CASIMIR DELAVIGNE
Qui la méconnaîtrait cette terre sacrée, Si chère à la valeur, des beaux-arts honorée, Qu’un rayon du soleil, un seul cri des combats, Couvre soudain de fleurs, de fruits et de soldats : Qui pareille à l’épi, courbé par la tempête,
Au premier vent propice a relevé sa tête,
Riche encore, et portant dans ses vertes prisons Le grain, fécond espoir de nouvelles moissons ? O! la connaissez-vous cette terre sacrée, Constant amour du ciel, et parses soins parée, Où l'air est bienfaisant, le sol pfédigue et sûr,
po
5o LA FRANCE ET L'INDUSTRIE.
Où dans leurslits nombreux roulent des flots d'azur, Dont le fils exilé tressaille au nom de France, Où jamais ne périt une noble espérance,
Où la perte d’un an se répare en un jour,
Tant la fortune absente y presse son retour, Mon pays: Étrangers qu’il appelle à ses fêtes, Venez y contempler de paisibles conquêtes, Venez, et dites-nous quels travaux orgueilleux Balancent de nos arts les produits merveilleux. Parlez, dans vos climats quelle active industrie Peut surpasser, que dis-je! égaler ma patrie ? Qui de vous ne l’admire, et quel cœur si mal fait Peut l’aborder sans joie ou la fuir sans regret? À ses festins souvent, les nations rivales, Buvant le long oubli de leurs terres natales, S'écriaient: « Doux pays! et le seul entre nous
» Qui de tous invoqué peut se passer de tous! »
Et toi, fière Albion, sa constante ennemie,
De la France mourante épiant l’agonie,
D'un triomphe assuré l’orgueil enflait ton sein ; Regarde, elle est debout, et le glaive à la man!
LA FRANCE ET L'INDUSTRIE
La lutte recommence, et du Tage au Bosphore, Nos agiles métiers te vont poursuivre encore;
De leurs nombreux efforts vois-tu Les nobles fruits,
Par nos arts ranimés ces chefs-d’œuvre produits, Les vois-tu? de leurs dons la confuse richesse, Au Louvre enorgueilli se rassemble et se presse. Là, ton œil étonné se repose à la fois
Sur l'argile du pauvre et la coupe des rois;
Ici, nos Elzevirs ont fixé la pensée;
Là, la marche du temps sur l’émail est tracée; Plus loin l’art embellit de ses coùteux apprêts, Les marbres de nos monts, les bois de nos forêts. Rival de Birmingham notre acier étincelle.
Mais des villes voici la cohorte fidèle :
Nîmes l'antique, Amiens, la superbe Lyon.
Rouen et Saint-Quentin, émules d’Albion, Valencienne, où le lin se joue en blancs nuages, De nos prospétités offrent de nobles gages ;
Et leurs nombreuses sœurs, se tenant par la main, De Bayonne à Calais, de l'Océan au Rhin,
De leurs travaux hardis, suivant la chaîne immense,
À joutent des rameaux au laurier de la France.
59 LA FRANCE ET L'INDUSTRIE
O royale demeure, 6 Louvre, vieux palais,
Qui de nos ateliers honores les bienfaits!
Puis-je, comptantleurs dons,soustes voütesantiques, Redire tous les noms inscrits sur tes portiques ? Honneur de mon pays, la justice entre vous
Pour choisir à son gré devrait vous nommer tous ; Mais ma timide voix qu’effraie un tel partage Offre à tous, dans un seul, un légitime hommage.
Il est un lieu célèbre, où le bronze imposant Presse, royale image, un coursier bondissant, Souvenir de ce roi qui vit dans sa patrie
À la voix de Colbert accourir l’industrie.
Là, des fils déliés et ravis aux toisons,
Pour les sexes divers, les diverses saisons, S’assemblent avec art. Des chèvres voyageuses Là s’ourdissent encor les dépouilles soyeuses : Travail heureux, fécond, et qui sait retenir Nos trésors, vers l'Asie empressés de courir. Dans les murs élégans où son triomphe étale Des bazars de Stamboul la pompe orientale,
Venez à votre tour, orgueilleux Musulmans,
LA FRANCE ET L'INDUSTRIE
Venez de schals français entourer vos turbans ; Et craignez que l'éclat de leurs brillantes laines
Ne se teigne de sang sous le fer des Hellènes; Laissez les doux objets, vendus à vos plaisirs, S'emparer, dans l'ennui des éternels loisirs,
Des tapis paresseux si chers à leur mollesse;
Des duvets indiens l’ondoyante souplesse
D'un luxe accoutumé va parer leur beauté.
Et vous, filles du Gange et de la volupté,
Essaim aux pieds bruyans, agiles Bayadères,
Ces tissus vaporeux, ces écharpes légères, Devraient autour de vous, frêle et brillant trésor, Flotter en plis mouvans d’azur, de pourpre et d’or. Quoi! c’est à vous, Français, que ces trames unies, De nos salons jadis honteusement bannies,
Offrent leurs plis épais, et leurs sombres couleurs: Naguère vos habits semblaient un champ defleurs ; Où donc est de vos gouts la frivole inconstance ? Ne reverrez-vous plus la mobile élégance
Des satins qui, long-temps souverains en ce lieu,
Vinrent parer Lauzun en quittant Richelieu?