‹ PoésiesChapitre 79 sur 85 · FRAGMENT D UNE IDYLLE · texte numérisé non relu

FRAGMENT D UNE IDYLLE

La mer en bas baignait de ses ondes les pieds De ces majestueux et vastes oliviers Plantés du temps où sur ces iles immortelles Le lion de Venise ouvrait ses larges ailes. Quand la lune argentait les feuillages tremblants De ces arbres déjà d'eux-mêmes presque blancs, Quand à travers les fins feuillages sa lumière Semait une impalpable et subtile poussière Sur les pales gazons de sa clarté criblés Que traversait le vol des vers luisants ailés, Il planait dans ce bois d'oliviers le mystère D'une divinité puissante et solitaire; On rêvait sur cette herbe une apparition De Diane pâmée aux bras d'Endymion ; Quelque chose du grand secret de la nature Flottait sous cette épaisse et mouvante verdure; Dans les arbres semblaient battre des cœurs vivants; Une incantation dans les soupirs des vents Passait ; — et les Amants sentaient leur âme en proie A cette émotion indicible qui noie En nous tout le passé factice et mensonger: Se sentir exister seuls au monde, — et songer Que ce monde réel est là qui nous accable Et nous soutient, muet, obscur, inexplicable! Ils s'embrassaient alors et ne se parlaient pas, Prolongeant ardemment l'étreinte de leurs bras, Comme pour s'assurer que leur Vie était vraie. Étrange sentiment! Obscure et froide plaie

io8 petits poèmes.

Que toute émotion forte nous fait au cœur! Quel être humain s'est dit au moment d'un bonheur Inespéré, comme aux moments de grande peine: « C'est bien ma vie à moi que je vis, c'est la mienne. . . » Et n'est pas demeuré, stupide, épouvanté, Devant ce fait que c'est une réalité?

LES T)EUX XOXXH

tA George Hèrelle.

JLa cellule était nue: au mur humide et blanc

Un grand Christ de bois noir râlait, la plaie au flanc,

Une lampe éclairait d'une morne lumière

Un grabat, un prie-Dieu, — la vie humaine entière:

De quoi rêver, de quoi dormir, de quoi mourir.

Deux nonnes, d'une voix faible comme un soupir,

Assises sur le lit, causaient. — Leur robe brune,

Leur voile les faisaient semblables; mais, chez l'une,

Des rides labourant un visage amaigri,

Un front par le tourment intérieur meurtri,

Deux yeux noirs et rongés de larmes, et des lèvres

Minces, que pâlissait la sèche ardeur des fièvres:

Tout disait qu'un bonheur perdu depuis longtemps

Résistait, dans ce cœur de femme de trente ans,

Au mystique opium de la sainte prière.

Sa compagne était jeune, et l'étoffe grossière

Avivait l'éclat rose et tendre de son teint.

Ses clairs yeux bleus étaient, comme un ciel au matin,

Purs, doux et frais. Sans doute, heureuse jeune fille,

Lys de candeur éclos dans une humble famille,

Elle s'était donnée à Dieu naïvement,

Sans que la passion eût sur son cœur aimant

Posé sa griffe noire, et pourtant, haletante,

Comme un plongeur devant l'abîme qui le tente,

Folle, elle écoutait l'autre, et dans la calme nuit,

Sous la voûte qui doit n'entendre d'autre bruit

Que l'appel du remords vers toi, Dieu qui consoles,

Celle-là prononçait de brûlantes paroles

De regret vers un grand bonheur évanoui.

Elle disait: « Voilà dix ans que tout m'a fui. « Mais la félicité dans ces temps-là sentie, « Rien ne l'effacera de ce cœur, ni l'hostie « A qui je tends ma bouche extasiée en vain, « Xi le Christ, dont j'étreins le corps pâle et divin. « J'ai beau m'agenouiller en pleurant sur la pierre, « Les dalles ne sont pas assez froides pour faire « Que mon sang consumé se glace dans mon cœur, o Dans les soupirs de l'orgue un soupir obsesseur, « Que n'étoufferont pas les cantiques, s'élève. « Les grilles n'ont pas pu briser l'aile à mon rêve

« Qui s'élance et retourne à ces pays maudits : « A cet enfer qui fut un jour mon paradis, « Et celui que j'aimais alors, je l'aime encore, « Je l'aimerai toujours. »

Comme on voit, quand l'Aurore Va paraître, frémir les taillis et les bois, Ainsi, pâle, tremblait d'attente à cette voix La plus jeune des sœurs, car c'était sur son âme Une apparition de lumière et de flamme Que ces ardents aveux balbutiés tout bas D'un cœur qu'elle enviait et ne condamnait pas : « Sœur Thérèse, » — dit-elle à l'autre qui, vaincue Par cette explosion terrible, s'était tue, « Il est donc bien profond, bien doux, le sentiment « D'extase qu'une femme a dans l'âme en aimant « Pour qu'après tant de jours passés, elle s'enivre « Du seul ressouvenir? Moi, je n'ai pas pu vivre, « Mais je vous aime tant que je vous comprendrais « Si vous me révéliez ces intimes secrets « Que j'ai tout à la fois peur et désir d'entendre... »

Sœur Thérèse lui prit les mains : « O cœur si tendre. « Rêver aux passions d'un autre est plus fatal « Peut-être que de vivre, et je sais que c'est mal « De te mêler, même en pensée, à mon histoire.

« Mais se taire toujours! Toujours, dans sa mémoire,

« Sentir se remuer un mort, cher autrefois,

« Qui ne peut déchirer son linceul de ses doigts

« Pour crier vers le jour!... Oh! non! J'ouvre la tombe.

« Et toi, ma sœur, naïve et timide colombe,

« Ne tremble pas, tu veux tout voir, tu verras tout. »

Elle reprit après un long silence : v Au bout

« Du Paris excessif et populeux qui jette

« Une rumeur de mer en proie à la tempête,

« Est un quartier paisible et d'un charme anc: .

« Un quartier tout ensemble intime et patricien.

« Ce ne sont que couvents, chapelles, hôtels vides,

c A l'horizon le toit doré des Invalides,

« De longs murs blancs autour de verdoyants jardins,

« Et les bruits de Paris, assourdis et lointains,

« Invitent à la vie étroite et séparée:

« C'est là, veuve à vingt ans et de tout retirée,

« Que je vivais, sans plus rêver d'autre bonheur

« Que cet apaisement délicieux du cœur

« Fait de renoncement et de mélancolie.

■ J'avais une maison petite, ensevelie

« Sous les arbres d'un vert jardin, si parfumé

« Quand bleuissait le ciel lavé du mois de mai,

« Que je passais des jours entiers parmi mes plantes.

« Les feuilles du printemps étaient moins transparentes

« Que mes songes d'alors, et mon cœur plus léger

« Que les nuages blancs qui semblaient voyager

« Sur l'azur, vaporeux et doux comme ma vie.

« Orpheline, j'avais eu l'enfance asservie

« Qu'ont les enfants sans mère. A seize ans, mon tuteur

' M'avait fait épouser, sans consulter mon cœur,

« Un homme plus âgé que moi, mais bon et tendre.

« Je croyais que les jours n'avaient rien à m'apprendre.

« Je n'avais même pas cet esprit curieux

« Que les vierges souvent portent dans leurs beaux yeux.

« Mes pauvres, ma musique et, dans la solitude,

t De vieux amis des miens qui prirent l'habitude

« De venir près de moi, les soirs, c'était assez.

« Et quand je me souviens de ces beaux jours passés,

« Lorsque je me revois naïve, gaie et telle

« Que veuve, on me disait parfois mademoiselle,

« Je ne reconnais pas mon cœur de maintenant,

« Ce cœur sentant, vivant, passionné, saignant.

« Un jour, ah ! je vivrais encore cent années « Que, parmi des milliers de milliers de journées, « Ce jour rayonnerait en moi comme un flambeau* « Je revois la saison et l'heure; il faisait beau. « C'était un frais matin d'automne, où l'air s'irise « De brume et de soleil. Je sortais de l'église, « Où j'avais entendu la messe. Mon regard « Rencontra le regard d'un homme. Le hasard « L'avait amené là comme moi; mais, saisie,

i.04 PETITS POEMES.

« Je m'arrêtai devant la mâle poésie

« D'un visage expressit et maigre qu'éclairaient

« Deux yeux bleus, d'un bleu paie et dur qui pénétraient

« Dans les yeux, — et que j'ai fixés, dans ma pensée.

« Ce fut un coup au cœur, une extase insensée

« Et subite. J'aimais. »

Elle se tut : « J'aimais « Sans savoir qui, comme une enfant, et pour jamais. « Tout le jour, je jouai d'énervantes musiques, « Pour évoquer les yeux clairs et mélancoliques « De cet homme inconnu ; mais, quand le lendemain « Je le vis, à la même heure, sur mon chemin, « Je crus mourir. Dès lors, cet homme fut mon maître, « Et six mois, je le vis ainsi, sans le connaître, « Après la messe, et sans que rien lui révélât « Mon amour qui brûlait en moi, mais sans éclat, « Comme brûle le fer, et toujours son Idée « Troublante accompagnait mon âme possédée. « Comment il me parla, comment je l'écoutai, « Comment il domina ma lâche volonté, « Et fit de moi son bien, sa chose, sa maîtresse, « Je n'en sais rien. Ce fut une coupable ivresse. « Mais pourquoi Dieu fit-il si follement puissants « Ces spasmes où notre âme avive encor nos sens? « Pourquoi nous donna-t-il cette soif enflammée « De nous anéantir sur une bouche aimée, « D'étreindre de nos bras un être dont les bras

LES DE'JX NONNES. 2ZJ

a Nous étreigneat aussi pour ne nous lâcher pas?...

« Nous nous étions, pour nous aimer dans le mystère,

« Choisi, dans une rue intime et solitaire,

« Un petit logement où je le retrouvais.

« ... Je me revois marchant vers l'asile où je sais

« Que mon amant fiévreux espère ma venue.

« Je revois l'escalier et la porte connue...

o Cette porte s'entr'ouvre,il me dit: C'est bien toi?

« Et je réponds, le coeur battant : Oui, c'est bien moi !

« Et nous nous embrassons longtemps. Dans ma folie,

« Je serre à la meurtrir cette tête pâlie.

« Il me défait mon voile, et de nouveaux baisers

o Commencent, doux et lents, dont nous sortons brisés,

« Délicieusement brisés... Le feu dans l'atre

« Fait trembloter sa flamme incertaine et rougeâtre

« Dans la chambre fermée et sur l'épais rideau.

« Couchés dans notre lit ainsi qu'en un tombeau,

« Tous deux l'âme légère et comme déliée,

« Sentant s'évanouir, abolie, oui

« Toute notre existence ancienne, nous parlons,

« Quoique seuls, à voix basse... Ah! ces tendres, ces longs,

« Ces caressants discours, et qui, phrases par phrases,

« Rallumaient dans nos cœurs de nouvelles extases,

« Je ne les pourrai plus arracher de mon sang!

« Ces phrases sont en moi comme un poison puissant ;

« Elles vivent en moi qui vécus trop en elles

« Et raniment, pour des voluptés criminelles,

« Mes sens que j'avais crus éteints et qui dormaient.

2c6 PETITS POÈMES.

« Xous devions nous quitter. Nos âmes se pâmaient « Dans un dernier baiser d'adieu mêlé de plaintes o Qu'arrachaient à mon cœur meurtri de folles craintes « De ne jamais revoir ce front que je pressais, « Ces yeux que je baisais, ce corps que j'embrassais...

« D'autres fois, et c'était une adorable fête,

« Il s'en venait chez moi diner en téte-à-téte.

« Notre amour se faisait doux comme une amitié

« 11 causait de lui-même, et j'étais de moitié

« Dans chacun des projets qu'il formait sur sa vie.

« Être sa femme était ma plus secrète envie.

« Mais il m'avait donné des raisons pour tarder;

■ J'y crevais. Je passais ces soirs à regarder

« Son sourire, sa main, ses yeux, son moindre geste.

« Le temps fuyait dans un ravissement céleste ;

« Puis cela finissait — car tout finit ainsi —

« Sur un cruel, sur un invincible souci.

« Il s'en :e à la fenêtre ouverte,

« Moi, j'écoutais son pas sur la place déserte,

« Ce pas à lui, pour moi vivant, et si vivant,

« Qu'on aurait beau me mettre en terre plus avant

« Que tous les morts, du fond de ma fosse muette,

;-ul bruit de ce pas adoré sur ma tête, c Je me réveillerais pour l'écouter, ce bruit » Qui naguère emplissait pour moi la vaste nuit,

« Alors que, retenant mon haleine, immobile, « Morne, — je l'écoutais se perdre dans la ville.

« Ah ! comme je l'aimais et comme je souffris, « Lorsqu'après seize mois de bonheur, je compris « Que son amour à lui diminuait! Ma vie, « Si solitairement dans le calme suivie, « M'avait donné ce sens pénétrant, innommé, « Qui laisse lire au fond du cœur de l'être aimé. « C'était des riens : un mot distrait, un vague geste, « Un regard, un baiser, — et le pouvoir funeste « Me révélait qu'ensemble et qu'aux mêmes moments, « Nous n'avions plus tous deux les mêmes sentiments. « Je ne dis rien pourtant. Je n'étais pas de celles « Qui vont quêtant parmi de mesquines querelles « Quelques maigres regains d'amour déshonoré. « Non, mais j'espionnai cet amant adoré « Comme un médecin fait un malade qu'il pleure, « Ou son fils ou sa fille!... O maudite soit l'heure « Où je voulus savoir l'atroce vérité ! « Mais je la sus. Je sus que mon songe enchanté, « Comme tout songe, était un insensé mensonge. « Heure maudite et dont le souvenir me ronge « Comme un cancer! J'appris qu'avec ces mêmes bras « Et cette même bouche et sa même âme, hélas ! « Mon amant en aimait une autre, et, comme folle, « Sans le revoir, sans lui jeter une parole,

« Je m'enfuis de Paris avec égarement.

« Vois-tu, puisque j'existe encore à ce moment, « On ne meurt pas d'avoir souffert. La même bouche ! « Entends-tu !... »

Puis, brisée, atone, l'air farouche :

« Je voyageai. Mais rien n'intéressait mes yeux. « J'ai vu les plus beaux lacs et, sous les plus beaux cieux. « Promené longuement ma vie indifférente, « Des orangers de Nice aux plages de Sorrente, « Sans dissiper le lourd, l'inexorable ennui. « Dix fois il m'écrivit, et ces lettres de lui, « Que je baisais avec des lèvres enflammées, « Je les lui renvoyais, telles quelles, fermées. « Il me suivit. Comment lui résister? Alors, « Exaspérée, en proie à d'atroces remords, « Je me réfugiai vers Dieu. Je pris le voile. « Cinq ans, les yeux fixés sur la mystique étoile, « Je priai jour et nuit, et je connus la paix. « Je me plongeai, comme en un bain suave et frais, « Dans cette vie honnête, humble et si monotone. « Le printemps me troublait à peine, et l'âpre automne, « La saison des regrets, ne me tourmentait plus, c J'avais presque oublié les paradis perdus. « Mais un soir, je ne sais pourquoi, dans la chapelle, « J'avais prié longtemps. Une langueur mortelle « M'envahit. Un rayon du soleil qui baissait,

« Par un vitrail de pourpre et d'or me caressait.

a Et voici que le flot des tendresses passées,

« Soudain, aux pieds du Christ, inonda mes pensées

« Je me revis heureuse, aimée, aimant ! Depuis

« J'implore en vain ta grâce, ô Jésus, tu me fuis!

« Je ne peux plus dormir, et même quand je prie,

« Une mélancolique et folle léverie

« Se mêle à ma prière, et je viens en rêvant

« Contempler l'horizon aux vitres du couvent.

« Les coteaux égayés par les jardins en pente,

« Le fleuve dont l'eau hleue et changeante serpente

« Sous les arches des ponts où causent les passants,

« Tout avive le trouble amer que je ressens.

« Ce paysage, où luit une clarté si fine,

« N'est qu'un cadre suave où mon âme imagine

« Un amour, — et non pas un autre, — mais l'ancien,

« Ce cher amour qui fut le sien comme le mien !

« — Ah! si le temps pouvait reculer, et le monde,

« Vain spectre, s'abimer dans une nuit profonde,

« Tout entier, et laisser subsister seulement

« Mon être et l'être qui fut mon bien un moment,

« Et tous les deux, aux bras l'un de l'autre, ici même,

« Oui, sur ce lit, devant ce Christ que je blasphème

« Et qui saigne... — O ma sœur! à genoux! à genoux !

Elles ont leur rosaire à la main. Lents et doux,

E: les Aves et les Taters déploient leurs ailes.

Et quand la languissante Aurore ouvrit sur elles

Ses délicats yeux bleus voilés de larmes d'or,

Toutes deux, à genoux, elles priaient encor.

Elles priaient, si c'est prier que de redire

De vains mots consacrés que la bouche soupire,

Tandis que tout le cœur révolté les dément.

Elles priaient, — et sœur Thérèse éperdument,

Mais sans plus rien comprendre aux phrases prononcées.

Comme un tocsin, la voix des tendresses passées

Remplissait tout son cœur par ces appels vaincu.

Et pale, elle priait pleurant d'avoir vécu,

Et de ne pouvoir rien oublier de sa vie !

Mais l'autre, la plus jeune, avec quelle acre envie

Elle avait écouté cette confession,

Pleine de longs baisers, d'ardente passion,

Et de larmes d'amour follement répandues.

Et voici que devant les vastes étendues

D'un monde à ses regards subitement ouvert,

Comme le prisonnier qui voit passer dans l'air

Un grand aigle, elle sent tout le poids de ses chaînes.

Le troublant infini des voluptés humaines

Attire puissamment tout son être lassé

De son cher, de son doux et candide passé.

Et dût-elle mourir de larmes consumée, Ah! comme elle voudrait être ardemment aimée! Aimer, sentir son cœur palpiter sur un cœur, Et ne pas s'en aller sans goûter le bonheur!

ÏY^

LE RELIQUE ITVE

v^y 'est aujourd'hui qu'elle a trente ans, et ce jour triste, Si triste que nul cœur de femme n'y résiste, Ce jour où la jeunesse en fleur nous dit adieu, Elle l'a passé seule à regarder son feu. Qu'y voyait-elle donc? et le soir l'environne De sa langueur, un soir rose et doré d'automne. Elle s'est mise à la fenêtre. Elle a levé Le rideau de guipure et longuement rêvé Devant l'étroit jardin où les feuilles fanées S'envolent comme ont fait ses premières années. Elle est frêle, un peu pale et blonde, tout en ncir. .. Puis, s'arrachant au charme apaisé du beau scir,

LE RELIQUAIRE

Elle va prendre un fin coffret en bois d'ébène,

Tout simple et nu. Sa main distraite s'y promène

Comme pour caresser un objet précieux.

Un indicible émoi passe au fond de ses yeux,

Sur sa figure mince et tout à coup rosée.

Elle revient s'asseoir auprès de la croisée,

Et délicatement elle ouvre ce coffret,

Intime confident de quelque amer secret!

Voici treize ans tantôt qu'elle se plaît à faire,

En s'en cachant, un tendre, un pieux reliquaire

De ce coffret ancien qui tremble dans ses doigts,

Un reliquaire unique au monde ! Chaque fois

Qu'elle a touché la main de la Personne Aimée,

Son gant devient pour elle une chose animée

Qu'elle ne jetterait qu'avec déchirement.

— Et ce coffret d'ébène est le cercueil charmant

Où dorment, seuls témoins des heureuses journées,

Les gants qu'elle a gardés comme des fleurs fanées.

Hélas ! Que ces bonheurs furent courts ! Ils sont trois, Ces gants, tout imprégnés des parfums d'autrefois; Mais comme elle s'attarde à contempler ces restes Des jours évanouis et qui furent célestes! Elle les prend tous trois et songe.

Le premier Est gris pâle, couleur d'un matin printanier, Et c'est un clair matin de Mai qu'il lui rappelle, Du temps qu'on lui disait encor: Mademoiselle.

dans le grand parc d'un ancien château Où des cygnes erraient sur une pièce d'eau, Ceinte de marronniers gigantesques. La veille, Dans l'effarouchement d'une âme qui s'éveille, Elle avait contemplé longuement à l'écart Un jeune homme arrivé du jour, dont le regard Errant ne s'était pas même posé sur elle. On avait voulu faire un tour sur la nacelle, Et pour entrer et pour sortir elle avait dû Poser sa main, — avec quel frisson éperdu ! — Sur la main du jeune homme. Au-dessus d'eux, les branches Remuaient dans le ciel leurs fleurs roses et blanches. L'eau de l'étang luisait au soleil et tremblait Sous le sillage lent du léger batelet, Où riaient et chantaient quatre de ses amies. Une est vivante et les trois autres endormies Du sommeil éternel et glacé du tombeau... Lui, ramait, ses cheveux voilaient son Iront si beau. Leurs mères attendaient assises sous un arbre, Un jet d'eau palpitait dans sa vasque de marbre. Puis le jeune homme était parti le lendemain; Mais le gant qui toucha, ce matin-là, sa main, Elle le mit dans son coffret, le matin même, Si pure, sans qu'elle eût osé se dire: — J'aime.

Le second e l de bal, long, fin et blanc.

Certe elle était bien loin de tout désir troublant, Le soir qu'elle l'a mis pour aller dans le monde,

LE RELIQUAIRE

Ce gant qu'elle regarde avec une profonde

Et folle émotion... Elle avait vingt-sept ans.

Elle était mariée et mère, dès longtemps.

Oui, mariée avec un autre, et, résignée,

Elle ne luttait pas contre sa destinée.

Elle estimait celui dont elle avait le nom

A conserver intact, mais l'aimait-elle? Xon.

Le temps coulait si calme!... Et pourtant une image

Parfois dans ses yeux bleus passait comme un nuage.

Le jeune homme entrevu dans sa jeunesse un jour,

Apparaissait, sublime. Était-ce de l'amour?

Rêveuse, elle disait: Pourquoi chasser ce rêver

Il était loin, sur mer, traînant de grève en grève

Une existence oisive, en proie au vague ennui.

Savait-il seulement qu'elle songeât à lui?

Or ce soir, en entrant au bal, et stupéfaite,

Elle aperçut, parmi les habits noirs, la tète

De celui qu'elle avait aimé sans qu'il sût rien,

Et lui-même la vit et la reconnut bien.

Il lui parla, quel ré\e! Ils dansèrent ensemble.

Cette main qui tremblait, comme un rossignol tremble

Dans la main d'un enfant, il la tint dans ses doigts.

Elle sut commander à ses yeux d'être froids,

A son sein de se taire, et pourta:.: folle,

Elle écoutait le son chéri de sa parole. Elle le trouva triste et vieilli. Mais quels yeux D'homme sachant la vie, ardents, mystérieux, Lassés, et plus troublants pour cette femme ai:.

2l6 PETITS POÈMES.

Parce qu'elle y lisait qu'il la trouvait charmante ! Car elle lui plaisait tellement qu'elle eut peur, Elle se défia de son malheureux cœur, Et quelques jours après ce bal, toute inquiète, Elle quitta Paris. Mais dans cette retraite Elle emportait, au fond de son coffret fermé, Comme un trésor, son gant étroit et parfumé., Ce gant touché par lui dans cette heure amollie Par la musique lente et sa mélancolie.

Elle a pris le dernier de ses gants : un gant noir Et qu'elle avait encore à sa main l'autre soir. Longtemps elle le presse en un chagrin farouche, Ce petit gant de deuil, sur sa tremblante bouche. Elle est libre. Son fils et son mari sont morts. Elle a souvent, malgré ses intimes remords, Souhaité de revoir un jour celui qu'elle aime, Car elle l'aime, avec une pudeur suprême, Maintenant qu'elle sait le nom du sentiment Qui fait bondir son cœur, resté pur, follement. Or, l'autre soir, c'était chez une vieille dame, Des rares qu'elle voit dans son deuil. Une femme Belle et jeune est entrée, et, près d'elle, celui Dont l'image hanta si longtemps son ennui. Il était marié depuis six mois; mais elle, Taciturne et sortant si peu, cette nouvelle N'avait jamais franchi le solitaire seuil De 1a maison déserte où l'enferme son deuil.

LE RELIQUAIRE

Ah! son cœur se révolte à la fin, et, jalouse,

Comme elle a détaillé des yeux la jeune épouse,

Et comme, en lui trouvant un délicieux air

De grâce et de gaité pudique, elle a souffert!

Mais non!... Elle rougit de cette jalousie,

Puisque du moins, auprès de la femme choisie,

Il a, Lui, le sourire ouvert des amoureux,

Si tendres qu'ils se font pardonner d'être heureux.

Donc elle s'est forcée à causer sans envie,

Elle a voulu savoir les choses de leur vie,

Et, comme s'il avait deviné tout cela,

Cet homme qu'elle aimait à mourir, — quand il a,

Près de partir, touché sa main, — sans rien lui dire,

A laissé son regard démentir son sourire.

Que regrettait-il donc tout bas, puisqu'il avait

Toujours vécu si loin de celle qui rêvait

A lui dans la clarté des soirs mélancoliques?

— Elle n'ose y penser. Mais, parmi ses reliques,

Elle a placé ce gant de deuil du dernier soir.

Voici qu'elle le met à ses doigts, ce gant noir,

Puis elle l'ôte, avec une lenteur distraite.

La nuit tombe, mêlant à ce qu'elle regrette

Et qu'elle n'a pas eu, le charme attendrissant

D'un silence infini comme un bonheur absent.

Elle songe aux hasards douloureux de ce monde,

A sa vie, à celui que son âme profonde

A si secrètement et si longtemps aimé,

Et c'est en sanglotant tout haut qu'elle a fermé

21 S PETITS PO c. ME S.

Ce reliquaire étroit de sa joie oubliée,

— Ce cofTret où manquait sou gant de mariée.

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