LE RIRE TRISTE
LE TWSJL TRISTE
1A Coquclin Cadet.
VJ\z temps que notre pauvre et charmant Juvigny
Vivait encore, — ô cher, comme le temps fini
Fait du mal à celui qui reste seul et tremble! —
Te souviens-tu des jours où tout seuls, entre nous,
Nous jetions des éclats de rire longs et fous
Aux mille mots bouffons que nous lancions ensemble?
Étions-nous gais? Mais non. Car notre pauvre ami Sentait déjà, jeunesse épuisée à demi, La mort l'envelopper dans l'ombre de ses ailes, Et trois mois, oui, trois mois après, il s'en alla Dormir sous les gazons où croissent çà et là Les bouquets douloureux des jaunes immortelles.
148 LA VIE INQlUIÈTE.
Étions-nous gais? Mais non. Toi qui m'aimes, tu sais Que, nuit et jour, errant par des chemins mauvais, Dupe d'une incertaine et terrible magie, Je ne puis respirer les fleurs et leurs parfums Sans que le souvenir d'anciens rosiers défunts Ne m'obsède aussitôt comme une nostalgie.
Étions-nous gais? Mais non. Et le plus triste, hélas ! Le plus navré, le plus malade et le plus las, Ce n'était pas celui dont l'âme était choisie Pour partir la première au ciel obscur, ni moi, Nous savions bien, rieur blessé, que c'était toi, Et nous bercions ton cœur dans notre fantaisie.
Comme nous comprenions ton destin tourmenté, Cette horreur de poser un masque de gaieté Sur un visage en proie à la dure souffrance Et de faire, toujours, sans fin, mentir son front Pour voir si deux milliers de sots applaudiront. Et l'on dit que le rire est une fleur de France 1
Et tu riras. Les soirs succéderont aux soirs,
Et les nuits déploieront leurs voiles froids et noirs
Où les astres brûlants semblent des pierreries.