GEORGE AN CE LYS. I
Oh ! ces élancements au ciel, cette langueur
D'un bonheur traversé par des frissons tragiques,
— Qui ressemble aux beaux soirs étoiles et magiques
Sur un champ de bataille, — et partout et sans fin
La tendresse, on ne sait quel sentiment divin !
Que la joie est vulgaire et noble la torture,
Oh ! comme George au fond de sa pensée obscure
Les sent vibrer ces grands et chastes sentiments!
Ht pendant que les doigts fuselés et charmants
De Marthe réveillaient les notes endormies,
Et pendant qu'ils chantaient, mêlant leurs vois amies,
L'émotion trop forte étouffant Ancelys,
Il pâlit et pencha la tête comme un lys
A demi clos, que coupe en passant la charrue;
Il défaillit, hélas! mais son ame apparue
Dans ses yeux! mais le nom qu'il prononce en tombant'
... C'en est fait, ton secret est trahi, fol enfant!
Marthe aussi s'est levée, et pâle, décidée. Le vague effroi sans but qui l'a tant obsédée, La crainte qui la fit souvent, elle en a ri, Se serrer en tremblant plus près de son mari, Pour s'abriter des yeux de son ami d'enfance, Rien n'avait donc menti dans cette défiance; Elle voudrait douter, mais non, et cependant Que l'on s'empresse autour du malheureux enfant, Sa résolution est prise, elle est partie,
Et, merveilleux pouvoir que fait la sympathie,
Ancelys réveillé s'est répété tout bas :
« Partie! elle est partie et ne reviendra pas! »
Elle ne revint plus. — A-t-elle calme et prompte,
Sans remords, puisqu'elle est sans reproche et sans honte,
Confié ce secret à son mari? Qui sait?
A-t-elle agi sans dire, et courageuse, fait
Seule ce qu'elle a cru devoir? Elle voyage
En Suède: au milieu de la beauté sauvage
Des grands lacs bleus, des pins éternellement verts,
Et des glaciers, joyaux des éternels hivers.
On ne sait quel remords l'accompagne et la trouble,
Comme si, par magie, une existence double
La faisait revenir, en pensée, à Paris,
Et voir George abattu, les traits tout amaigris,
Q ui contemple, les yeux fixés sur une carte,
Les pays éloignés et neigeux où vit Marthe :
Car il part, il le faut, et les savants l'ont dit,
Mais plus loin de l'aimée encor, vers le midi,
Là-bas, où le soleil a de plus douces flammes.
Ah! les feux du soleil réchaufient-ils les âmes?