‹ PoésiesChapitre 29 sur 85 · MORT A VINGT-QUATRE AXS · texte numérisé non relu

MORT A VINGT-QUATRE AXS

Aujourd'hui que j'ai fui sous le ciel de Florence Paris, son peuple fou, ses cris, sa violence, Attristé malgré moi du langage étranger, Je pense aux amitiés qui me furent données, Et, vois-tu, compagnon des plus tristes journées, Entre tous, c'est à toi qu'il me plaît de songer.

Bien des jours sont passés, et la mémoire humaine Est faible; — mais mon cœur ressemble à la fontaine Où quelque enfant joueur jette un caillou, pour voir. D'abord le sable monte et trouble l'eau courante, C'est plus tard que la source, à nouveau transparente, Réfléchira la pierre en son pur réservoir. —

Tel. depuis que le temps en mes pensers moroses A mis ta forme au rang des immobiles choses, Je te vois mieux qu'aux jours trop voisins de ta mort ; Et je n'ai qu'à marcher tout seul, quand le soir tombe, Pour que mon souvenir s'envole vers ta tombe, Simple tombe où je sais qu'une belle âme dort.

Sur la terre, où fleurit une sombre pensée, Une croix de bois noir fortement enfoncée Marque à mes yeux le lit de ton dernier sommeil. Une date, et ton nom, et pas même ton âge, Pour qu'au moins la pitié vienne à tous au passage En songeant à ta vie éteinte en plein soleil.

C'est qu'il est des hasards si douloureux! Peut-être Un passant relit-il ton nom, lettre par lettre, Et se demande-t-il en rêvant qui tu fus;

A LA MÉMOIRF D'ADRIEN JUV1GNY. 67

Comme nous autrefois quand, par les cimetières, Nous nous interrogions en lisant sur les pierres Les syllabes des noms à jamais inconnus?

Tel tu dors. Tel aussi tu vivais. O misère! A quinze ans tu perdis et ion père et ta mère, Pauvre et seul, tu grandis dans l'ombre d'un couvent, Toi qui savais par cœur tous les vers des poètes, Et qui, dans les désirs de tes veilles muettes, Voyais la gloire au fond d'un rêve âpre et fervent.

Créé pour dominer les foules, et pour faire

Se prosterner le monde aux pieds de ta chimère,

Tu n'avais pas de quoi payer un vêtement.

Déjà la maladie à ta trace obstinée,

Te défendait d'aller droit sur ta destinée,

La combattre, la vaincre avec acharnement.

Tu ne pus même pas être aimé d'une femme. Jeune, tu n'avais pas de jeunesse, et ton âme, Comme une pauvre fleur sèche au fond d'un étui, Sans avoir répandu ses parfums, s'est séchée Jour par jour. Ah ! Je vois encore, humble et penchée, Ta tête qu'écrasait un incurable ennui.

Ce Paris, ton Paris frénétique, et ces rues, Aux passants enfiévrés, les as-tu parcourues, Fouetté par des regrets que tu n'as jamais dits! — Et tu t'exterminais à ces courses fébriles, Traînant, comme nous tous, sur le pavé des villes, Un éternel désir des anciens paradis .

Mais les as-tu trouvés? La Mort tant caressée, T'a-t-elle, en préservant ton cœur et ta pensée, Permis de te sentir entrer dans le bonheur? Dis, t'a-t-elle donné ce qui fit ton envie, L'élégance divine et fière de la Vie?

L'au-delà du tombeau satisfait-il ton coeur?

Tu mourus, quand le coq chantait, presqu'à l'aurore, A l'heure obscure où l'homme, en s'éveillant encore, Va remettre sa tête inutile au collier. Un train passait. Au ciel, une étoile pâlie Luisait vers la fenêtre, et sa mélancolie Semblait nous dire: « Amis, laissez-le sommeiller! i

Tu mourus, sans laisser l'œuvre longtemps rêvée,

Et voici que ta vie, à jamais achevée,

N'e se survivra pas dans un livre immortel.

A LA MÉMOIRE d'aDRIEN JUVIGNY. 69

Semblable au Masaccio, tu meurs en plein génie, Mais sans avoir du fond des heures d'insomnie Vu tes fresques en feu flamboyer sur l'autel.

Et moi qui te survis et qui fus ton élève, Si je désire tant la gloire dans mon rêve, C'est en songeant à toi, mon frère enseveli, Pour qu'à jamais, parmi les jeunes gens à naître, L'honneur d'avoir été salué pour mon maître Suffise à préserver ton nom du grand oubli.

Florence, mai 1874.

SCICHEL-WXjGE

iA F. cBrunetiére.

IN on, malgré ton front triste et ton maigre visage, Sombre Buonarotti, je ne te plaindrai pas. Titan de l'Art, jamais tu n'as senti tes bras Défaillir, ni le cœur te manquer à l'ouvrage.

Fier et robuste ainsi qu'un homme d'un autre âge, Nuit et jour, tu suffis aux plus rudes combats, Et quatre-vingt-dix ans n'avaient point mis à bas Ton corps aussi puissant que ton cœur fut sauvage.

Ceux-là seuls sont à plaindre, à qui, pour vaincre enfin

La matière rebelle à leur esprit divin,

Ta vigueur et ta foi ne furent pas données,

Eux qui, brisés devant leurs rêves les plus beaux, Sentent, pour quelques nuits au travail obstinées, La folie et la mort monter à leurs cerveaux.

iA Vincent d'Indy.

Ivemué tout entier par le désir sublime De revêtir mon nom d'un éclat immortel, Je gravirai sans peur les marches de l'autel Où je veux m'immoler moi-même pour victime.

En ce siècle où les Dieux sont tous éteints, j'estime Que l'artiste est un prêtre, et doit, pour rester tel, Dévouer tout son cœur à l'Art, seul Dieu réel, Comme un Consul Romain une dépouille opime.

Il faut qu'il ne s'endorme en aucun gite humain,

Que l'ébauchoir jamais ne tombe de sa main,

Et qu'il fasse son œuvre et n'ait pas d'autre envie.

Meurs, mais agis. — Dis-moi, que perds-tu pour oser? Toute la question n'est que d'un peu de vie, Qu'un jour nous a donnée et qu'un jour va briser.

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