‹ PoésiesChapitre 67 sur 85 · VER? ECRITS A FLORENCE · texte numérisé non relu

VER? ECRITS A FLORENCE

Le fils de la nature entière, — ô Michel-Ange, Je sentis en moi sourdre une terreur étrange, J'eus peur, et comme toi, je m'écriai devant Son geste grandiose et calme: « Il est vivant! » Il vit : ton âme en lui tout entière est passée ; Ce marbre, confident de ta forte pensée, En est resté sublime, et ne peut pas mourir. C'est ta fureur qu'on voit dans ces muscles courir, C'est ton orgueil qui gonfle et plisse ces paupières, C'est ta foi qui remplit ces grands yeux de lumières. Oui, c'est toi que j'admire en lui, tel que tu fus, Tragique, enveloppant dans un même refus L'amour et les honneurs, la fortune et l'intrigue, Toi qui tins tête au pape, et, sans peur ni fatigue, Plus tard, es demeuré six ans, seul, prisonnier Et face à face avec ton Jugement dernier.

Qu'est notre œuvre, en effet, sinon notre existence

Bonne ou mauvaise? — et c'est pourquoi l'œuvre est intense

Quand l'artiste vécut et mourut en héros.

Mais lorsqu'il a laissé le plaisir dans ses flots

Le rouler, comme fait l'Océan une épave,

Plus de génie alors, et plus d'oeuvre où se grave

L'impérissable trait de la sainte beauté.

Aussi, lorsque je vois ma vie, et que, hanté

Par le pur souvenir des créateurs sublimes,

Je vais, comme un bourreau qui compte ses victimes,

Compter dans ma mémoire, un par un, mes jours morts,

Je sens que je n'ai pas vécu commentes forts,

Et j'ai peur du néant comme on a peur d'un gouffre.

Mais c'est ici surtout, plus qu'ailleurs, et je souffre

En me représentant sous ce ciel enchanté

Ce que je pouvais être et n'aurai pas été:

Le noble amour fini par ma faute, et les rêves

Disparus à jamais comme ces rocs des grèves

Que la mer sous ses flots sans cesse amoncelés

Ensevelit ! — Mes mains vont moissonner mes blés,

Comme l'ivraie abonde, et que d'épis sont vides !

Si je vieillis, alors que je verrai les rides

Sur ma face marquer les anciennes douleurs

Et le sillon creusé par le ruisseau des pleurs,

Pourrai-je, les yeux fiers et fixés sur la glace,

De labeurs glorieux reconnaître la trace,

Et regarder longtemps mon masque tourmenté

Resplendir de génie à défaut de beauté?

Si du moins mon courage entr'ouvrait avant l'heure

Tout cet impénétrable avenir qui me leurre;

Si j'avais, comme Hercule, étouffé les serpents,

Tout jeune, et mis les pieds sur leurs débris rampants;

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