A JULES ARMINGAUD
0 terre des beau\'-arts, antirjuc Germanie,
J'aime de ton ciel pur la sévère splendeur,
J'aime tes horizons, dont la calme i,'randeur
De ta sérénité complète l'harmonie !
Tes fds, jeunes cncor, à l'art sont consacrés ,
Et, pour s'initier à ses lois éternelles,
Une chose suffit à leurs cœurs inspirés :
Le tendre souvenir dos chansons maternelles!
Mais, hélas! aussitôt rju'ils savent ces secrets.
Tes sites enchanteurs pour eux n'ont plus d'attraits.
L'art les attire au soin des cités souveraines,
Ils vont chercher la gloire en de lointains climats;
Ils quittent, inconstants, tes bois sombres, tes plaines,
Mais du fond de leur cœur ton nom ne s'en va pas!
M;CrKNDKS
Sitôt qu'ils ont gagné ces palmes inmiurtellcs Dont l'éclat fait pâlir le vain sceptre d'un roi. Le Souvenir un jour ouvre ses blanches ailes Et l'amour du ])ays les ramène vers toi ! Pro])agateurs de l'art envoyés sur la terre. Leur sainte mission est jtrète de finir; Gliacun à tes genoux apporte, 0 bonne mère, Son nom , son dernier chant et son dernier soupir.
Or l'heure était venue où l'un de ces génies, Elus prédestinés marqués au front par Dieu , Qui répandent sur l'art des clartés infinies, Devait à tes échos dire son chant d'adieu. Devant l'instant fatal mar(|ué pour l'agonie, L'implacable destin ne pouvait s'attendrir, Et tu pleurais en vain, ô pauvre Germanie. Ton enfant bicn-aimé, Mozart, allait mourir!
Mozart, ce lils rlini dont ta sainte tcndrcss;' Avait guidé l'essor et la précocité , Mozart allait mourir, lui qui, dès sa jeunesse Etait porté par l'art vers l'immortalité.
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Eiit'aat, il avait vu la science sévère
Méconnaître pour lui la rigueur de ses lois.
Lui montrer le chemin comme une bonne nuM-e,
Et sourire à ses yeux pour la première fois !
Les maîtres étonnés accouraient pour l'entendre,
Et l'Europe le vit, à cet âge si tendre
Où l'enfance rieuse épanouit sa Heur ,
D'un talent merveilleux déployer la splendeiu!
Ces hommes éminents que le monde révère
L'écoutaient, recueillis dans un silence austère.
Et, comme aux pieds du Christ les mages d'Orient.
Courbaient leurs fronts Idanchis devant ce front d'enfant!
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Des succès précurseurs l'époque étant finie, Il comprit le devoir de sa célébrité, Et laissa déborder ii flots sur son génie L'impétueuse ardeur de la virilité !
Ses œuvres jaillissaient multiples et fécondes. Comme un fleuve superbe élargissant ses ondes ! Peut-être quelque Esprit, daignant le visiter. Lui disait: « La mort vient, maître, il faut te hàtei'! Seigneur, hélas! Seigneur! pourquoi iixer le tenm Pourquoi borner le vol de l'esprit créateur Dont ton souffle puissant développa le germe; El ])ourquoi le frapper, lorsqu'à cette hauteur
5i LEGENDES
Où l'inspiration sainte le transfigure ,
Il ose envisager ta sublime figure ?
Au moins si telle était, Seigneur, ta volonté,
Tu pouvais bien, pour lui, suspendre encor l'orage,
Et ne pas le frapper sans qu'il eût complété
L'ensemble radieux de son dernier ouvrage.
Oui, l'implacable mort, moissonnant au hasard,
Comme un agent brutal que le sort met en œuvre,
Peut à son gré frapper Alexandre ou César,
Mais elle ne doit pas mutiler un clicf-d œuvre !
D'où vient donc votre voix^ vagues pressentiments? Vous parlez à l'esprit vers ses derniers moments , Et dans la nuit du songe , oiseaux imaginaires , On entend frissonner vos ailes funéraires , Comme si vous vouliez de l'horizon lointain A l'âme qui sommeille indiquer le chemin !
Yl
Mozart était en proie à des pensers funèbres, La tristesse régnait sur son front soucieux. Tout se couvrait pour lui du voile des ténèbres Un jour, un inconnu, grave et mystérieux.
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Se prùsenta chez lui , pour le prier d'écrire Un chant de Requiem. « Un mois peut-il suffire « A ce travail?— Oui, dit Mozart.— Bien, j'attendrai; (( Dans un mois, jour pour jour, maître, je reviendrai.» Et l'inconnu sortit. —
Cette étrange aventure Redoubla de Mozart le malaise et l'ennui; Sous l'incurable mal qu'il nourissait en lui , Il sentit se courber son ardente nature. Enfin, au bout d'un mois, l'homme inconnu revint, Un ami de Mozart le suivit, mais en vain Il s'approcha de lui, voulut le reconnaître, Tout à coup dans la foule il le vit disparaître.
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Le maître, resté seul.
Exhala la tristesse en son âme amassée : tt L'arrêt est prononcé , dit-il ; ù ma pensée . « Enveloppe ton sein des longs plis du linceul; (( Arrache ta couronne, effeuille chaque rose, ft II est temps de songer aux funèbres apprêts. « Subis sans t'effrayer cette métamorphose; '( Sur ton front pâlissant attache le cyprès ; « Éteins ton beau regard, efface ton sourire , <t Laisse au vent du trépas flotter tes longs cheveux. « Fille de l'Éternel, maintenant prends ta lyre, « Pars, monte et disparais pour toujours âmes yeux!
« Et lui, vierge, siihlimo, ô ma mère, Harmonie,
« Viens de mon cœur brisé ranimer le génie !
« Ne m'abandonne pas, entends, entends ma voix!
« Mère, viens m'inspircr une dernière fois;
« Harmonie, Harmonie, o viens, je fais silence.
« Je le sens, je n'ai plus qu'un moment d'existence;
« Yiens !...Je veux que mon âme, abandonnant mon cor|
« S'enivre dans le cbant de tes derniers accords ! »
Écoutez! L'instrument sous ses mains inspirées Yibre. Du Requiem les formules sacrées Revêtent le manteau des accords magistrals; Son âme fait passer dans ces chants sépulcrals Les sanglots du pécheur, les soupirs de la plainte. La pierre des tombeaux s'affranchit de l'étreinte Du ciment qui la lie au sol. Le dur granit Se brise. Au son perçant des sonores trompettes. Le monde épouvanté s'éveille, et les squelettes Se dressent dans la tombe en entendant ce bruit Terrible!...
Lu ce luoment, comme par un prodiye, Mozart se sentit pris d'un étrange vertige. Dans le dernier effort de l'inspiration, Son esprit en délire eut une vision :
KT PollMKS,
Pour venir admirer son ciiel-d'œuvre mystique . A ses yeux apparat un monde fantastique. Dans l'ombre où se plongeait son regard ébloui . Ses œuvres tour à tour passèrent devant lui : D'abord ces airs aimés sur qui sa fantaisie . Comme un voile étoile, jetait la Poésie; Ensuite quatre sœurs, dans un égal essor. S'avancèrent. Chacune avait un diadème.
Chacune rayonnait d'une beauté suprême : Mozart les reconnut : c'était le Quatuor! Puis, portant noblement la poui'jn-e du génie . Dans un nuage d'or passa la Symphonie!
Puis parurent alors ces chefs-d'œuvre nombreux. Naïfs, spirituels, désespérés, joyeux!
Enfin il vit passer cette phalange humaine Que son souffle puissant enfanta pour la scène : Le malin Figaro, le comte Almaviva, Leporello, Zei'line et la j)hiintive Anna, Titus, le Commandeur, ce fantôme homérique! Ils fléchirent leurs fronts, où de funèl)res fleurs S'enlaçaient au laurier, et don Juan le sceptiqui». Don Juan se détourna [iiiur oss^nyi'i' des pleurs!
Puis tout s'évanouit cumme un accord de lyre : » Enfants, vous m"ap])elez. dit Mozart en délire.
0 O Seigneur, Dieu puissant! vous m'avez éprouvé, « Daignez donc me laisser un seul instant encore! « Que je ne meure pas sans avoir achevé « Mon œuvre. 0 Musc sainte! ô Vierge que j'adore! '( Soutiens ma volonté, ne m'abandonne pas! " Encore une heure ! »
Hélas! l'inflexible trépas Allait frapper le maître, et la froide agonie Le saisit, quand la voix sainte de l'Harmonie Lui dictait des accords ravis aux chants du cioll Devant ce noble front, la Mort au bras cruel Hésitait : « Oh! s'il peut terminer, disait-elle, « Jamais le Dieu vivant et la Yierge immortelle « N'auront reçu de l'homme un hommage aussi beau. « (]e chant-là m'appartient. »
Mais l'Ange du tombeau Désigna la victime , et l'esclave implacable Obéit. Le Destin, dans son ordre immuable. Pour arrêter Mozart bâta l'instant du deuil. Car la Mort, do ce (diant aurait ou trop d'orgueil!
CAYATINE DE BEETHOVEN
^ouvicNin m: 13e quatcor.
Recueillis, comme au temple un peuple de fidèles. Maître, nous écoutions tes sublimes sanglots; Ces lugubres accords, ouvrant leurs sombres aîles, Planaient sur notre osiirit : ninsi les matelots Voient tout à coup l'oisoau, présageant la tempête. Planer d'un vol liéyroux sur Técume des flots. Maître plus grand pour moi que le jilus grand poète, Oh! dis-moi donc quel ange, exilé du saint lieu. Est venu, pour calmer ta souffrance infinie . Répandre sur ton front, courbé par le génie, L'urne pleine de pleurs qu'il apportait à Dieu!
m Li';(jK>;i)i';s
Sans doute (lu'éljloui du feu de tes prunelle-'^ . Éprouvant de tes yeux la fascination, 11 aura devant toi fermé ses blanches ailes. Et salué, craîntif, ton Inspiration :
« Ma sœur, » aura-t-il dit à cette vierge somljre (^ui d'un voile tle deuil froisse les plis — « ma sœur, 0 Ne m'interrogi^ pf^s; je viens d'en bas, de r(jnibre : « Je porto le fardean pesant de la douleur.
« Laisse-moi ! Que te font mes tristes confidences''
Ne pourrais-tu plutôt invoquer le bonheur? " Tu dois mieux te complaire aux joyeuses cadences; H l'^carte cette lyre : en la voyant, j'ai peur!
H Ne force pas ma main à loucher chaque corde : « Les accents de ma voix ne sont que des sanglots; .< Dans mes chants la douleur de l'univers déborde: « Oh! pitié! laisse au moins ma tristesse en repos!
« Tu restes inflexible!... à moi donc cette lyre! « Tu le veux, tu le veux! el je dois ol)éir; " Mais quand l'entraînement de inon fatal délire « T'atteindra, sais-je, hélas! si je pourrai finir;'... «
L'ange se recueillit... les notes é])lorées Sortirent lentement des cordes effleurées ; On entendit des bois les feuillages fi-émir, l'^t dans les saules cris le veul du soir gémir.,,.
F.T PCtl>:MES
Et Tango , intnrromjiant son auslùre ssilence , Du chant do la doiilour entonna l'hymno immoiiso Il dit que tout espoir est flétri par nos maux , Que le bonheur souvent se détache des âmes, Comme un fruit encor vert qui tombe des rameaux: Il dit ce que le doute éteint d'ardentes flammes , Ce qu'un paisible front dérobe de douleurs, Et combien un sourire a pu cacher de pleurs; 11 dit les longs sanglots des âmes désolées, Recouvrant d'un linceul leur jeune illusion, Et dont la vie , hélas ! est comme un mausolée Qui sur son marbre froid n'a conservé qu'un nom ; Il dit ces longues nuits, ou le cœur se soulève D'un si profond dégoût , qu'en sondant l'avenir On pense froidement que la pointe d'un glaive En entrant dans le cœur peut tout faire finir ; Il dit que l'amour vrai , méprisable chimère , Nous torture le sein, et qu'au dernier soupir On implore en pleurant les baisers do sa mère , Source d'affection que la mort vint tarir; Il dit que le poète , en plaçant son idole Sur un autel voilé par les flots de l'encens , En est réduit souvent , quand le parfum s'envole, A s'enivrer l'osjirit avec le viu (]('^ sens;
11 (lit que lo génie, bùlas! n'a plus personne Qui lui rende la force en l'abreuvant d'amour, Et qu'on use sa vie à gagner la couronne Que l'oubli sur la tombe effeuille jour par jour; Enfin , pour terminer par un aveu suprême , Il dit dans un sanglot de malédiction : n L'esprit ose douter quand l'âme dit : Je t'aime! Et tremblant, suffoqué par ce cri d'anathème, Il tomba dans les bras de l'Inspiration.
Et toi, maître, écoutant cette i)lainte infinie,
Tu pris de ces accents la navrante harmonie .
Ton âme en conserva l'éternel souvenir;
Car, mémo en ces moments où, vives et hardies.
Bondissent du Scherzo les folles mélodies,
On sent toujours au loin quelque douleur venir.