‹ Poésies posthumesChapitre 24 sur 125 · CHANT · texte numérisé non relu

CHANT

C'était au seuil doré de mon adolescence. J'avais encor, hélasl ma robe<d'lnnocence; Uon âme fermement croyait en Jésus-Christ; Sien ne troublait encor ma chair et mon esprit. La blanche Piété, m'obombrant de son aile, M'invitait de la dextre à la gloire éternelle, Dont l'éclat deviné ne me permettait pas D'honorer ;l'un coup d'œil les gloires d'ici-bas.

Or, le premier matin du beau mois de Marie, Se lève, donnant joie i la terre Qeurle. — J'étais allé, la veille, au confessioanal, Béclter, plein de peur, devant ce tribunal,

De mes péchés d'agneau le catalogue Intègre : J'en étals revenu la conscience allègre; Et béni de ma mère, heureuse en son cnTant, Je m'étais endormi d'un sommeil triomphant. —

Dans quel diviu transport, ce jour-là, je m'éveille I Ahl ce jour— demoD cœur doit être la merveille 1 C'est le jour, tant voulu pjir ma longue ferveur. Où ma pauvre maison doit loger le Sauveurl Où, dans le sacrement de son Eucharistie, Pour la première fols je vais goûter l'hostie ! Avec quelle fierté dans l'&me et le maintien, Je puis dire à présent : — Monde, je suis chrétien l

Sur deux files, rangés, nous montons ef| grand nombre Au temple — où chaque mère — aimante — nous dénombre ; Où notre blenveoue & la table des cieux Nous sourit dans l'accord de l'orgue glorieux; Où le soleil, perçant les vitraux de ses flammes, Donne un baiser de frère aux clartés de nos Ames; Où nous sentons enfin, dans l'air et dans les murs, Errer, f1ott«r, vaguer mille essaims d'esprits purs. Notre foule à genoux remplit la nef immense. C'est l'heure. On se recueille... et notre chant commence. Chant grave, ardent, nal(...

Tais-toi, Muse, tais-toll As-tu la charité, l'espérance et la foi, Pour oser raconter ces Ineffables choses? Est-ce avec ton esprit, plein de doutes moroses. Que tu reprodalras, sans infidélité, *

Ce qu'alors j'eus de zèle et de félicltéî Penses-tu dans tes vers obtenir qu'il revive Ce jour où du Très-Haut Je me crus le convive?

A DOUZB AKS. 167

Peux-tu, la tête ea proie au démon d'examen.

Désormais rien comprendre ft ce céleste hymen?

St, quand bien même ici. par l'effet d'un miracle,

Ti saurais peindre au vrai mon bonheur au cénacle.

Ce boniieur infini qui me vint embraser

Quand du Verbe éternel je sentis le baiser,

Ferais-tu partager ton sublime délire

A quelqu'un de ceux-là qui veulent bien te lirel

Non. Ce sont tous mondaina, ne t'appronvant un peu

•Que gr&ce à ton oubli des devoirs du saint lieu.

Sons leurs négations et leurs froides risées.

Tes peintures du ciel passeraient méprisées.

Us traiteraient cela de ridicule émoi.

De retour puéril... — Tals-toI, Muse, tais- toi.

Tbébaïdes, couvents, cférlcales retraites.

Silencieux reclus, pâles anachorètes.

Hommes et monuments de zèle et de salut,

Chi^rs et granits toujours vainqueurs de Beizébut,

Virginales malsons, voûtes contemplatives.

Clos, vallons de moutlers aux chastes perspectives.

Épouses de l'Agneau, mystères et candeurs.

Sanctuaires de grftce, humilités, grandeurs.

Qui de l'immonde aspect de nos terrestres fanges

Consolez le regard de fa Heine des anges,

Ahl c'est vous seuls — retraits et cœurs d'élection —

C'est vous seuls qui pourriez dans la création,

Avec intelligence el sympathie — entendre

Le récit simple et grand, humble et fier, grave et tendre

De ce que je donnai, de ce que je reçus,

En fait de saint amour, au banquet de Jésus!

Car, pendant ce jour d'or, et durant quelques autres,

Qui suivirent, bien peu nombreux— Je fus des vôtresl

Oui, Je vous ressemblai, moines de Zurbaran I

J'eus votre fanatisme austère et dévorant.

Oui, je fus comme vous, sœurs de Sainte-TIiérèse \

J'eus vos félicités qui font expirer d'aise.

Oui, clottresl Je connus vos frissons, vos sueurs.

Vos longs ravissements, vos soudaines lueursl

J'eus ia force et l'amour, la lumière et la flamme *

— Les mérite^ de l'homme et l'élan de la femme I

— N'est-ce pasT n'est-ce pas vrais! saints, vrais bons, vrai^fortsT

Nous pouvons l'avouer, nous qui sommes bien morts^

Vous qui l'êtes selon la chair — mol selon l'&me.

Vous dans votre ciel pur — moi dansmon siècle infime;

N'est-ce pasT nous pouvons le dire — ayant vécu;

C'est de vous morts vainqueurs, c'est de moi mort vaincu.

C'est de nous, c'est du feu de nos charités amples

Qu'ont Jailli les meilleurs des mystiques exemplesl

C'est de nous que l'athée a su dans ce bas lieu

Ce que c'est qu'adoper, aimer, désirer Dieul...

Vous aliez détourner 'et voiler votre face. Mes anciens compagnons de lumière et de grftce. Quand je vous aurai dit ce que depuU J'ai fait De ce pouvoir d'aimer — si profond — si parfaltl Envers le Créateur étrange forfaiture.

Je l'ai porté, livré tout à la créature l A ses genoux J'ai mis mes contemplations, Mes ardeurs, mes langueurs, mes véuêrations; J'ai mis les ostensoirs, les sêraphiques vases Où brûlaient, florissaient mes dévotes extases; Et, pour elle, mon culte H. ce point zélateur, A'duré plus longtemps que pour le Créataurl

A DOUZE ANS. If

Que dis-jeT It dure encore, absolu, Tanatlquel Et si, me dérangeant de mon calme sceptique, Aujourd'hui je rappelle en termes complaisants Quel saint homme j'étais lorsque j'avais douze ans, Ohl n'en concluez pas qu'uu remords salutaire A ma conversion prélude avec mystère.

Non, ce n'est point cela. J'ai plutôt le souci Profane et criminel — de parvenir ainsi A mieux intéresser l'amour de quelque* dame, Lui donnant à juger combien de trésors d'âme Au midi de ses jours doit avoir celui-là Qui, dès sa blonde aurore, en avait tant déjà!

Mais prenons & sa fin cette grande journée Qui, dans mon passé brille — oasis fortunée.

Après les derniers chants de l'office du soir, Dans les derniers parfums qu'exbalalt l'encensoir. Notre abbé catéchiste, homme de noble race, Prêtre de noble cœur dont bénie est la trace. Jeune, p&le, animé d'un zèle sans repos. Se montra dans la chaire et nous tint ce propos :

— Vous connaissez, sans doute, enfants, ce trait d'histoire: Quand de la Grèce II eut touché le territoire. Devant les flots des mers, Xercès com plaisamment De ses flots de soldats fit le dénombrement. Ed voyant défiler sa plus belle phalange. Son orgueilleux bonheur ne fut pas sans mélange. Un voile de pitié sur son front s'étendit. n ne put réprimer quelques larmes — et dit : «—Oh! mes beaux jeunes gens! ohl la guerre, la guerre 1 « Ohl penser que peut-être II n'en survivra guèrel « Que plus d'un, nonobstant sa force et sa valeur, « Aura d'être vaincu la honte et le malheurl

■ Se figurer mourants et morts — sanglants et pftles, « Dea guerriers si vivants, si robustes, si mâlesl

■ Et se représenter, sur le lieu du combat,

« Près des pauvres chevaux que la mêlée abat, c Leurs habillements d'or, leurs nobles chevelures, • Foulés et tout couverts de poudreuses eouiUuresl

■ Présages douloureux 1... Fortune, vois mes pleurs. < Ne décime gas trop ces arbres pleins de fleurs.

« Abl laisse-m'en beaucoup, s'il ne t'est pas possible

■ De me les laisser tous, d Fortune InQexible!..! >

— Eh bien I mol, chers enfants, mol qui vous vois parUr En soldats blen-almés du souverain Martyr,

Pour aller affronter les puissances rebelles,

Je snis comme Xercës. Ma joie et mon orgueil

Sont troublés dans mon sein. J'ai des pensers de deuEI.

— Mes bons, mes purs enfants lohi lemonde, le monde! Faut-11 appréhender que, soos sa flèche immonde, Quelques-unsd"entrevous,duhautdes blancs sommets. Dans les abîmes noirs puissent tomber jamais? Est-Jt i redouter qu'un seul de vous faiblisse, Qu'au choc de la bataille 11 chancelle et p&llsse. Que, la lance échappant à sa débile main, L'immortel d'aujourd'hui soit moribond demain} Quoll ce divin amour, dont l'or ceint votre tête.

Ces vertus qui vous font une robe de fête. Quoi! votre diadème et vos habits sacrés, Seraient par les démons souillés et déchirés 7 Combattez bien.soldatslgardez, doublez vos palmes!... Mais combattez avec des cœurs prudents et calmes. Songez que, par la fougue et la témérité, On se perd tout autant que par la lOcheté ;

— Et vous, que sans terreur jamais l'enfer ne nomme, * Protégez, soutenez vos enfants. Fils de l'Uommel

Ahl vous en sauverez 1... Si tous les sauviez toual

Seigneur, vous le pouvez. Seigneur I le voudrez-T0us7... Oai I j'en veux embrasser la spiendfde espérance. Je m'en fie à ia gr&ce, à leur persévérance, Tous les sauverez tous, à mon Hattre, ù Jésus I Os sont tous appelés : tous ils seront dlus l...

Il dit : (Son adieu tendre à l'&me encor me vibre...] Nous nous levons contents, fiers comme un peuple libre, Et noua nous retirons, le cœur tout radieux, Pendant que l'orgue aussi nous fait d'ardents adieux. '

Qaelquea heures après, sous le .toit domestique, Je méditais au Ht. Ma gloire eucharistique. Dans le silence, l'ombre et le recueillement, Iféblouissalt encor plus merveilleusement. Fols, de la perdre un jour l'épouvantable crainte He preni^t... J'étouflïis d'horreur dans son étreinte ! SI bien que, versée ciel, ma jeune déraison, Avec, soudaineté lança cette oraison :

— Grand fiieu, qui m'avez fait la grâce la plus haute En ne dédaignant pas de devenir mon hOte, Ah 1 couronnez votre œuvre en daignant m'accorder La nouvelle faveur que j'ose demander.

Vous qui prévoyez tout, si, dans les temps à naître, J'apparais & vos yeux chrétien paHure et traître ; SI, dans mon avenir, se montre le moment Où je doive pécher, atteint d'aveuglement, Ne plus voir le Calvaire et cesser de vous suivre, Jusqu'à ce moment-U ne me laissez pas vivre I Tandis que des élus je mérite le sort, Bfltez-vous, mon Sauveur, de m'envoyer la Mort 1... Qu'elle vienne tantôt — cette nuit — ce soir même Certes, le désespoir de la mère qui m'aime,

lis POÉSIES POSTHDUES.

Se m ani resterait bieD profond — si demain Pour éveiller mon corps soa appel était vain. Mais sa foi, rassurant de ma béatitude, Finirait par chan^r sa peine en quiétude. Et vous permettriez qu'une vision d'or Descendit de vos deux pour l'apaiser encor ! — La-dessus, m'instailant dans une paix auguste, D'un trait jusqu'au matin je dormis comme un juste. ■ Quand je me retrouvai — non sans étonnemenC — Sur la terre, au réveil — j'en conclus bravement — Que du sombre avenir je n'avais rien & craindra ; Que je n'aurais jamais l'affreux malheur d'enfreindre Les lois du Dieu jaloux ; que je serais toujours — Vivrals-je un siècle entier — l'homme des premiers jours. Car il ne me pouvait venir & la pensée Que ma folle prière eût été repoussée.

0 sublimes erreurs! blancbes Illusions!

Tons imposez silence à mes dérisions. • Les entrailles de fer de mon dur scepticisme S'émeuvent à l'aimant de votre mysticisme. J'ai cessé de vous croire et de vous réclamer ; Mais je n'ai point encor cessé de vous aimer.

Juifs, chrétiens, musulmane, adorateurs des astres. Fils de Confuclus et des deux Zoroastres, Sectateurs de Brama, païens, — croyants divers Dont les cuites nombreux bigarrent l'univers, — Conservez votre fol, conservez vos croyances! N'Otez pas le bandeau mis sur vos clairvoyances! La raison ? l'examenT ne sont bons qii'à prouver Qu'en fait de vérité l'on n'a rien su trouver.

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