
Gloire , non pas à loi , mais au Dieu qui nous jelVe
Selon sa volonté le calme ou la tempête ,
A celui qui daigna, pour changer notre cœur,
Mêler son Verbe au tien et le rendre vainqueur ,
Alluma sur ton front les rayons de Moïse
Afin de nous guider vers la terre promise ,
Et vint ceindre tes reins et les fortifier
Pour qu'un fardeau divin ne les fît point plier.
Mais les jours d'ici-bas sont des luttes sans trêve ; A peine terrassé, I9 dragon se relcvp.
H n'est pas de hamac dans le vaisseau chrélien. Nérun a disparu , mais voilà Julien , Sophistes , noirs oiseaux dont les ailes avides Accourent aux vapeurs des nations putrides.
Au mensonge éternel qui nous fut répété , Les habitants d@fi cieux n'auraient p«i Hmlé, L'ivresse de Tesprit a voulu hoire encore j Et nous versant Toubli de l'éternelle aurore , Funèbre amphitryon , le démon de l'orgueil Des planches du banquet nous a fait un cercueil, Du peuple délirant la colère s'allume ; Comme les vastes mers rejettent leur éoume , Sur les bords étrangers, pour la troisième fois , Ses vagues ont vomi les restes de ses rois; Race la plus illustre et la plus malheureuse, Offerte en holooauste à la plèbe envieuse , Afin que, sous le poids auquel Dieu la soumet , Elle ne vante plus le bonheur du sommet ,' Et ne se dise plus qu'en l'humain édifice La base seulement connaît le sacrifice.
Ainsi la royauté fui couchée au tombeau, Et son vide pour nous est encore un fléau ; La patrie asservie a cessé d'être grande , La peur, la vile peur a reçu notre offrande.
Le glaive , dont l'éclat éblouit l'univers , En est à regretter le jour de ses revers.
Si nous avions lassé la victoire à nous suivre , La gloire cependant avait su lui survivre :
Le monde la voyait fidèle à notre deuil , Et notre abaissement n'était pas sans orgueil. Tout peuple qui s'indigne a droit à l'espérance ; Mais malheur à celui qui pourrit en silence !
Et comme c'est du cœur que l'esprit prend le ton , La Muse de nos jours pactise avec Python.
Son Dieu n'est plus le Dieu dont la brillante image Révèle la beauté , la force , le courage , L'Apollon au front noble, au regard souverain , Qui , tenant l'arc vengeur dans sa terrible main , Et d'un céleste orgueil dilatant ses narines , Voit le vice expirer sous ses flèches divines. C'est un ignoble nain que le grand jour abat , Tout couvert de baillons enlevés au sabbat, Et qui, Jetant l'insulte h nos plus beaux génies, S'inspire de la nuit qui règne aux gémonies, Va dans un carrefour, effroi de la pudeur, Chercher pour ses tableaux l'idée et la couleur , Et fait , par un langage inouï sur la scène , Du pan de son manteau se voiler Stelpomène.
Un jour afl'reux jaillit de ces corruptions .* Leur audace a prouvé jusqu'où nous descendions. On dit que quelquefois , en sondant notre abîme , Tu laisses dans ta main tomber ton front sublime ,
Et, semblable à celui qui pleura sur Sion ,
Ton âme s'initie à cette affliction
Qu'en son immensité l'Océan seul résume.
D'un cœur Traiment français noble et sainte amertume ,
Qui prouve en sa grandeur jusqu'où va ton amour
Pour ce noble pays qui t'a donné le jour !
Hélas! en assistant à son nouveau baptême,
Qui ne sent des sanglots au dedans de lui*méme ?
Moi , le premier , qui viens, atome , vil néant ,
Rappeler à l'espoir la douleur d'un géant,
J'ai payé le tribut à cette défaillance
Qui fait parfois douter du sort de notre France ,
Et ma Muse , prenant de funèbres habits,
Universalisant le deuii de son pays,
Présente , en plein soleil , à l'ombre sans aurore ,
A la destruction de ce qui tient encore,
Dilatant sa narine au vent de l'avenir ,
Et respirant l'odeur de ce qui doit mourir.
Hurla du genre humain la carrière finie,
Comme le chien nocturne au seuil de l'agonie.
matlre, cependant, quel que soit notre sort,
Songeons que notre Dieu triompha de la mort;
Que son souffle suffit, en passant sur le monde.
Pour qu'il se relevât de sa fosse profonde ,
A CHATÈAtJBKIAND. 95
Et qu'il délivrera de la nuit du tombeau Un peuple dont son aile abrita le b^ceau.
Qu'on adopte U Christ ou bien qu'on le renie , L'avenir ne pourra vivre que de sa vie :
Car l'bumaide raison n'a plus rien à penser Où le Verbe diviii un jour a pu passer.
Ah I la force revient, quand la foi nous éclaire ; S'écarter et gémir est le côté vulgaire.
Relevons vers le ciel notre front abattu.
Tu l'as dit , Tespéfance est toute une vertu. Et y pour continuer ton langage sublime , 11 ne périra pas, quoique au bord de l'abîme, Ce peuple, ardent foyer de génie et d'honneur, Sans qui le genre humain se trouverait sans cœur; Lui dont le glaive saint , aimé de la victoire , Fil du tombeau du Christ un trophée à sa gloire, Et, rival de celui de l'archange Mjchel, Expulsa de Sion les ennemis du ciel.
Ah! tant de dévoùraent balancerait ses crimes; Berceau des forts , autel des plus pures victimes , Versant sans le compter tant de sang pour la croix , A la vie immortelle il a conquis ses droits, Ce royaume enfanté par Rome conquérante , Comme un dernier essai de sâ grandeur mourante ,
Afin deVévéler à l'univers nouveau Que Rome avait encor la vie en son lombeau ; Qu'en abdiquant Tempire en faveur des apôtres , Elle ne mourrait pas comme meurent les autres; Et qu'éteints pour un jour ses destins triomphants Devaient se rallumer par un de ses enfants.
Oui , la France , malgré sa blessure prof<»ide , Gomme sa mère encor sera reine du monde.
Espoir dont rien ne peut atténuer l'ardeur 1 Le dernier des Français le porte dans son cœur. C'est ce qui nous console en notre Inquiétude : La foi de tout un peuple est une certitude.
Et pour précipiter cet illustre destin , 11 faudra que ton doigt nous montre le chemin. Achille de l'honneur et de l'intelligence, Patrocle est là , mourant , qui demande vengeance. Tu n'aurais , pour sauver notre camp aux abois , Qu'à sortir de ta tente et faire ouïr ta voix ,
Et tu verrais soudain fuir le sophiste infâme ,
Ainsi que le reptile à l'aspect de la flamme.
Ton glaive » paraissant à la clarté du jour ,
Rendrait Thersite même héroïque à son tour;
Ayant à notre tète un semblable Tyrtée ,
Quel triomphe serait hors de notre portée ?
notre illustre chef, viens combattre avec nous!
Tes tristes compagnons embrassent les genoux.
Ne dis pas que le Temps t'a frappé de son aile ,
Car la foi donne au cœur la jeunesse éternelle.
Ton astre , aimé du ciel , ne s'est point refroidi ,
Son couchant brille encor des feux de son midi.
Ta Muse grandiose et rivale d'Homère
Doit encore un secours à la France ta mère ,
Un chant provocateur des sublimes élans ,
Par ses graves beautés ftgé de trois mille ans»
Et semblable à ceux-là dont ta lyre féconde
A peuplé jusqu'ici la mémoire du monde.
De son propre vouloir nul ne peut ici-bas
Opérer sa retraite et clore ses combats ;
D'après les saintes lois que les cieux nous imposent ,
Nous pleurons sur les morts parce qu'ils se reposent ,
Et cessent d'ajouter au pénible trésor
Qui de la cité sainte ouvre les portes d'or.
98 A CHATËAUËBIAriD.
Va , ta carrière encore est loin d'être finie; Dieu , selon nos besoins, mesurera ta tie; Et s'il devait bientôt te rappeler à lui Et ravir à nos rangs un si puissant appui; Si lu devais manquçr ï la sainte croisade , Avant de nous quitter donne-nous Taccolade.
Notre cœur qui faiblit , pressé contre le tien, Deviendrait plus français et surtout plus chrétien , El tu vivrais encor pour les yeui de noire âme, El ton grand souvenir serait notre oriflamme. Nous nous rappellerions ton langage à Gésar , Lorsque de son épée il eut fait un poignard ^ Comme un vieux vêtement la grandeur dépouillée , Avant que ta vertu pût en être souillée ; Pour tout usurpateur (es sourcils courroucét; Ta main tendue aux rois par le sort délaissés; L'attachement sans borne aux lois où la patrie Renouvela toujours son principe et sa vie; L'amour sincère et franc de notre liberté»
Garanti par ta noble et sainte pauvreté , El ta foi dans le Christ, source de tes merveilles. Flambeau dont la lueur illumina tes veilles.
Et qui, te conduisant à son reflet divin, Fit l'homme encor plus grand que le grand éerivain.
Non , le dard de la mort n'atteint j^as le génie, Alors qu'avec le ciel il est en harmonie; Et tous ces mécréants , qui nous livrent combats , Verraient sans fruit pour eux l'heure de ton trépas; Nous emploîrions contre eux jusqu'à tes funérailles , Et ta cendre , ô vieux Cld , gagnerait des batailles.
LA PAROLE HUMAIiNE.
A BERRYEB.
La foudre a ses éclats , l'Océan son murmure;
Mais, de tous les grands bruits qui sont dans la nature,
Qui montent de la terre ou descendent du ciel ,
La parole de l'homme est le plus solennel ;
Et celui qui voudra trouver son origine,
Remontera de force à la lèvre divine.
L'homme parla d'abord parce qu'on lui parla :
Le Verbe prouve seul le Dieu qui le souffla ;
C'est le feu primitif dont la toute-puissance
Allume le foyer de notre intelligence;
Sans lui , toujours captif dans un instinct brutal ,
Et ne pouvant jamais dépouiller l'animal ,
Nous serions engourdis dans une ombre éternelle ,
Comme un germe dans l'œuf que n'a point couvé Talle,
Un cristal que le jour ne vient jamais toucher,
Et qui ne réfléchit que l'ombre du rocher.
Mais si le Verbe dit celui qui l'a fait naître , Tout ce qui vient de Dieu doit le servir en maître ; Malheur donc au mortel dont le souffle pervers Ne le ferait vibrer qu'au profit des enfers.
Entremetteur maudit du plus affreux mystère , La vérilé par lui succombe à l'adultère.
Et Ton ne voit sortir de cet accouplement Que des monstres qui font pâlir l'entendement, Volant de siècle en siècle et d'espace en espace; . C'est le crime sans borne et peut-être sans grâce.
Mais aussi bonheur, gloire et bénédictions A ceux qui , sur la terre, éloquents champions, Pour que la vérité tripipphe et se console, Aux fins de l'Éternel font servir la parole; Bienfait indépendant et des temps et des lieux, Qui pourra mesurer sa récompense aux cieui ?
Soit qu'il tombe du haut de la chaire éternelle , Que l'Esprit trois fois saint abrite de son aile ; Soit qu'il sorte, vêtu des cadences du ciel , Des lèvres où l'abeille a fait couler son miel ; Soit que, tuteur ardent de la cause commune, 11 règne en souverain au haut de la tribune, Et réclame, fixant les bornes de leurs droits , Justice pour le peuple , ainsi que pour les rois.
Berryer, lorsque l'on voit la Irisle monarchie Expirer dans Texil ou sous la parodie ; Qu'un bandeau sur les yeux , le peuple révolté , Marche à la servitude au chant de liberté , Nous rendons grâce à Dieu , qui protège la France, A ce Dieu qui , toujours , prescrivant Tespérance , T'a fait de la parole une plus noble part, Pour qu'on rende à César ce qu'on doit à César. C'est lui qui te soutint dans l'inégale lutte , Quand le nombre déjà souriait de ta chute* Dans ton isolement, c'est lui qui t'appuya, Et te fit seul parler quand tout balbutia.
Soit que l'éclair soudain de ta dialectique Répande la terreur dans la nuit sophistique , Et, faisant lâcher prise aux Cartouches d'Élals, Imprime sa brûlure au front des apostats Qui , pour justifier leur traliison maudite ,
Semblent prier le temps de s'écouler plus vite; Soit, plus puissant encor, que Ion verbe géant Empruntant son allure aux flots de l'Océan, Sous un flux qui toujours grandit et se prolonge , Submerge entièrement les terres du mensonge , Et ne laisse debout , sur leur immensité, Que le phare inflexible où luit la vérité ; Tout sent, en écoutant ton divin idiome , Que rhommen'estpourrien dans toutcequ'aditl'homme; Que le noble instrument que Dieu t'a départi Est pour toute la France et non pour un parti. Et moi! moi, malheureux! qui ne peux que te lire, Poëte enthousiaste et qui vis de délire , Ne pouvant retenir mon exaltation , J'invite la mort même à l'admiration !
Et , pour te composer un plus noble auditoire , Je crie aux artisans de notre vieille gloire De déserter la nuit de leur royal caveau , Si de tant de puissance il leur reste un tombeau ; Car la haine de l'homme , en son fatal délire, Dans le sein du trépas trouve encore à détruirez- Père de nos Bourbons , héros pieux , ô toi Que tes ennemis même auraient voulu pour roi ; Toi qui , pour faire taire une rumeur insigne ,
Déposas la couronne et Voftm au plus digne -,
Toi qui , trahi du sort et non de la valeur,
Ne croyais rien perdu s'il te restait Thonneur ;
Toi surtout, grand Louis , soleil dont la lumière
Au plus superbe orgueil fait baisser la paupière,
Et qui semblés, bravant leurs évolutions.
De la nuit de chaque âge augmenter tes rayons ;
Et toi , martyr auguste, enlevé de la terre
Aux sombres roulements des tambours de Santerre ,
Aux cantiques joyeux des phalanges du ciel ;
Monarques qui n'étiez qu'un monarque éternel ,
Qu'un ouvrier sans fin à sa tâche fidèle ,
Taillant pour l'univers la nation modèle ;
Tribuns oints du Seigneur, dont chaque édit royal
Enlevait une griffe au vautour féodal ,
Et qui toujours , ôtant au fardeau de sa glèbe ,
Au rang des citoyens élevâtes la plèbe ,
Et fîtes du manteau de votre majesté
La tente la plus sûre à notre liberté;
Saintes ombres, rompez vos tristes bandelettes,
La terre appelle encor vos grandeurs à ses fôles;
Venez tous applaudir du geste et de la voix
L'orateur inspiré par l'honneur d'autrefois.
Berryer, jusques au bout lu nous seras fidèle ! Où pourrais-tu trouver une gloire plus belle? Pardonne si la crainte a pu naître en mon cœur ! Hélas ! au ciel , depuis que le doute est vainqueur, Je ne sais quel démon , horrible sentinelle Veille pour étouffer toute étoile nouvelle.... Mais non , à tes destins tu ne failliras pas, Quand Ton te placerait en face du trépas ; Et, si les jours encor devenaient difficiles , S'il nous fallait subir des tempêtes civiles , Si quelque faction , dans son aveuglement , Présentait Téchafaud pour dernier argument , Tu te rappellerais , loin de perdre courage , Que le séjour de l'aigle est celui de l'orage ; Que le mortel sur qui tombe le poids d'un Dieu , Ici-bas, tôt ou tard , doit passer par le feu , Prendre le deuil avant la couronne de fête , Et boire du torrent pour relever la tête.