A LEÇON TE DE LIS LE
Je ne sais pas, vous tous qui devez survenir Plus tard, quand nous serons couchés sous la poussière, Si vous verrez au ciel éclater la lumière Du jour où le bonheur ne fera plus de vous Qu'un peuple fraternel, immense, pur et doux, Oh! vous tous qui serez heureux, pensez encore A vos obscurs aïeux qui naissaient sans a. Et qui, dépossédés du mystique soleil, Ont pu croire à la nuit et douter du réveil.
Car nous doutons. Oj.1'3' faire et qu'en penser? — La ra Fut-elle en aucun lieu plus chétive, plus lasse? Le soir tombe. — Sortez au hasard dans Paris; Comptez, si vous l'osez, tous les êtres flét Hélas! rien n'est lugubre et dur pour un poète Qui sent vibrer encor dans son esprit en fête Les clairons d'or, les fiers appels des anciens temps. Comme la rue, à l'heure où les gaz éclatants Laissent la foule aller et venir sous leur flamme; — Tel un peuple inquiet de désirs dans une âme. — Les uns, pâles, brisés par l'effort incessant, D'autres, pourpres, tous ont la fièvre dans le sang.
Ils marchent flagellés par l'acre convoitise, Leurs yeux brûlent, pareils aux brasiers qu'on attise, Et sur leurs fronts ridés, essayez donc de voir Un seul de ces grands plis que creuse un noble espoir ! Laids, recroquevillés comme une feuille morte, Jeunes gens et vieillards, un souffle les emporte Et les roule, — et Paris hurle un cri furieux Sous les chastes regards des astres dans les cieux.
L'Argent! l'Argent! — C'est lui qui les pousse, et sans trêve
Lui, dont les clairs rayons illuminent leur rêve;
Lui qui ruisselle au fond de ces mauvais destins
Comme le soleil fauve au ciel froid des matins.
Il est pour eux l'opium qui console et qui grise;
Ils ne sentiront pas que leur force s'épuise,
Xi qu'ils perdent leur vie à mille œuvres sans nom.
Si vous leur proposiez la paix, ils criraient: « Non! »
C'est un nid de fourmis que la bêche saccage.
Ils vont, ils vont... la tombe où s'éteindra leur rage
Sera le premier lit qui les ait reposés.
Mais il est ici-bas quelques désabusés
Qui du fond de leur cœur que ce monde épouvante,
A LECONTE DE LlSLE. 165
Portent au vil bonheur une haine fervente. Oh! dites! — Dans quel coin de ce lugubre ciel Verront-ils devant eux apparaître, réel, Leur rêve d'une vie exaltée et tragique? Leur faudra-t-il, mêlés au vil bétail que pique L'implacable aiguillon du plaisir ou du gain, Comme lui, s'abêtir sur un métier mesquin, Eux que tourmente encor l'appétit du sublime? Ce siècle est inhabile à tout, même au grand crime, Et le poète, lui, n'aime que la grandeur. Indifférent au bien qui n'a pas de splendeur, Que fera-t-il, jeté dans nos sales misères Comme le chef normand dans la fosse aux vipères?
Vous avez, comme nous, plus que nous, éprouvé Ces révoltes d'un coeur brusquement soulevé, Vous, maître, vous étiez de ceux pour qui la vie N'est qu'une ombre d'un jour de plus d'ombre suivie, Car vous portez au front, comme un signe fatal, Je ne sais quoi de triste et de sacerdotal; Sceptique, en ces moments sceptiques où nous sommes, Q.ue de fois vous avez songé que d'autres hommes.
l66 LA VIE INQUIÈTE.
Réunis dans un même effort simple et pieux,
S'inclinaient sous le geste auguste de leurs dieux ;
Et la religion, — vraie ou fausse, qu'importe? —
Les enivrait à flots de sa liqueur trop forte;
Et vous, dans votre horreur du néant d'aujourd'hui,
Évoquant la beauté du rêve évanoui,
Vous avez oublié ce misérable monde,
Et, l'esprit abimé dans l'extase féconde,
Couché dans le silence et l'immobilité,
Vous vous êtes vous-même à jamais enchanté
Par la sainte douceur des visions mystiques
Où se complut la foi des siècles poétiques.
D'abord l'Inde et ses dieux formidables, pareils Aux végétations sous les puissants soleils ; Pr.is l'Hellade, et le marbre élégant des statues Et les processions des vierges long-vêtues Qui déployaient leurs chœurs tendres et gracieux Près des flots, éclairés du sourire des cieux; Puis Rome; puis le dur et cruel moyen âge, Et du nord au midi, pendant mille ans, la rage Des barbares, enfants des pays sans étés due la croix dominait sans les avoir domptés.
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— Tel le monde ancien et nouveau se déroule,
Emporté par ces vers comme par une houle.
Mais plus que les héros, plus même que les dieux,
C'est vous, pale troupeau de femmes aux beaux yeux,
Vous qui resplendissez dans cette poésie,
O femmes de l'Europe et femmes de l'Asie!
Toi, créole, apparue en manchy de rotin ;
Et toi qu'alanguissaient au fond de ton jardin
Les longs roucoulements des ramiers d'arbre en arbre,
Et les pleurs des jets d'eau dans leurs vasques de marbre ,
Nurmahal, sanguinaire et royale beauté;
Et toi qui sommeillais sous un ciel argenté,
Leïlah, délicate et suave princesse;
Et celles de Norvège et celles de la Grèce,
Tiphaine, Testylis, Christine, que de fois
Je me suis vu, tremblant au son de votre voix,
A vos pieds, au milieu des calmes paysages
Où le poète a fait fleurir vos fiers visages!
O maître, heureux celui qu'ainsi les blanches mains D'une fée ont porté plus haut que les humains, Et qui, pur, délivré des fatales entraves, Vainqueur des lois du temps dont nous sommes esclaves,
Au milieu des guerriers, des femmes et des dieux,
S'enivre de l'oubli de ce monde odieux!
Cette félicité magique fut la vôtre.
Mais cependant il est une route tout autre:
Il en est qui n'ont pas le courage de fuir
Ce siècle qu'il leur faut adorer et haïr,
Tout à la fois. Leur temps les possède et les force,
Tels que Milon, les mains prises dans son écorce,
A vivre de sa vie anxieuse, à jamais.
Ils ne connaîtront pas le calme des sommets,
Eux qui se sont jetés dans cet enfer qui souffre
D'un coup, comme avait fait Curtius dans son gouffre,
Et qui, sombres forçats de leur bagne natal,
S'épuisent à créer le moderne Idéal.
Je suis l'un d'eux. Ce temps mauvais et fou, je l'aime,
Il me tient, je me sens trop son enfant moi-même:
Derrière tous ces yeux brûlés par tant d'excès,
Je vois encor reluire et flotter par accès
L'antique amour du beau glorieux et tragique.
Si ce désir n'est plus qu'un désir nostalgique,
S'il ressemble, étouffé dans ces faibles cerveaux,
Aux fleurs qui grandiraient dans l'ombre des caveaux,
Peut-être est-il plus doux, pour qui sent tous les charmes,
Si pâle et ravivé quelquefois par des larmes.
Tel qu'il est, c'est encor l'Idéal, c'est le mien.
Il a perdu l'éclat qu'il eut au temps ancien,
Mais je l'aime, semblable au fils qui sait sa mère
Infâme, et qui l'entend proclamer adultère.