APRÈS LAMOUR
Un chant intérieur m'annonce qu'elle m'aime, Et je crains de l'aimer, et je crains de vouloir. Avec toi, sans chercher si je suis bien le même, Recommencer la vie après l'adieu suprême. Non ! je ne veux plus te revoir!
Mais suis-je encor l'enfant aux surprises candides? Es-tu la jeune femme à l'ardent nonchaloir? Mes baisers sur ton front soupçonneraient des rides, Ta foi se heurterait à mes doutes arides. Non ! je ne veux plus te revoir !
Pauvres êtres d'un jour, mortelles créatures, Quand trois ans ont roulé, comme un flot sombre et noir, Qui de nous sait encor quelles sont nos natures? Hier n'est plus qu'un songe aux vagues aventures, Non ! je ne veux plus te revoir !
Nos seuls cœurs rapprochés sauraient se reconnaître A leur large blessure, œuvre du désespoir.
APRES LAMOL'R
Le sang qui jaillirait les effrairait peut-être.
De l'amour rajeuni la haine pourrait naître.
« Nonl je ne veux plus te revoir ! ;
Lorsque le voyageur quitte une île amoureuse Où d'inconnus parfums l'ont bercé jusqu'au soir, Doutant cVy retrouver la même ivresse heureuse, Il dit, en poursuivant sa course aventureuse : « Non! je ne veux plus te revoir I »
Janvier 61.
Que notre orgueil est foui toujours il se défend. Si tout bas tu me dis avec tendresse : «Enfant! » Quand, par cette"parole aux douceurs maternelles, Tu semblés déployer sur mon âme tes ailes, Et, comme un jeune oiseau de sa route lassé, Réchauffer sur ton sein mon pauvre cœur glacé. Et voilà nos griefs ! Injustes que nous sommes ! Il nous paraît si beau de nous croire des hommes, Que nous nous irritons si, pour un seul moment, Ce caprice adoré nous rend un nom charmant. Cette taquinerie ineffable nous blesse : On dirait que l'on veut railler notre faiblesse
Et nous humilier par un brusque détour. Comme si la pitié n'était pas de l'amour !
Non! tu le sais, au son de ces tendres syllabes.
Tu vois toujours, pareils à des chevaux arabes
Qui troublent le désert de leurs bonds haletants.
Piaffer, caracoler, se cabrer mes vingt ans.
Ma jeunesse s'émeut irritée et rebelle
Et ta beauté déjà me semble un peu moins belle!
Et pourquoi? pour un mot qui ressuscite en nous
Le souvenir du temps où l'on prie à genoux,
Qui de son vol léger nous reporte à cet âge
Où la plus grande joie est d'avoir été sage,
Où le rire sonore éclate pour un rien,
Où l'on parle si mal en gazouillant si bien !...
N'importe! Elle m'a dit : «Enfant! » Je suis morose,
Tout comme un papillon blessé par une rose.
Quand tu me vois ainsi, fantasque révolté,
Oublier et ta grâce et ta douce beauté,
Que ne me réponds-tu : « Votre chagrin persiste,
Ami, pauvre insensé que son bonheur fait triste.
Vous ne comprenez pas que, par l'amour béni,
Le plus jeune des cœurs est encor rajeuni ;
Que cet amour vient rendre au rêveur qui devine,
Une seconde enfance, idéale, divine,
Une enfance où l'on croit aussi naïvement.
Où ramante se fait un fils de son amant.
En vain vous protestez en paroles amères,
Vous êtes nos enfants et nous sommes vos mères !
Nous avons, pour les jours brillants et glorieux.
Le sourire enivrant qui vous transforme en dieux :
Etpour les jours de deuil ou pour les nuits d'alarmes,
Le sourire [deux qui fait sécher les larmes.
Nous berçons mollement vos songes embrasés,
Votre pensée éclôt sous un de nos baisers ;
Et, comme avec Adam le Créateur lit Eve,
C'est en prenant nos traits que surgit votre rêve !
Nous prêtons notre vie au marbre, et le crayon
Fait dans chaque portrait passer notre rayon !
Que de fois, tu le sais, ù songeur, ô poète,
J'ai réveillé ta lyre assoupie et muette,
Et j'ai, pour t'inspirer un chant toujours vainqueur,
Ouvert sous mes regards les sources de ton cœur !
Et moi que, bien souvent, tu nommas Béatrice,
Moi ta consolatrice et ton inspiratrice,
Moi pour qui ta tristesse e.-t un poids étouffant.
Tu ne me permets pas de t'appeler enfant 1 »
Ah ! si tu me disais de ces paroles saintes
Qui feraient pour jamais s'évanouir mes plaintes,
Pensif et repentant je m'agenouillerais
Et, le cœur inondé d'amour, je bénirais
Le Dieu qui prévoyant nos destins éphémères
Comme pour deux berceaux nous adonné deux mères!
Mon âme monterait sur ta bouche, et joyeux,
— Cependant que des pleurs souriraient dans mes yeux
Je te dirais, perdu dans les bonheurs suprêmes :
•« Tu m'as aussi créé, puisque c'est toi qui m'aimes ! »
Septembre 59.