‹ PoésiesChapitre 73 sur 85 · JEANNE DE COURTISOLS · texte numérisé non relu

JEANNE DE COURTISOLS

■ Jeanne, que faites-vous, dit-il, lorsque je pleurer La nuit est à moitié de sa course; c'est l'heure Où le bal moins bruyant s'alanguit et plaît mieux. Au chant du piano les parfums des toilettes Se mêlent, et parmi les femmes moins coquettes, Les jeunes gens troublés ont des pleurs dans les yeux.

« Et moi je verse aussi des larmes, mais de rage,

De colère, d'amour; je n'ai plus de courage

En pensant que vos yeux sont à d'autres qu'à moi.

Le salon du château de Courtisols flamboie,

Et, des perles au front, blanche, en robe de soie,

Vous dansez ; et quel chaste et virginal émoi !

« Vous souriez avec une langueur divine, Ah ! si je sens mon coeur faillir dans ma poitrine, C'est que je vois toujours ce sourire clément; Je vous ai tant aimée, et depuis trois années. Mais je ne voulais pas lier nos destinées: J'avais peur devant vous et honte obscurément.

« Vous étiez cependant le rêve de ma vie,

Celle que saluait ma jeunesse ravie

Lorsque, plein du désir des bonheurs inconnus,

J'évoquais dans mes nuits la beauté d'une femme Dont les lèvres en fleurs racontaient à mon âme L'histoire des amours que je n'aurai pas eus.

■ Qne ne m'êtes- vous donc bien avant apparue,

Vers vingt ans, quand j'allais au hasard par la rue,

Éperdurnent épris d'un sublime Idéal,

Mais il était trop tard quand je vous ai chérie,

Et j'avais trop avant poussé ma pauvre vie

Sur le chemin facile et dangereux du mal.

« Soyez heureuse. Heureux qui vous a méritée! Mais moi qui vais mourir, Jeanne, et qui suis athée, Je sais trop qu'au tombeau tout amour doit finir. De vos beaux yeux profonds je perdrai la mémoire. Je ne pourrai, noyé dans l'éternité noire, Occuper mon enfer de votre souvenir. »

Pale et tranquille, il prit dans un coffret d'ébène Un mouchoir qu'il trempa d'un parfum de verveine. Le parfum que l'enfant aimée aime le mieux. Quand il a terminé ces courts apprêts funèbres, La lampe éteinte, — il veut mourir dans les ténèbres, — Il s'assied; tout se tait sur terre et dans les deux.

Page 1