‹ Poésies Par Madame Amable TastuChapitre 69 sur 77 · PERS % ÉR · texte numérisé non relu

PERS % ÉR

… Nature might stand up

And say to all the world: this was a man!

SHAKSPEARE

La nature pouvait se lever, et dire au monde entier : C'était un homme !

Je

TELLE, aux regards surpris d’un jeune passager, Jeté par le hasard sous un ciel étranger, Où d’unmondeinconnul’aspectnouveau commence,

Apparaît tout-à-coup la cataracte immense.

Vaste et profond torrent, Le fleuve impétueux

Précipite des monts ses flots tumultueux ;

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Des arbres, des rochers, des fleurs de ses rivages

Il reflète en passant.les fuyantes images :

Là, dans le gouffre ému d’un formidable bruit,

Il s’engloutit couvert d’une éternelle nuit,

Laïssant à peine à l’œil qui Le poursuit dans l'ombre Mesurer la hauteur de sa colonne sombre ;

Et plus loin, la cascade aux caprices des vents,

Aux rayons du soleil, livrant ses plis mouvans, Comme un voile argenté se déploie avec grâce ;

Un millier d’arcs-en-ciel se joue à sa surface ;

Et l'onde, aux feux du jour lançant des feux pareils, Scintille, divisée en globules vermeils ;

Mais en touchant le but de sa chute rapide,

Ce n’est plus qu'un brouillard, dont l'épaisseur humide Présente aux yeux trompés par la blanche vapeur Ces spectres, vains enfans de l’ombre et de la peur. Le voyageur, qu'émeut ce spectacle sublime, Demande-t-il au fleuve entraîné vers l’abîme, Alors qu’il Le contemple immobile et surpris,

S'il roule dans ses flots quelques fangeux débris ? Non, il suit dans son cours l’imposant phénomène ;

De beautés en beautés son regard se promène,

SHAKSPEARE

Et sans même opposer à ses flots éternels

Les flots purs et féconds des fleuves paternels, D'une pompe inconnue à son natal rivage

Il admire long-temps la majesté sauvage !

Telle, sous mille aspects fidèles et divers, Reflétant les tableaux d’un magique univers, Telle du barde anglais m’apparut l'harmonie Alors que par degrés j’entrevis son génie.

De ces fils immortels que sous des traits humains Il a laissés, vivans, s'échapper de ses mains,

Il semble que nos yeux aient connu le visage, Tant la mémoire est prompte à garder leur image ! À son gré, ces récits, vaine ombre du passé, S’animent ; et semblable, en son vol cadencé,

Au coursier merveilleux dont l’aile vagabonde Emportait d’un seul bond Astolphe au bout du monde, Dans son élan sublime il éch appe aux regards,

Et de l'antique Rome il touche les remparts.

Tremble, César ! La nuit en prod'ges féconde

En vain en ta faveur semble ébranler le monde,

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Elle n’ébranle point ces cœurs audacieux

Qui cherchent en eux seuls la volonté des Dieux. Dans cette nuit terrible, à mes yeux se présente Du second des Brutus la figure imposante.

Brutus! ame de Rome, honneur de tes aïeux, Quel dessein redoutable est écrit dans tes yeux ? Est-ce pour échapper à des pensers funèbres Que tes pas agités errent dans les ténèbres?

Fuis-tu de ton pays l’impérieuse Voix ?

Ou, tout près d'accomplir ses rigoureuses lois, Aux regards pénétrans d’une épouse fidèle Crains-tu de te trahir? Écoutons!…. il appelle.

BRUTUS

Esclave ! Lucius!.…. Il dort profondément !

Eh bien, de cette paix goûte l’enchantement ! Je ne troublerai point, quelqu'ennui qui me presse, De ton jeune sommeil la salutaire ivresse :

Nos rêves inquiets, nos projets soucieux N’écartent point encor ses douceurs de tes yeux, Et de fantômes vains ton sein n’est point l'asile :

Aussi ta vie est calme et ton repos facile ;

SHAKSPEARE

Tu peux dormir !..

PORCIA entre.

Seigneur :

BRUTUS

Porcia, vous ici?

A l'air froid du matin, par la brume épaisst, Votre sexe doit-il exposer sa faiblesse ?

Rentrez..… PORCIA.

N’espérez point, Brutus, que je vous laisse Vous livrer sans relâche au chagrin qui vous suit ; Je le vois, de mon lit il vous chasse la nuit ; Le jour, il vous contraint d'abandonner la table ; À toute heure, en toutlieu,sans cesse il vous accable ; De vos sombres pensers si j'interromps le cours, Soudain vous imposez un frein à mes discours, Et d’un geste irrité m’ordonnez le silence.

Je me tais. Cependant ma triste vigilance, Épiant vos secrets dans vos yeux obscurcis, Sans les interroger partage vos SOUCIS ; C’est en vain que le jour ou commence ou s'achève,

À votre sombre humeur je ne vois point de trève ;

300 SHAKSPEARE

Et si vos traits comme elle étaient changés, Brutus, Mes regards afligés ne vous connaîtraient plus. Qu'avez-vous?.… BRUTUS.

Moi? jesouffre ; un mal secretm’obsède.

PORCIA

On vous verrait alors en chercher le remède, Vous ne le faites point.

BRUTUS

Demeurez sans effroi.

Rentrez, ma Porcia, rentrez et laissez-moi.

PORCIA

Vous malade! Et je vois votre tête exposée Aux brouillards malfaisans, à l’humide rosée! Vous malade, Brutus, quand vous bravez sans peur, Le corps demi-vêtu, cette impure vapeur !

Non, non, je le vois trop, le mal est dans votre ame, Une part m’en est due et mon cœur la réclame : Donnez, donnez-la moi ; pour l'obtenir de vous Je saurai, s’il le faut, l’implorer à genoux. Au nom de ma beauté que vantait l'Italie,

Au nom de vos sermens, de ce vœu qui nous lie,

SHAKSPEARE

De mes titres sacrés, de ma tendre amitié,

Si ce n’est par amour, parlez-moi par pitié ;

Révélez vos secrets à celle qui vous aime,

Parlez, que craignez-vous? c’est un autre vous-même.

Quels sont ceux qui chez vous ont pénétré sans bruit ?

Ils semblaient redouter l'œil même de la nuit,

Et de sombres manteaux me cachaïient leur visage! BRUTUS. °

De grâce, levez-vous, cessez un tel langage.

PORCIA

Eh ! pourquoi me forcer vous-même à l’empl oyer ?

Devrais-je être, Brutus, réduite à vous prier ?

Si Le sort à la vôtre a joint ma destinée,

Au plaisir de vos yeux il ne l’a point bornée ;

Ou, mon partage est-il en ce commun lien,

De soutenir parfois un frivole entretien,

D’égayer vos repas, d’embellir votre couche ?

Dois-je enfin, étrangère à tout ce qui le touche,

De Brutus seulement amuser les loisirs ?

S'ilne me veut donner de part qu’à ses plaisirs,

S'il ne m’ouvre ses bras qu’en me fermant son ame,

Je suis sa concubire et ne suis point sa femme !

Li 309 SHAKSPEARE.

| BRUTUS

f. Vous êtes, Porcia, le premier de mes biens. PORCIA.

Pourquoi done vos secrets ne sont-ils pas les miens?

JR Votre prudence est-elle à ce point alarmée ?.…

‘A Je suis femme il est vrai, mais cette femme aimée Que le noble Brutus honora de son nom, Je suis femme il est vrai, mais fille de Caton! M'osez-vous soupçonner d’un courage vulgaire, Femme d'un tel époux et fille d’un tel père?

Un fer tranchant qu'ici j’enfonçai de mes mains Est garant de ma force à garder vos desseins : Si j'ai, sans le trahir par un lâche murmure, Caché, dix jours entiers, ce fer dans ma blessure, Douterez-vous encor, Brutus, me croirez-vous Indigne de porter les secrets d’un époux [ANS

BRUTUS

Vous?.. Dieux qui l’entendez, rendez-moi digne d’elle Oui, noble Porcia, bientôt ton sein fidèle De ces tristes secrets va partager le poids; Apprends done. Mais quelestce bruit confus de voix

On vient, accorde-moi quelques momens encore,

SHAKSPEARE

Ce secret qu’elle implore Sera trop tôt connu. Voyez ces fiers Romains, Le fer libérateur étincelle en leurs mains.

Déjà du coup mortel la victime frappée À baigné de son sang le marbre de Pompée; Bientôt de cette mort la sinistre rumeur Soulève au sein de Rome une longue clameur, Un trouble sans objet y fermente ; la foule Murmure, puis se tait, s’assemble, puis s'écoule, Elle implore la voix qui la doit réunir Pour apprendre s’il faut approuver ou punir.

Tel l'incendie attend, dans sa naissante rage, Que l’onde ou que le vent l’éteigne ou le propage. Bravez, fiers conjurés, ces flots tumultueux ; Le poignard à la main, paraissez devant eux ; De ce peuple indécis ne craignez point d’outrage, Vos discours, par degrés, vont dissiper l'orage ;

Partagez entre vous ces groupes dispersés :

304 SHAKSPEARE

Autour de Cassius quelques-uns sont pressés ; Pour entendre Brutus, tout Le reste s’élance,

Ïl monte à la tribune, il est monté ; silence !

BRUTUS

Amis! concitoyens ! je vous dois compte à tous, Et j'apporte sans peur ma cause devant vous ; Romains! vous me croirez, il y va de ma gloire ; Mais songez à ma vie, avant que de mecroire.

S'il reste un ami tendre à César qui n’est plus, Celui-là laimait moins que ne l’aima Brutus ! Il n’est aucun de vous qui plus que moi l’honore ; Mais si j'aimais César, j'aimais mieux Rome encore : Ilm’a fallu choisir, car tel était son sort, Avec César, esclave, ou libre, par sa mort.

Je l’ai dit cependant, César fut un grand homme ! Il était mon ami, mais le tyran de Rome; J'ai dû de ses hauts faits louer le conquérant ; Je regrette l'ami, j'ai frappé le tyran !

S'il est un cœur servile et fait pour l'esclavage, Lui seul a droit ici de blâmer ce langage ; Qu'il m’accuse, il le peut, lui seul est offensé.

SHAKSPEARE

Du nombre des Romains, s’il veut être effacé, Qu'il sorte de vos rangs, qu’il se montre et s’écrie : Que seul il préférait un homme à la patrie!

J'attends une réponse... PLUSIEURS CITOYENS.

Aucun, Brutus, aucun !

BRUTUS

J'ai done fait mon devoir ; tel est l’avis commun. : À Mais accuser César n’est point ici mon rôle ; Les motifs de sa mort, inscrits au Capitole, Sans nier sa grandeur, sans aggraver ses torts, Vous instruiront, amis, du but de nos efforts. Mais voici sa dépouille, Antoine la devance; À la tête du deuil, Antoine qui s’avance, Recueillera pourtant les fruits de ce trépas ; Que dis-je, et qui de vous n’en recueillera pas! Un seul mot et j'ai dit: si quelque jour un homme Jugeait ma propre mort utile au bien de Rome, Sur moi qu'à l’instant même il lève ce poignard, Et qu'il me tue, ainsi que j'ai tué César.

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