‹ Poésies Par Madame Amable TastuChapitre 70 sur 77 · UN AUTRE · texte numérisé non relu

UN AUTRE

Que, redit mille fois, son nom frappe la nue ! UN AUTRE.

Qu'auprès de ses aïeux s'élève sa statue LE PREMIER CITOYEN.

Oui, qu'il soit fait César !.…

Brutus, les entends-tu ? Sont-ce là ces Romains que rêvait ta vertu ?

Ils fêtent du tyran la puissance bannie,

Et pour prix de sa mort t’offrent sa tyrannie |

SHAKSPEARE

Qu'ils entendraient encor le nom de liberté,

Tu t'abusais ; ce don inutile et sublime

Ta conquis leur faveur et non pas leur estime : Ainsi, désenchanté, sans en être compris, Domine quelque temps ces mobiles esprits ;

Mais tournant contre toi l’arme de la parole, Antoine va régner ; et ce peuple frivole, Accueillant de César le souvenir banni,

Te maudira peut-être autant qu’il Va béni.

Maïheur à toi! doué de ce souffle éphémère

Qui soulève à son gré la vague populaire,

Tu crois la gouverner ; mais plutôt que d’asseoir Sur sa base flottante un durable pouvoir,

Tu graveras sur l’onde ou Le sable mobile

De tes pensers profonds l'empreinte indélébile, Sans que le flot l’entraîne en ses sillons mouvans Ou que le sable fuie au caprice des vents.

Mais la scène a changé ; c’est encor l’Italie. Sous la trace des ans énervée, amollie,

Elle a gardé du moins, à travers ses douleurs,

308 * SHAKSPEARE

Ses vêtemens de fête aux brillantes couleurs ! ln | O nuit! que sur ces bords ton ombre a de délices ! | Que de fleurs à ton souffle entr’ouvrent leurs calices ! Quel parfum enrichit cet air déjà si pur!

Quel éclat dans ces feux qui peuplent ton azur! Mais tes astres jaloux, devant l’aube naissante, Ont voilé de dépit leur facé pâlissante, Et de ton noir manteau, dégagée à demi, Vérone à mes regards lève un front endormi.

Terre des souvenirs, tes colonnes antiques Des modernes palais décorent les portiques !

Dans ces jardins pompeux, par le jour dévoilés, Se sont réfugiés tous tes Dieux exilés ; A leurs autels, privés d’un feston idolâtre, Le blanc jasmin suspend ses étoiles d’albâtre. Maison des Capulets, tes nobles possesseurs D'un climat fortuné savourant les douceurs, Élevés au sommet des fortunes humaines, Ont sans doute oublié qu'il est encor des peines! Que dis-je ? ah! qui peut fuirle malheur ou l'amour! Tous deux ont pénétré dans ce brillant séjour ;

J'écoute, et du matin les brises fugitives

SHAKSPEARE

Apportent jusqu’à moi leurs paroles plaintives.

JULIETTE

Quoi si tôt? Quoi déjà? Déjà tu veux partir!

De l'approche du jour rien n’a pu l’avertir!

C'était le rossignol, et non pas l’alouette, Dont le chant a frappé ton oreille inquiète; Crois-en, mon Roméo, ce grenadier en fleurs Qui l'entend chaque nuit raconter ses douleurs, C'était le rossignol.

ROMEO

Vois-tu, ma bien-aimée, S’étendre à l’horizon cette ligne enflammée ? Vois-tu les traits du jour entr’ouvrir lorient, Les étoiles pâlir, et le matin riant Du milieu des brouillards qui voilent nos campagnes S’élever radieux sur le front des montagnes ? IL faut partir et vivre, ou rester et mourir !

JULIETTE

Non, ce n’est pas le jour! où donc veux-tu courir? Le jour est encor loin; c’est quelque météore

Qui pour guider ta fuite a devancé l'aurore.

310 SHAKSPEARE

Oh! ne pars point!

ROMEO

Eh bien! qu'on me surprenne ici, Juliette le veut et je le veux aussi.

Non, ce n’est pas Le jour! la lune au front d’albâtre Répand sur nos côteaux cette lueur grisatre ; Non, ce n’est pas le jour ! ce ramage joyeux Qui dès long-temps résonne au plus haut point des cieux, Ce n’est pas l’alouette à la voix matinale; L'erreur, si c’en est une, à moi seul est fatale : Eh qu'importe la mort! Qu’en dis-tu, mon amour ? Restons, restons encor, non, ce n’est pas le jour !

JULIETTE

C’est le jour! c'est le jour! va-t-en, hâte ta fuite, Tu ne saurais, hélas! t’éloigner assez vite.

Ces sons étourdissans, cette importune voix, C'était bien l’alouette : oh! mieux vaudrait cent fois Entendre du hibou le cri rauque et bizarre Que ce héraut du jour dont le chant nous sépare. Fuis! d'instans en instans l'horizon s’éclaireit. ROMÉO.

Et d’instans en instans notre sort s’obseurcit.

SHAKSPEARE

JULIETTE

Gardiens du court bonheur que le ciel nous envie, / Livrez l’entrée au jour et laissez fuir ma vie, Sous ma tremblante main, volets, entr’ouvrez-vous | ROMÉO.

Un baiser, un adieu! je descends.

JULIETTE. , Mon époux, Mon ami, songe bien qu’il faudra que je meure, Si le matin, le soir, chaque jour, à toute heure, Je n'ai, dans cet exil, des nouvelles de toi: Les momens sans te voir sont des siècles pour moi, Tu le sais ; et mon cœur mesurant les journées, Oh! qu'avant ton retour j'aurai compté d’années ! ROMÉO.

Tout ce que peut l’amour, hélas ! je Le promets. JULIETTE.

Roméo! Roméo! si c'était pour jamais!

Crois-tu qu’un jour, du moins, le ciel nous réunisse? Le crois-tu ? | ROMEO.

Je l’espère ; oui dans ce temps propice

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