‹ Poésies parisiennesChapitre 8 sur 71 · A EMILE ET ANTONY DESCHAMPS · texte numérisé non relu

A EMILE ET ANTONY DESCHAMPS

En vain mes souvenirs murmurent comme un choeur

Votre nom que sans cesse évoque ma pensée,

Je ne puis oublier que je vous ai blessée,

Que ma flèche est toujours saignante à votre cœur.

Dans tous les bruits je crois entendre sonner l'heure Où, captifs enivrés d'un songe évanoui, Pour la première fois, mes yeux vous ont trahi, Et quand minuit revient je soupire et je pleure.

Pourtant je vous aimais avec ravissement, Ebloui par l'éclair de vos moindres paroles, Et je rêvais tout bas dans mes visions folles Ces heures où l'époux estencor un amant.

Quand, une nuit d'hiver, devant moi cette femme Passa : ses yeux brillaient ainsi que deux volcans, Et, dardés sur moi seul, ses regards provoquants Au fond de ma poitrine allaient chercher mon âme.

Et toujours ces regards, au milieu des valseurs, Plus ardents que les yeux des louves d'Hyrcanie, Enveloppaient mon front d'une effluve infinie. Vous lanciez le vertige, ô rayons obsesseurs I

L'Amour, fatal archer, aveugle ceux qu'il tue ! A suivre ce regard se sentant condamné, Mon désir inquiet, hâtif, éperonné, Courait vers cette étrange et superbe statue.

Elle me dit : « Venez. » Et moi je la revis ; Et mon cœur bondissant me conduisait chez elle. Dans ces soirs de janvier, qu'elle me semblait belle ! L'oubli voluptueux berçait mes sens ravis.

Elle me dit : « Aimez! » Jamais l'ardente arène N'a repoussé les flots d'azur : les voyageurs

Marchent droit à la source : il est peu de nageurs Qui ne s'attardent point au chant de la sirène.

Les absents, dans le cœur, sont-ils, comme des morts, Endormis à jamais dans une sépulture?

Près d'elle j'oubliais ma secrète torture, Et son premier baiser fit taire mes remords.

Demandez à l'oiseau que le serpent fascine S'il veut, pour se plonger dans le gouffre vivant, Renoncer à son nid balancé par le vent Où chaque nuit lui garde une fête divine.

Vers l'amour, vers la vie il voudrait s'envoler; Mais l'aimant du regard fixe et retient ses ailes. Sous l'immobile attrait des perfides prunelles, Il va chercher la mort qui semble l'appeler.

Si je vous ai trahie, oh ! vous êtes vengée! J'ai vu sous les frissons d'un glacial dédain Mes rêves de bonheur s'évanouir soudain, Mon ardeur généreuse à toute heure outragée.

Souffletant ma chimère et mes convictions, Cette main, que Vénus pour ses jeux a moulée, Arrachait de mon cœur l'espérance exilée Et dispersait l'essaim de mes illusions.

Et dans les abandons du plus fougueux délire,

Je ne pus en parlant de foi, de liberté,

De poésie ailée et d'immortalité,

Dans ce beau corps banal éveiller une lyre.

Vous fûtes bien vengée 1 hélas ! j'ai tant souffert. Les mots sombres que jette au cœur la jalousie Changèrent eu accords vibrants de frénésie De mes vingt ans rêveurs le céleste concert.

J'ai tant souffert! j'ai vu l'horrible maladie Corrompre cette folle et fragile beauté, Des contours florissants ternir le velouté Et de ses longs regards éteindre l'incendie.

Je n'abandonnai pas ses plus affreux tourments Et je les ai chéris tout autant que ses charmes. J'ai scruté sa souffrance et j'ai compté mes larmes : J'eus tous les désespoirs, j'eus tous les dévouements.

Comme un prêtre toujours fidèle à son idole, Loin des champs où midi flamboyant s'élevait, Je veillais attentif et doux à son chevet, Frère de charité qui sourit et console.

J'ai subi vaillamment, sans me croire un martyr, Tous ses emportements et ses cruels caprices. 0 blessures du cœur, j'aimais vos cicatrices, Je restais! mais un jour il me fallut partir.

Le parjure maudit appelle le parjure...

Et pourtant, ô Seigneur, vous m'avez trop puni. Me fallait-il, pareil au Juif-Errant banni, Epuiser la douleur et savourer l'injure ?

Et vous... je ne veux pas implorer mon pardon. Malgré mon repentir j'en suis toujours indigne, A vos pieds j'ai voulu chanter le chant du cygne. C'est un cri de douleur, mais un cri d'abandon.

Je vous bénis toujours, je vous admire encore ! Mais le cratère éteint ne peut se rallumer : Vous ue m'aimeriez plus, je ne puis vous aimer; Vous seriez Bettina, mais vous n'êtes plus Laure.

0 le plus regretté des rêves disparus ! Ne me pardonnez pas. . . il est trop tard, cher ange, De l'oubli lâche et vil c'est l'oubli qui se venge, Les roses de l'amour ne refleurissent plus!

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