‹ Poésies posthumes, 1874-1876Chapitre 18 sur 55 · LA PIPE ET LA FEMME · texte numérisé non relu

LA PIPE ET LA FEMME

O n a dit, paraît-il, de toute antiquité, Qu'un malheur est toujours d'un malheur escorté ; C'est un bien vieux proverbe, et qui, pour être antique Et répété cent fois, n'est pas moins véridique.

La preuve, hier encor, m'en vint : j'avais cassé

Ma pipe, et contre moi furieux, courroucé,

Je déplorais mon sort, quand j'appris que la femme

A qui j'avais donné tout mon coeur et ma flamme

Avait démérité de cet amour si pur.

J'en doutai tout d'abord; mais le fait était sûr.

En y réfléchissant me vint cette pensée : Qu'une femme perdue, une pipe cassée.

Ce n'étaient vraiment pas des malheurs sérieux. Et qu'on pouvait fort bien les réparer tous deux. Aussi ne fus-je pas longtemps inconsolable, Car bientôt, en ouvrant le tiroir d'une table,

J'y découvre une pipe, oubliée autrefois,

Quand d'une autre, en écume (hélas !), j'avais fait choix

Le même jour, je fis rencontre d'une fille Qui m'avait plu jadis pour sa mine gentille, Que j'avais adorée au moins pendant six mois. Et que j'avais quittée un beau soir, en sournois, Pour celle qui venait de trahir ma tendresse. A lui rendre mon cœur aussitôt je m'empresse : Elle m'avait gardé son amour par hasard, Et, trop heureux, je lui rends le mien sans retard. Or, mon ancienne pipe et ma vieille maîtresse Rétablirent le calme en mon âme en détresse.

^tv

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