‹ PoésiesChapitre 74 sur 85 · JEANNE DE COURT! SOLS. 1S · texte numérisé non relu

JEANNE DE COURT! SOLS. 1S

Pour se représenter plus longtemps son amante, Le jeune homme a choisi la mort horrible et lente Qu'au corps plein de santé donne un coup de poignard. D'une main il se frappe, et d'un geste farouche Il presse le mouchoir embaumé sur sa bouche, Et c'est dans ce parfum que sa pauvre âme part.

Les poètes anciens croyaient, divin mensonge, Qu'à l'heure où dans la mort la chair s'abîme et plonge, L'esprit, libre et vainqueur, remontait vers le ciel. Mais pour nous, notre ciel est dans notre âme même, Dont nos beaux songes font un paradis suprême Où nous nous enfuyons loin du monde réel.

Lorsqu'il faut revenir sur cette terre impure,

Le souvenir du ciel intérieur torture

Les hommes qui voudraient jouir de tout leur cœur.

Comme ils diminùraient leur rêve par la vie,

Ne vaut-il pas bien mieux qu'ils n'aient plus d'autre envie

Que d'abattre cet arbre alors qu'il est en fleur?

Dans ce siècle inhabile aux vertus comme aux crimes, Les hommes d'un tel cœur me semblent seuls sublimes, Ceux-là seuls méritaient les biens qu'ils ont perdus, Eux, qui s'en sont allés tranquilles, sans t'attendre, Vers toi, bonne déesse, ô Mort, qui fais descendre Le sommeil sur les yeux fatigués et vaincus.

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GEO%GE iATLCELYS

a "Rodolphe C.

.Le soleil s'est couché dans un ciel sans nuage. L'air est limpide et frais. Les oiseaux de passage Volent rapidement, groupes silencieux.

Qu'ils font mal, et pourtant qu'ils sont délicieux, Ces couchers de soleil prolongés de l'automne, Quand l'oeil contemple, avec un plaisir monotone, Sur l'horizon doré les grands arbres jaunis, Quand tout se tait, les vents, les âmes et les nids! George Ancelys n'a pas entr'ouvert la fenêtre Pour voir sur le vieux parc flotter et disparaître

La brunie délicate et rose du beau soir.

D'un air souffrant il s'est mollement laissé choir

Sur un des grands fauteuils du salon ; et, tout triste,

Laissant dans ses beaux yeux, bleus comme l'améthyste,

Et comme elle assombris, courir parfois des pleurs,

Il rêve. — O faible enfant, quelles folles douleurs,

Si jeune, ont aminci l'ovale de sa joue?

N'est-il plus à cet âge où l'on court, où l'on joue,

Où, pour vivre et jouir de la vie à plein cœur,

C'est assez d'un ami rencontré, d'une fleur

Arrachée au sommet d'une roche branlante?

Mais lui, voyez, son geste est rare, sa voix lente

Comme celle d'un roi par les dégoûts vaincu.

Que regrette-t-il donc, lui qui n'a pas vécu?

— Lui si jeune et si beau, lui qu'on aime. — Sa mère

A-t-elle un seul bijou dont elle soit plus fière

Que de son cher malade aux sourires lassés?

Autrefois, mais ces temps sont à jamais passés,

Il n'avait ni désir, ni regret, ni tristesse,

Que sa mère aussitôt ne le sût, et, sans cesse,

Elle s'en venait rire et pleurer avec lui.

Quand elle s'inquiète et l'implore, aujourd'hui,

Pourquoi se laisse-t-il, jour par jour, en silence,

Mourir, précoce enfant qui n'a pas eu d'enfance?

Tout à coup, dans le parc où s'éveille et bruit Le chant vague que font les brises de la nuit,

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Deux voix ont retenti, puis des éclats de rire.

George écoute, il se lève, et debout, sans rien dire,

Caché dans les longs plis des rideaux de velours,

Il regarde. C'est Marthe, elle vient tous les jours,

Vers le soir, au sortir d'une course mondaine,

C'est sa cousine. Elle a dix-sept ans, mais à peine;

Elle marche appuyée au bras de son mari,

Légère, et souriante après qu'il a souri,

Le regardant, avec cette candeur charmante

De l'épouse qui sait longtemps rester l'amante;

C'est à peine s'ils sont unis depuis deux mois.

George écoute monter le son clair de leurs voix,

Sans entendre leurs mots d'amour il les devine,

Il pâlit, les sanglots soulèvent sa poitrine.

Le malheureux, voilà le secret dont il meurt 1

Il aime cette enfant qui fut jadis sa sœur,

Et qu'un jour il a vue, enfant encore et femme

A la fois, dévouer et sa vie et son âme

Au jeune homme étranger dont elle a pris le nom.

George sait-il comment son mal s'appelle? — Xon.

Il a quinze ans, il est ignorant et candide

Comme une jeune vierge. Hélas! rien n'est perfide

Comme l'eau des lacs bleus qui dorment dans les bois,

Et rien n'est plus profond, plus dangereux parfois,

Qu'une de ces amours d'enfant, nobles et pures;

Car elles font au cœur de si larges blessures,

Clue beaucoup, goutte à goutte, en perdent tout leur sano-,

Si bien que sous des traits naïfs d'adolescent

Se cachent quelquefois des âmes plus fanées Que celle d'un vieillard après soixante années!

Assis au piano côte à côte, et parfois Sur les touches d'ivoire entremêlant leurs doigts, George Ancelys et Marthe ensemble font entendre Le grand duo d'amour, si délicat, si tendre, Que Marguerite et Faust chantent dans le jardin.

O Marguerite ! A l'heure où le soir incertain Mêle le jour qui tombe à la nuit qui se lève, Sur des sentiers fleuris et frais comme ton rêve, Aux mains de ton amant abandonnant tes mains, Tu marches sans songer aux latals lendemains, Aux remords qui suivront la faute trop aimée. Qu'elle est troublante aux sens la senteur parfumée Qui pleut sur vous du haut des branches des tilleuls, Pendant que vous allez au hasard, beaux et seuls ! Seuls? Oh! n'entends-tu pas Satan maudire et rire? Et lorsque Faust se met à genoux pour te dire

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Qu'il n'a rien tant chéri que ta bouche et tes yeux, Jeune fille, sais-tu comme son cœur est vieux? Sais-tu qu'il a, pendant des mois et des années, Vu ses illusions tomber, déracinées; Que dans son cœur en feu rien ne reste debout, Et que tout son amour est fait d'un grand dégoût : Mais, quand tu le saurais, qu'importe? Sois heureuse, Sois fclle! Laisse-toi rouler, douce amoureuse, Dans l'extase sans borne, et sans terme, et sans fond. Si Faust verse des pleurs aujourd'hui, que te font Ses rêves d'autrefois, ses doutes et ses crimes, Ht ses chutes du haut des sciences sublimes? Que te fait l'abandon du lendemain? Le jour Succède au jour, vois-tu, mais il n'est qu'un amour, Qu'une heure, qu'un passage enflammé du bel astre ! Seule dans ton bonheur comme dans ton désastre Tu resteras sincère et noble, toi qui sens!

Quand un artiste aux bras efFrénés et puissants, Comme Gœthe, a touché de ses mains une tête, Elle souffre, elle enchante, elle vit. Le poète Lui mit aux yeux tant d'âme et tant de sang au cœur, Q.ue par un charme obscur, souverain et vainqueur, Ceux qui l'ont contemplée en prennent du génie. Comme il est triste aussi, quelle ardeur infinie

De tendresse! et quel cri d'amour trop violent Que ce duo, sans doute écrit en défaillant Par Berlioz, qui sentit passer comme une flamme Toute l'âme de Gœthe une heure dans son âme!

Certe Ancelys ignore, et puisse-t-il longtemps ' N'en rien savoir, ces cris sauvages, haletants, Cette angoisse d'une âme exaspérée au vice, — Lui qui souffre, sans plus comprendre son supplice Qu'une gazelle en proie aux griffes d'un lion. Mais il aime, et c'est bien la grande passion, Celle dont le désir fougueux jeta si vite Le sorcier Faust aux pieds tremblants de Marguerite, Celle qui nous tient tous au cœur, que nous disons Par les vers, les tableaux, les marbres, les chansons, L'amour, seul roi du monde et de la créature, Vautour inassouvi qui prend pour sa pâture Les générations renaissantes toujours!

Toujours puissants, ses coups de bec sont aussi lourds, Aussi durs, aussi forts sur l'enfant que sur l'homme, Et c'est du même nom que l'angoisse se nomme!

Qu'importe qu'Ancelys soit naif: — à travers

Les accords, comme sous les mots des plus beaux vers,

Pour comprendre, il suffit d'éprouver, gaie ou triste,

L'intime émotion qui fit crier l'artiste;

Et l'enfant reconnut son cœur, oui, tout son cœur.

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