‹ Poésies posthumes. Avec une noticeChapitre 4 sur 76 · L'ENFANT MORT · texte numérisé non relu

L'ENFANT MORT

ALLADE

O savants orgueilleux, votre vaine science Ne peut j)ar ses discours apaiser les douleurs : Il faut avoir soufTert pour calmer la souffrance. Il faut avoir pleuré pour comprendre les pleurs.

« Monfds, mon fils n'est plus, m disait la pauvre mère « Larmes, soupirs, baisers, rien ne me le rendra; « Je suis seule à pleurer près du lit mortuaire : « Partagez ma douleur, et Dieu vous bénira. »

Lin médecin entre dans la chaumière,

Vers le berceau s'avance pas à pas :

— « L'enfant est mort, monsieur : quelle misère!

« Pauvre chéri! c'est fini, n'est-ce pas? »

Et le docteur regarde, hoche la tùte,

S'assure hien que le pouls a cessé;

Sa froide main touche le corps glacé ;

11 lève au ciel sa paupière distraite,

Frappe son front, puis, élevant la voix :

« C'est Lien cela, » dit-il, « fort hien! je vois

« L'effet du mal; j'en découvre la cause. »

11 argumente, il explique la chose

Par Esculapc, Hippocrate et Gallien;

Il décrit tout : le délire, le nllc.

Et sort, disant d'une voix doctorale :

« L'enfant devait mourir ainsi : c'est hien ! »

« ^lonfds, mon fds n'est plus, » disait la pauvre mère; « Larmes, soupirs, haiscrs , rien ne me le rendra; a Je suis seule à pleurer près du lit mortuaire : « Venez me consoler, et Dieu vous hénirp. » •

Un prêtre alors entre dans la chaumière; En le voyant, la femme accourt vers lui : « L'enfant est mort, monsieur; quelle misère! « Voyez, mon père; il est mort aujourd'hui! » Docteur aussi, d'une espèce tout autre, Pour tous les cas son formulaire est prêt : » Dieu l'a voulu, » dit-il; « d'ailleurs l'apôtre « Dit que la mort ne vaut pas un regret. H Ah ! si l'enfant dès sa première année « N'avait reçu l'eau hénite et le sel, « Son âme alors aurait été damnée a Et descendrait dans l'enfer éternel;

a Mais du Seigneur la grâce tutélairc

» Pour le sauver permit qu'il fût chrétien :

i( Au paradis l'introduira Saint-Pierre;

« L'enfant est mort baptisé : c'est fort bien! »

rt Mon fds , mon fils n'est plus , » disait la pauvre mère ; « Larmes, soupirs, baisers, rien ne me le rendra; « Je suis seule à pleurer près du lit mortuaire : « Venez me consoler, et Dieu vous bénira. »

Un mendiant entre dans la chaumière. Voit l'enfant mort.... il s'arrête soudain, Et vers le seuil fait deux pas en arrière , Honteux, confus d'avoir tendu la main.

— « Restez, restez, » dit la mère qui pleure ; « Le pain du pauvre est toujours de côté : « Le désespoir entre dans ma demeure, « Mais il n'a pas chassé la charité ! « Quoi! vouspleurez'?»—» Que madame pardonne! ((. Pauvre petit! hélas! je l'aimais tant! « Quand chaque jour il me faisait l'aumône, « Je l'embrassais et m'en allais content.... « Je ne pars plus ; un saint devoir m'engage ; ■ « Vous soulagiez mes besoins chaque jour : « Comme le pain, la douleur se partage : a Mon cœur mo dit : reste, c'est à ton tour! »

« Mon fils , mon fds n'est plus . » disait la pauvre mère ; « Larmes, soupirs, baisers, rien ne me le rendra; « Mais vous avez pleuré près du lit mortuaire, « Vous m'avez consolée . et Dieu vou.; bénira ! »

STRADIVAPilUS

A M. F. HAILLARD.

L'atelier était vaste et calme. — Le vieux niaitre , Aussitôt que le jour venait à reparaître, Entrait, et, revêtant son tablier de peau. S'asseyait gravement sur Tanlique escabeau. A l'heure où la jeunesse indolente sommeille, Il contemplait, pensif, l'ouvrage de la veille. Le coq chantait au loin. — Et la lumicre entrait Joyeuse; et le rayon, décoché comme un trait. Aux flancs des instruments posait des teintes blondct L'air les enveloppait, les baignait de ses ondes. Et c'était un murmure indicible et profond Qui des lourds établis montait jusqu'au plafond; Et luths et violons, violes et mandores, Aux ondulations de ces vagues sonores

S'éveillaient, palpitaient et se parlaient entre eux C'était comme un soupir tendre et mystérieux Qui flottait et passait, subtil, insaisissable. Des fibres du sapin aux veines de l'érable ; Et l'austère vieillard souriait à ce bruit, Et tourné vers le jour, regardait si la nuit Au vernis souple et fin avait été propice. Il jirenait un compas, mesurait une éclissc , Ernjipait du doigt la table, ou du manche tigré Caressait le contour. — Ou son œil inspiré, Crandi par la recherche , affermi j)ar les luttes. Suivait complaisamment la courbe des volutes. Puis, après ce moment de rêve, l'action Reprenait. — Calme et sans préoccupation. Le vieillard, pour finir son œuvre commencée. Se liâtait de la main comme de la pensée. Ce modeste savant, cet artiste accompli. Dont le nom immortel a surmonté l'oubli , Que le temps a grandi, que la gloire couronne, C'était Stradivarius, le luthier de Crémone.

O Eiaître, quand ta main dessinait fermement L'harmonieux contour du divin instrument. Quand tu déterminais cette forme immortelle Qui réunit la grâce et la puissance en elle.

ET POKMES 17

Quand tu civois enfin à l'égal du plus grand,

Quand l'rrable sonore et le sapin vibrant

S'unissaient, s'abaissaient en courbes adoucies,

Par l'acier de l'outil savamment amincies.

Quand l'éclatant vernis couvrait leurs lianes zébrés

De sa p;*ite fluide aux reflets empourprés

Où semble résider une éternelle flamme,

Tu complétais ton œuvre en lui donnant une ame.

La matière vivait une seconde fois.

Car érable et sapin ^ jadis, au fond des bois,

Avaient déjcà vécu. — Sous leurs rudes écorccs

La sève répandait ses incessantes forces,

Et tous deux écoutaient, graves et recueillis,

Les chansons du ruisseau, les plaintes du taillis.

Sous leur ombre propice et pleine de mystère.

Deux cœurs avaient l)attu d'un amour solitaire;

Sous leur feuillage vert, au printemps réunis.

Les oiseaux confiants avaient bâti leurs nids,

(L'arbre en sait plus que nous, orgueilleux que nous somme.-

Sur l'amour des oiseaux et sur l'amour des hommes!)

La tempête, en grondant au sein des cieux troublés,

Do leurs rameaux tordus, de leurs troncs ébranlés

Avait tiré des sons terribles et sauvages ;

Ils avaient pris leur part au concert des orages.

Et sur la haute cime avaient rêvé souvent,

Balancés par la brise ou courbés par le vent.

Aussi quand l'instrument sous l'archet qui l'oppresse Sanglote de douleur, palpite de tendresse.

Quand l'uragc des sons, comme un rapide essaim, Roule, se préciiilte et jaillit de son sein; Quand l'altiùre ])uisHanee en «'augmentant encore Fait éclater en lui la temi)ète sonore , L'artiste peut créer tout un monde à venir, Mais l'instrument ne fait que se ressouvenir.

Oh! quand tu travaillais, soutenu par (on zèle

Pendant près de quatre-vingts ans, Qu.'ind à l'âpre labour tu demeurais fidèle.

Le chef blanchi, les doigts tremblants, Ce n'était pas, ù maître! un appât mercantile,

Méprisable et désbonorant ; Non! ton siècle déjà te proclamait liabile ,

Et tu disais : « Je serai grand.

« Mes instruments vivront, et leurs voix inspirées

« Rediront le nom du vieillard, << Et l'on saura mes jours, mes veilles consacrées

« A servir l'avenir et l'art.

(( Ils seront respectés, environnés do g-oire,

" Gomme un mystérieux trésor, u Comme le vase saint, le mystique ciboire,

" Qui contient Dieu dans ses flancs d'or! «

ET POEMES

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Ilolas ! Maitro, le temple est on proie aux impics; On y vuit s'asscm].)ler les goules accroupies; Les vampires hideux, les démons do la nuit, Ont fait du tahernaclc un ignoble réduit. La sainte Musc en pleurs de ces lieux est chassée, La matière croupit où ])lanait la pensée; Comme les vases d'or, au sabbat profanés, Sentent sur leurs contours l'ongle impur des damnés , Tes instruments, créés pour des fonctions saintes, D'afîrcux profanateurs suliissent les étreintes ! L'art a cédé le pas aux procédés brutaux; Les antiques trépieds font jilace aux vils tréteaux, Au nid du rossignol, le vil corbeau croasse, 'Et le sourire meurt, vaincu p;u' la grimace; L'heure de décadence au ciel a retenti. Maître Stradivarius, ton rêve avait menti!

Il est piissé, ce temps des études sacrées. Où sous l'archet divin, les notes inspirées

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Jaillissaient, ot, du rhythmccntr'ouvant les réseaux; Se berrniont sous le ciel comme de gais oiseaux; Où les larmes parlaient à l'âme, où leurs voix pures, Comme unbaumemagique, endormaiontlesblessures; Où les chants relevaient par leurs seules vertus Los esprits accablés et les cœurs abattus; Où l'artiste, grandi par sa mission sainte, Paraissait à la foule, au milieu de l'enceinte. Apportant comme un fds d'Apollon, dieu du jour, La lumière, la foi, l'espérance et l'amour! Aujourd'hui c'est à qui, raillant l'art et son culte, Aux maîtres vénérés prodiguera l'insulte ; C'est à qui, du vulgaire épais cherchant l'appui. Au lieu de l'élever, descendra jusqu'à lui. Sur l'instrument formé dans un divin mystère Pour enlever l'esprit aux choses de la terre, L'agilité des doigts succède aux chants du cœur, L'artiste est seul, la foule attire le jongleur; L'impudique Lais a détrôné Diane , La vierge a reculé devant la courtisane, Et, sonnant à tous vents son hallali brutal, Le matérialisme a tué l'idéal I

YI

Rehgion de l'art, forte, calme, ingénue. Sainte simplicité, qu'es-tu donc devenue?

ET POEMES

Tu n'es que lettre morte, et l'ombre de l'oubli S'amoncelle et s'étend sur ton astre pâli : Ils te font en riant subir l'affront suprême, Ta prière se change eu un impur blasphème , Misérables 1 ~ Hélas I cet instrument vainqueur, Dont la noble voix chanta à l'unisson du cœur, Dont la sonorité, pour prendre son issue, Fait vibrer les parois de la poitrine émue , Qui respire , qui parle, et qui pour les douleurs A des cris de tendresse et des trésors de pleurs ; Des fières passions ce sublime interprète, Ce frère, cet ami, ce penseur, ce poète, Qui charmait notre vie et qui nous consolait, Ce noble conlidcnt, on en fait un valet! Oh! l'indignation m'emporte et me soulève ! Et maintenant, dis-moi.', qu'est devenu ton rùve. Maître? — et que penses-tu du jongleur effronté? Oh! si tu le pouvais, justement irrité. On te verrait bientôt, pour punir le manœuvre, Arracher de ses mains ton violon, Ion œuvre. De sa vile sueur encor tout imprégné, Et le pulvériser sous ton pied indigné.

Ne vaudrait-il pas mieux le briser cumme verre. Piétiner ses débris et rompre le mystère

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Enfomiô dans ses lianes divins, que de le voir

Aux mains des renégats qui l'ont on leur pouvoir,

Du docte charlatan qui jugo et qui professe ,

De l'ignorant borné gonflé de sa richesse?

Mais console-toi. Maître; il en existe encor

Que les artistes purs gardent comme un trésor,

Et dont la noble voix, pénétrante et céleste,

Contre le mauvais goût se déchaîne et proteste.

0 vous, hommes choisis, cœurs fiers, fronts inspirés.

Défenseurs et gardiens dos préceptes sacrés.

Vous qui savez créer on restant interprètes.

Comme les grands acteurs dans l'œuvre des poètes,

Qui des maîtres gardez le dépôt respecté.

Et (jui perpétuez leur immortalité.

Conservez, pour servir vos efforts et les nôtres,

Ces instruments puissants, ces" instruments apôtres,

Du luthier de Crémone enfants harmonieux.

En vain un siècle entier s'appesantit sur eux,

Ils ont encor leur sève et leurs verdeurs premières ,

Leurs timbres argentins, leurs sonorités fières;

Ils épanchent encor la joie et les sanglots.

Comme un vin généreux qu'on verse à larges flots.

Contre votre poitrine ébranlée et ravie,

Vivant de votre cœur, vivant de votre vie,

L'archet fora viliror d'un éclat sans pareil

Leurs voix qui sommeillaient dans l'espoir du réveil,

Leurs voix qui n'ont chanté que l'art pur et la gloire.

Qui vous disent: Courage, et vous criront: Victoire;

Leurs voix que rien ne peut éteindre ni ternir.

Jeunes dans le passé comme dans l'avenir.

ET niEMES

Et là-haut, dans le ciel calme de l'harmonie, Se reposant en Dieu des labeurs du génie, Ilayden, Mcndclssohn, Mozart et Beethoven, Ainsi que les héros des bardes de Morven, Flottant dans l'infini sur des chars de nuapes. Graves et recueillis, recevront vos hommages, Et vers le grand luthier, leur interprète aussi , S'avanceront disant : Stradivarius, merci!

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