LA NEGRESSE
U n jour, au Luxembourg, je vis une négresse, Triste, l'oeil morne et vague, assise sur un banc, Et tenant, d'un air gauche et brisé de paresse, Entre ses beaux bras noirs un petit enfant blanc.
Elle était jeune encor, belle, mais amaigrie, Maladive et sans force ; et son esprit flottant Semblait errer bien loin, jusqu'à la Cafrerie, Bien loin, jusqu'au pays natal qu'on aime tant !
Et je pensais : Hélas ! elle meurt, pauvre arbuste Que l'on vient d'arracher à son doux paradis, Et qui va perdre ici sa santé si robuste Dans nos sombres pays par le soleil maudits !
Elle songe sans doute au sol couleur de brique, Au soleil, à l'ardeur de ses brûlants climats, Au ciel pur et joyeux de sa riante Afrique, A ses palmiers chiris, minces comme des mâts,
Aux mâ!es beaux et forts de sa tribu guerrière, A leur air martial, à leur maintien puissant, A sa hutte sauvage, aux blancs tombeaux de pierre Où dorment ses aïeux, à son vieux père absent.
Elle pense au désert, aux girafes rapides,
Aux gazelles à l'œil plaintif et langoureux.
Légères, galopant sur les sables arides.
Et qu'on ne voit qu'au loin dans le désert poudreux.
Son souvenir s'éveille ; elle croit voir encore De ses hauts caroubiers les bois toujours épais. Ses frêles mimosas qu'un brillant soleil dore, Et ses verts cocotiers et leurs beaux fruits si frais!
Qu'elle voudrait jeter, sur sas chères campagnes, Une dernière fois un amoureux regard ; Prendre part aux ébats de ses noires compagnes, Dansant au son rythmé du tambourin criard !
Le cœur sombre, la mort dans l'àme, elle regrette Des calmes éléphants les lents et lourds troupeaux, Ses étoffes de soie, et sa brillante aigrette, Et ses plumes d'autruche, et ses bijoux si beaux !
Elle se voit encor, de joyaux d'or parée, Couvrant de bracelets ses bras nerveux et forts.
Etalant au soleil sa robe bigarrée,
Au cristal des ruisseaux allant mirer son corps!
Mais elle a pour toujours quitté son doux rivage, Son Kraal, qu'elle poursuit de regrets superflus, Ses perroquets jaseurs au radieux plumage, Et ses beaux bengalis qu'elle n'entendra plus !
Son exil est sans fin. Dans son village agreste Elle a perdu l'espoir de jamais revenir; De tout ce qu'elle aimait il n'est rien qui lui reste. Rien qu'un continuel et poignant souvenir.
Et. depuis ce jour-là, souvent je vois en rêve, Les yeux noyés de pleurs, l'enfant blanc dans les bras. Le visage navré, la noire fille d'Eve Dont le corps est ici, mais le cœur est là-bas !
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SONNET
J e suis bien jeune encore, et la tombe m'attire. Est-ce douleur d'amour, désir de nouveauté? Non. Fatigué de tout, mon pauvre cœur soupire Après la froide terre et la tranquillité.
Abreuvé d'amertume et de dégoût, j'aspire A l'instant bienheureux, à l'instant souhaité, Où j'irai, voyageur joyeux, au vaste empire De la Mort, ma terrible et douce déité !
Comme, au lit nuptial, la nouvelle épousée, Ardente de tendresse et d'amour épuisée, Sourit à son époux et le trouve plus beau,
Ainsi je sourirai, quand, étendu près d'elle, Calme, je dormirai le sommeil du tombeau, Dans les bras dz la Mort, ma compagne éternelle.
SONNET
Ion visage, éclatant et frais comme un fruit mûr, Ton air tendre et naïf, dont le charme ensorcîle Par son étrangeté, tout en toi me révèle, Belle et pudique enfant, combien ton cœur est sûr.
Quand je plonge mes yeux dans tes grands yeux d'azur, Lacs transparents où brille une chaste étincelle, Ma pauvre âme tressaille, émue, et je chancelle : Je t'aime d'un amour inaltérable et pur.
D'un seul regard de toi dépend ma destinée ; Toi seule peux la faire horrible ou fortunée ; Par toi je peux mourir, je peux vivre par toi :
Souris à ma douleur, ô jeune fille étrange ; Etends ton aile, étends ta blanche aile sur moi, O ma maîtresse, ô ma déesse, ô mon bon ange !