A HENRI CAZALIS
Nous sommes seuls, Henri, fermons bien notre porte,
A tous les visiteurs, hormis au Souvenir.
La Fortune aux doigts d'or peut frapper. . . que m'importe?
Je n'ouvre qu'à celui qui nous vient rajeunir.
En murmurant tout bas le doux nom d'une morte
Dont notre cœur dans l'ombre aime à s'entretenir.
Une morte lointaine, une morte ig-norée !
Qui sait autour de nous qu'elle fut reine un jour.
Qu'elle vit à ses pieds un public, une cour, Qu'elle fut applaudie, encensée, adorée, Cette comédienne à Doche préférée, Pensive comme l'Art, belle comme l'Amour !
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A l'heure où l'on regrette, à l'heure où l'on frissonne,
Qui pense à toi, Fernand, qui s'en souvient? personne,
Excepté deux amis par un serment liés
Dont l'âme à ce vieux deuil aisément s'abandonne,
Et qui ne laissent point s'envoler oubliés
Les songes fugitifs de leurs jours d'écoliers.
Deux rêveurs de vingt ans ! voilà ton seul cortège Tes seuls gardiens ; leur culte immuable protège Ton âme dont un souffle éteignit le flambeau, Et qui de ton passé disputent un lambeau A l'oubli, comme on voit, en dépit de la neige, Deux fidèles rosiers consoler un tombeau.
Quand le hasard béni nous donna de connaître Ce fier type qu aurait aimé l'enfant d'Urbin,
Nous étions à cet âge impatient du maître, Age où l'adolescent frémit dans le bambin. Le trouble s'insinue et le désir pénètre, Et qui s'endort baby s'éveille Chérubin !
0 quinze ans, ô saison d'allégresse infinie. Et de pensée ouverte à tous les vents du ciel, Quand Delacroix, Hugo, Meyerbeer et Eachel Initiaient nos cœurs au. secret du génie, Baptisaient nos fronts purs dans des flots d'harmonie Et courbaient nos genoux en montrant leur autel !
Nous en parlons souvent de ces bonnes soirées
De rêves ingénus, d'illusions sacrées,
Où le théâtre aimé nous fêtait à loisir ;
Cœurs tout épanouis, prunelles enivrées.
Nous nous serions pendus au lustre, sans choisir
Un meilleur idéal du terrestre plaisir !
C'était a l'Odéon ! la fête accoutumée
A voit promis Mauprat h notre âme charmée ;
Nous attendions tous deux, ivres d'émotion, Et presque indifférents au choc de l'action, Inquiets de savoir si l'invisible Edmée Serait ou la copie ou la création.
Et tu parus, Fernand, comme au bord de la Creuse Sand t'avait découverte. ô vierge des manoirs, A cheval par les bois, comme une aventureuse, L'auréole à ton front, l'éclair à tes yeux noirs, Mais de nobles pensers au cœur et généreuse A toutes les douleurs, à tous les désespoirs.
Edmei Sylvestris ! Nous l'avions reconnue : C'était bien sa pudeur, c'était bien sa pitié Qui de toute blessure avait pris la moitié, C'était bien sa splendeur dont notre àme éperdue Aspirait le vertige, et Bernard à sa vue Tremblait moins fou d'ivresse et moins extasié.
Ses vrais, ses seuls amants, c'était nous ! clans la salle Où l'indolent caprice occupait chaque stalle,
MADEMOISELLE IT.liNWP 129
Qui sentait comme nous la rare volupté D'avoir devant ses yeux son amante idéale, Et de voir se lever avec sérénité Le soleil imprévu de la sainte Beauté '?
Beauté, fille des Dieux, quand on t'a rencontrée, Rien ne détruit ta trace à jamais consacrée, Ni l'oubli, ni le temps dans leur jaloux essor ; Le sol luit sous leur pas et s'illumine encor : Car ta vivante image en nos cœurs est entrée. Mieux qu'un coup de tonnerre ou qu'une flèche d'or !
Laisse-nous te pleurer, ô toi qui, la première, Nous fis comprendre un soir cette divinité Du front plein de rayons, des yeux pleins de lumière Et du corps ondulant sur un rhythme enchanté, Toi qui dors aujourd'hui dans un froid cimetière Et qui n'es plus qu'un nom par deux voix répété.
Deux fraternelles voix ! deux voix reconnaissantes Et qui te font encor leurs plus tendres adieux.
0 morte, dans un chant triste et mélodieux, Le chant du souvenir, ô reine des ahsentes, Pour que sous le gazon, pauvre fille, tu sentes Comme un double baiser descendre sur tes veux !