APRES LES VA-NU-PIEDS
i-^oxc vous nous avez dit: « Poètes qui pleurez En menant le convoi des deuils imaginaires, Détournez vos regards de ces vaines chimères Vers ceux qu'une douleur sincère a torturés,
« Ceux qui sont morts de faim au milieu d'une rue, L'ouvrier tout noirci près des fourneaux en feu, Le mineur enterré loin du firmament bleu, Le laboureur qui geint en poussant la charrue. »
— Eh bien, non ! — Tous ceux-là ne sont pas malheureux. Leur pensée éveillée a-t-elle en sa tristesse Devancé chaque coup qui les frappe et les blesse? Ils travaillent pour nous, mais nous sentons pour eux.
Toute l'humanité n'est qu'un seul être immense Dont nous sommes le cœur, comme ils en sont le Et nous savons leurs maux, mais ils ne savent p;\s L sur idéal qui toujours recomme
Proclamons-le ! — Les deuils se mesurent aux cœurs :
Xotrè raffinement fait seul une souffrance
Plus pitoyable, plus aiguë et plus intense
Q . l'effort incessant des plus durs travailleurs.
Osons nous plaindre, à l'heure où le peuple qui monte - nous refuser jusqu'au droit de souffrir, qui perdons le monde et nous voyons m
Pleurons sur notre chute et n'en ayons pas honte.
Vous, artiste sincère et rude, avouez-nous Que vous avez soufflé, comme un Dieu, votre flamme Sur vos forts paysans qui vous doivent leur âme; Et s'il I ^raud cœur, c'est votre cœur à vous!
L'^CCITIÉ
^i Henry Laurent.
ouïes les passions sont comme un vin trop fert, Qui consume le sang et dessèche la bouche, Et qui, dans son ivresse inhumaine et farouche, Aux excès de la vie aime à mêler la mort.
Telle l'Ambition qui nous brûle et nous mord, Tel le Jeu forcené, telle la Haine louche, Tel surtout, tel l'Amour qui nous fait, s'il nous touche, Pâlir, comme un enfant auquel on jette un Sort.
Mais du mal d'exister pure consolatrice,
Seul plaisir qui jamais ne se tourne en supplice,
La tranquille Amitié ressemble au vin léger,
■le : lux de notre chère France, Et dont l'ivresse est douce et laisse voltiger Sur les lèvres des chants de joie et d'espérance.
iA Robert de 'Bonnières.
v>eux que je plains le mieux n'ont pas dans leur histoire
Subi quelque aventure assez triste, assez noire,
Pour qu'à la raconter ils pâlissent d'horreur.
Non, ces obscurs martyrs ont fatigué leur cœur,
A lutter jour par jour contre une destinée
Qui s'est sur eux dans l'ombre et sans cesse acharnée,
Sans qu'un tragique éclair leur ait permis l'orgueil.
Comme un vaisseau, la nuit, donne sur un écueil, Il coule; — pas un cri ne frappe les étoiles. — Tels ils sont morts. — Le vent n'a pas lassé leurs voiles; Et les flots se sont tus, et dans l'espace en feu Ils n'ont pas entendu sonner le pas d'un Dieu, Et moi, muet témoin des mornes agonies, Seul, je sais le destin de ces âmes finies.