Je 00 fenû que renvoyer à ce fragmenr, qui so termina
sur ces trois vera :
L'hj-innc de folle cila'e et de volnpté sombre
Que le riTo jleinel de (es charmes uns nombre
Fait chanter aui floli de inon tug !
NOTICE. Il
en cauchemar ; de sorte que l'amour semble n'être qu'un des chemins par où il arrive à la souffraoce et au désespoir :
Ulcus enim virescit et inveterascit alendo*.
Aussi bien il y va par tous les chemins. En pleine jeunesse, il ne fait pas le triste ; il est triste. Il l'est de tout ce qui fait obstacle à sa passion ; il l'est peut-êlre avant tout, sans le savoir, de la santé qui lui manque, sous cet air de force;
Tout le jour je suis pâle et je baisse un œil terne : En vain devant son Dieu ma mère se prosterne, Pour conjurer les manx qui me rendent vieillard.
Il Test da travail sans attrait auquel il est condamné:
Pleure : il faut te résoudre à languir dans les villes. Adieu l'enlbousiasme : en des travaux servilea On l'fflisevelira comme en un froid lincenl. Aiil pleure, mais tout bas, de peur que l'ironie
1. Lucrèce, iv, 1065. — Des fureteurs h la bçon de Sainte- Beuve pourront cherclier (X et li, d«n8 les vers du poète, l'histoiie détaillée de sa pansion ; mais je ne veux pus m'abandonner i cette curiosité. Je renvoie seulement au portrait qui fait la dernière strophe du fragment cinquième.
De misère et d'orgueil n'accuse Ion génie, El point d^amts encore! il le faut pleurer seul.
En effet, il n'avait pas de confident ; il ne voulait pas en avoir. EoCn la poésie à son tour lui échappe : il sent (t qu'il y a quelque chose là », mais il croit sentir aussi que ce qu'il a en lui ne peut aboutir; que son génie est comme entravé et ne vient pas à bout de prendre scm vol. Il adore une Trinité, dit-il. Il Liberté, Gloire, Amour », et ces trois dieux lui sont sourds également; pas un ne l'a mis au nombre de ses élus (Nuit dinème). Il lui reste le suicide: heureusement ce n'a encore été là pour lui qu'un rêve de plus, qui du reste lui a inspiré quelquesuns de ses meilleurs vers :
Fils de la solitude, écoute!
Si le malbeur, sbire cruel,
Sans cesse apparaît dans ta route
Pour l'offrir un lâche duel;
Si Ca maladive pensée
Ne voit, dans l'avenir lancée.
Qu'un horizon tendu de noir ;
Si, consumé d'un amour sombre,
Ton sang réclame en vain dans l'ombre
LO' philtre endormeur de l'espoir;
Si ton mal secret e[ Tarottche De tes frères n'est pas compris;
Si Lu n'aperçois sur leur bouclie Que le sourire du mépris; Et si pour assoupir toD ime.
Pour lui verser un doux cinnaine, Lé destin, geôlier rigoureux, Ne l'a pas, dans ton insomnie, Jelé la lyre du génie, Hocbet des grands cœurs malheureux :
Va, que la mort soit ion refuge !
A l'exemple du Rédempteur, Ose à la fois èln le juge, La victime et l'exécuteur.
Qu'importe si des Tanatiques Interdisent les saints portiques A ton cadavre abandonoéTj Qu'importe, si de mille outrages Par l'éloquence des Taux sages Ton nom vulgaire est conronné?
Sous la tombe muette, oht comme on dort tranquille, elc.
Il y a encore ici un ou deux mots qui portent la marque d'aoe cerUiine mode ; mais, à ces mots près, ce soDt là, si je ne me trompe, des vers classiques, qui pourraient soutenir, à toutes les époques, le voisinage de ce qu'il y a de mieux écrit.
Ce. tradt sur le Rédempteur, où la Passion devient simplement un suicide, le plus ^ad des suicides, doit paraître une âtrat^ profanation à tin vrai
chrélien; mais il tient à un mysticisme de cette époque, qui travaillait sur la foi chrétienne à peu près comme le néoplatonisme alexandrin, au iv* siècle, faisait sur la philosophie hellénique.
11 n'est pas chrétien, il a rompu avec la vieille foi:
Il disait : Ob! pourquoi le culte de ma mère N'est-il que jonglerie, imposture, chimèreT
Il s'en plaint donc, et dit qu'il voudrait l'être; mais cette plainte n'est pas le lieu commun par lequel celui qui soufTre soupire après les consolations de la foi.
Il voudrait l'être pour croire au diable, afin de se donner à lui et d'assouvir h ta fois tousses rêves:
C'est là que je saurais, fort d'un génie étrange, Dans la création d'un bonheur sans mélange. Être plus artiste quo Dieul
Et dans cet emportement encore, il est sérieux et
sincère ; c'est bien le jeune homme qui étant enfant
fouillait avec une curiosité avide tes secrets du Petit
Albert.
Le vers par lequel j'ai terminé une citation :
Sous la lombe muette, ohl comme on dort t^nquille
D'est que le début d'une tirade que je ne transcrirai pas, parce qu'elle étonne le goût, mais qui néan-, moins est sentie. Au moment où celui qui parlait ainsi est mort après avoir tant souffert, physiquement et moralement, et où on l'a rendu à la terre, ces vers revenaient d'eux-mêmes à la pensée d'un poëte son ami.
Feu et Flamme n'a donc rien de vulgaire; mais cette poésie, jetée ii travers tant de bruits, s'y perdit sans être entendue. Outre la dilliculié qu'il y a tou< jours à faire lire même les plus beaux vers, Dondey était de ces esprits enfermés dans leur pensée, qui vont droit devant eux sans savoir si on les suit. Non pas qu'ils soient insouciants de la forme, bien au contraire I mais la forme qu'ils cherchent est celle dans laquelle ils ont plaisir eux-mêmes à contempler leur idée, non celle qui peut le mieux la dégager pour les autres et la leur rendre attrayante. Nous avons vu Dondey reconnaître que certaines excentricités peuvent être risibles ; il l'avouait en général, mais ce sentiment du risible, il ne l'avait pas toujours dans le détail. Il écrivait hardiment :
Non Éis, me dit sa voix pompeuse et Intuaire...
Il adressait sans hésiter à sa maîtresse des vers comme ceux-ci :
HélasI aufour de toi, ma jolie émeraude, Hon sens intuilit Duit et jour veille et rôde.
Ch. Asselîneau ayant écrit que dans ces bizarreries O'Neddy singeait et outrait les allures des chefs de son groupe, ce reproche fut très-sensible i Dondey. Il ne reconnaissait pas ces chefs, et prétendait bien avoir toujours vécu avec eux (i comme se sentant en pleine république ». Il n'était pas de ceux qui se bornent à écouter; il parlait, et parlait très^ien ; il avait, comme il dit encore, « le verbe passablement péremptoire ». Il se défend surtout d'avoir jamais copié personne : « II a la présomption de croire que dans ce 93 de notre révolution littéraire, sa carmagnole était bien à lui. n Je suis persuadé pour mon compte qu'en effet il n*a point fait de vers d'après celui-ci ou celui-là (si ce n'est pourtant d'après Victor Hugo, comme tout le monde), mais il se trompait s'il croyait n'avoir pas subi l'influence générale de l'école.
Il avait envoyé son livre aux maîtres : parmi les réponses qu'il a reçues, il avait conservé celles de Chateaubriand et de Déranger. Je donnerai celle de Chateaubriand, parce qu'elle est courte et qu'elle a ce tour lier et superbe, cette démarche de grand
seigneur (dans les lettres comme dans le moode) qui met son style si à part de tous :
K Je voudrais, monitieur, n'avoir lu que viHrâ leLlre, bien que vous m'y donniez des éloges que je ne crois nullement mérités; elle est pleine d'esprit, de noblesse et de verve; mais, monsieur, j'ai le malhearet la faiblesse d'Aire cliréiien ; je ne suis point frappé de la grandeur de cette Babel que vous célébrez. J'ai dit la vérité à la puissance; j'ose la dire au talent en m'adressant à vous. Ne profanez point les dons que vous avez reçus de la nature; conservez votre génie ardent et passionné sans en altérer les accents; il sera plus original quand il voudra moins l'être. Laissez le jargon gaulois à ceux qui sont obligés de cacher leur pauvreté sous les vieilles casaques de nos pères : ce déguisement pourrait empèclier la gloire de vous reconnaître.
■ Recevez, monsieur, à la fois, mes excuses et mes remerclmenls les plus sincères. Pardonnez- moi, je vous prie, ma religion, mes cheveux gris et ma franchise. Celle-ci est de la Bretagne, ma patrie; les autres sont du temps. Bené a pris des années, et il préciie ses enfants. Paris, 12 novembre 1S33. »
Je ne vois pas que la manière de Dondey eiît rien, au seos où l'entend Chateatibriaad , de gaulois; mais la phrase: n Ce déguisement pourrait empêcher la gloire de vous reconnaître n, est bien heureusement trouvée. On n'en imagine pas de plus
flatteuse, et elle faisait passer un reproche trèsfranc et même très-vif, car le mot de jargon y est. Le « génie ardent et passionné » à qui s'adressait la leçon *était averti et excité tout ensemble par une telle parole tombant de si haut'.
La lettre de Béranger est moins brillante, mais elle est excellente ; elle lui fait beaucoup d'honneur, et elle en fait aussi à Dondey, par le soin ot la conscience avec laquelle il s'applique à le préserver des excès qui pourraient compromettre son talent, en l'assurant sur le ton le plus sincère u qu'on ne prend pas celte peine avec ceux qui ne font pas espérer beaucoup ».
Après Feu et Flamme, Dondey n'a plus fait de livre : il a seulement écrit dans les journaui quelques pages de prose, savoir des romans-feuilletons et des feuilletons de théâtre.
Pour les vers, ce qu'il a imprimé se réduit à quatre sonnets insérés dans des journaux littéraires en 1839 et 18/il ; plus une pièce d'environ deux cents vers, intitulée: Une Fièvre de l'époque, qui fut publiée en 18i!il dans le Voleur. Il a aussi placé
i. A la fin de la lettre, c ■ sa religion », est dégagé!
environ deux cent cinquante vers dans ses romans*.
Parmi ces vers, qui n'ont reçu qu'une publicité si ÏQcompléte, je choisirai d'une part un sonnet, de l'autre quelques fragments de la pièce : Une FUvre de S époque , parce qu'ils contiennent l'expression douloureuse d'un sentiment dont il a porté le paids toute sa vie, la conscience d'un talent qui ne peut se faire reconnaître. •
Voici le sonnet :
Un montagnard avait une excellente épée. Qu'il laissait se rouiller dans un recoin obscur. Un jour elle lui dit : Que ce repos m'est duri Guerrier, si tu voulais! m% lame est bien trempée.
Daus tes rudes combats, sur la cote escarpée. Elle vaudrait, au bout de ton bras ferme et sur. Les autres espadons qui brilleot sur ce mur : Pourquoi seule entre tons est-elle inoccupée?
Je suis comme ce glaive, et je dis au Destin : Pourquoi aeul dans mon type ai-je un-sort clandestin T lgnore»-tu quelle est la trempe de mon âme?
1. Je trouve encore dans son msnoMrit un huilain sur la Liberté avec cette noie : « Va confiseur, ami des leilresi ■ daigné imprimer ce huiiain parmi les devises de ses bonbons.»
Elle pourrait jeter de glorieux reQels, Si la droite au soleil faisait jouer sa lame! Elle est d'un Doble scier I Destio, si tu voulais 1
Voici maintenaDt les fragments de la pièce : Une Fibvrede Cipoque, qui commence ainsi:
Il est depuis longtemps avéré que nous sommes,
Dans le siècle, environ six mille jeunes hommes
Qui du démon de l'Art nous croyant tourmentés,
Dépensons notre vie en eicentricités;
Qui, du fatal Byron copiant les allures,
De solennels manteaux drapons nos encolures.
Esprits du second rang, poëtes incomplets, Moins artistes, hélast qu'artistiques rellelâ. Qu'aux portes de la Gloire une commune audace Inconsidérément tous à la fois entasse.
Or diacun d'entre nous, dans sa prose et ses vers, A quotidiennement le malheureux travers De mettre à nu son moi, de décrire les phases De son cœur, d'en trahir les occultes emphases.
A l'excès, pour ma part, j'ai ce tempérament : Je prends mon moi pour thâme avec emportement.
Voici l'un de ces chants ; mon mot, ma fantaisie. Ont m fidèle écho dans cette poésie.
Artistes incomplets, mes frères, puissiez-vous Y sentir palpiter le mal qui nous lient tonsl
Il peint donc l'état d'énervementoù il est plongé. Puis il peint aussi les réveils et les élans de sa pensée. Il se gourmande alors lui-même: i) faut vouloir, il faut agir :
Hais, vrai Dieu t le moyen ? tout eachalne ma force ;
La Providence et moi paraissons en divorce.
Métaphoriquement je suis comme uo nocher
Au milieu de la mer perdu sur un rocher.
Debout dans mon manteau, l'œil plongé dans l'espace,
Fataliste anxieux, j'attends qu'un vaisseau passe.
Hat que de mon désir l'opiniâtre aimant
L'attire donc bientôt, ce damné bâtimentl
Haï qu'il vienne, qu'il vienne, et sans retour m'enlève
Aux désolations de cette aride grève.
Fermement je te jure, à Puissance d'en haut.
Qu'à ton aide mon cœur ne fera pas défaut...
J'agirail... .
Il deviendra le chef, il conduira le navire et le mènera au port , ou bien il le fera sauter avec lui:
Oui, je veuï l'action, l'aventure, la lutie,
Puis l'orgueil du triomphe, ou l'orgueil de la chute!
Hâte-toi, hâte-toil viens, navire sauveur!...
Une heure sonnera dans ma vie, où ^eut-ètre
D'abandonner ce sol je ne serai plus maître;
Où, lentement usé par la liiço du sort.
L'acier de mon vouloir n'aura plus de ressort;
Où d'un loisir trop long l'engourdissante glace Filera tristement mes deux pieds h leur place. Dieux I si quand tes marins s'en viendront me chercher, Contme une bultre, j'allais tenir â mon rocherl
Et à peine il a jeté ce cri d'impatience irritée qu'il se le reproclte: la pièce se termine par un sonnet dont voici le début et le thème : « Frères, nous avons tort! » où il reconnaît que ce n'est pas la plainte qui sied à qui n'a pas fait ses preuves, mais le silence, jusqu'au jour où il aura gravi avec effort
Le sommet des grands mont?, premier degré des cieui T
Je passe aux œuvres en prose de Dondey.
Ce sont d'abord trois romans très-courts: l'Abbé de Sainl-Or, épisode publié en octobre 1839 dans l'Estafette ; — VHistmre d'un anneau enchanti, roman de chevalerie, dans la Patrie, mars 18/|2; — le Lazare de tamour, aussi dans la Patrie, à partir du 31 janvier 1843. VAbbé de Saint Or n'est qu'un fragment en deux feuilletons qui a paru avec cette indication :
n Les quatre paragraphes de cet épisode forment les 17, 18, 19 etiO* chapitres d'un roman inédit, intitulé : Sodome et SoUme. a
Et en note :
■ Le fragment que l'Estafette à publié dans son Teuilletgn du 30 mai dernier, sous le titi^ de l'Etcarcellc et la Rapière, fait partie du mËme roman; il en est le premier chapitre. C'est par oubli que cela n'a pas été indiqué. »
Il y a UD sonoet îoédit, iatitulé : Actions de gràcei, qui explique le titre : Sodome et Solime. H y remercie celle doDt l'amour lui apporte le bonheur dans le désespoir, et qui fait sortir pour lui, par uq miracle,
Solime de Sodome et le ciel do l'enferl
On lit dans la Lettre à Asselineau :
« C'est le roman qui est annoncé sous le titre : Entre chien et loup, ï la fin de Feu et flamme. •
A la même place était annoncé aussi : La lame et h foioTeau, poème romanesque, dont je ne vois de trace nulle part.
L'Escarcelle et la Rapière n'est qu'une anecdote assez piquante. VHistoire (fun anneau enchanté a éié tirée à part et publiée comme faisant partie d'une collection intitulée: L'Europe littéraire, collection universelle des meilleurs romans, etc. Paris,
Boulé et C", éditeurs, 1842. Cette plaquette de 46 pages est te seul livre, si on peut l'appeler ainsi, que Dondey ait publié depuis Feu et Flamme. Dans cette réimpression, le roman est enrichi d'une Fréfac6 en vers.
Ces romans sont signés : Dondey de Sanieny :
K De Santeny n'est aucunement un nom seigneurial, mais seulement un surnom de famille (comme Dupré), déjà porté par le père d'O'Neddy. n {Lettre à Asselineaa) .
Les romans ou nouvelles de Dondey ne sont que le développement du rêve d'amour dont son imagination était possédée. Gbacun de ses héros est une image de lui-même, un personnage enivré d'amour, et recourant toujours, afin de mieux jouir, à l'Idée de la mort, comme au repoussoir le plus puissant pour lui faire sentir la vie. VAbbi de Saint-Or est l'histoire très-bizarre d'une pécheresse , la belle Regina, libertine également au sens ancien du mot et au sens moderne, qui a été la maltresse de Cagliostro et qui l'a laissé empoisonner son mari. Elle a eu la fantaisie d'aller entendre un sermon, celui du jeune abbé Octobrin de Saint-Or, et elle n^a pu s'empêcher d'être touchée. Elle a besoin de s'épancher, et choisit précisément pour cela: soft amant d'hier. Cagliostro, son maître en débauche et en
impiété; elle va le voir à la Bastille, où il est enfermé , et elle lui dit tout ce qu'elle éprouve. Cagliostro lui su^ère d'aller le lendemain, parée eu courtisane, au confessionnal du prédicateur, et d'y étaler ses audaces et ses impuretés pour troubler le jeune prêtre. Elle y va, mais, loin qu'elle le trouble, il la domine, et ayant exigé d'efie, non pas aucune soumission morale, mais la promesse formelle d'accomplir, extérieurement et matériellement, la pénitence qu'il lui aura imposée, il lui commande de dresser dans sa chambre un lit de draps noirs , avec des cierges allumés de chaque côté d'une lâte de mort, et de se coucher dans ce lit après avoir chanté le Miserere et le De Profmdis, et après qu'elle aura répété mot à mot sa confession cynique et infâme. Regina, à la lin d'une journée qu'elle remplit par l'oi^e, exécute fidèlement l'étrange pénitence, et, ce qui est plus étrange, elle ne peut résister à l'impression de cet appareil. Son sommeil n'est qu'un cauchemar, où la tête de mort prend la parole et la confesse, et d'où elle sort brisée et vaincue. Au point du jour, elle demande l'abbé de Saint-Or; il était là qui attendait son réveil, et il reçoit sa confession, cetle fois sérieuse et édiGante. -» A travers la prose du récit est jetée une pièce d'une centaine de vers : c'est une vision.
dont la scène se passe dans le ciel, et où on assiste au jugement de Dien, qui prononce d'abord la condamiialion, puis la grâce de cette âme extraordinaire.
Dans YHisloire d'un anneau emhanU, le sujet est beaucoup plus heureux. Cet anneau est le talisman qui, après 'avoir assuré'à une femme pendant sa vie l'amour de Charlemagne, le tenait encore attaché à elle après sa mort, si bien qu'il ne pouvait se séparer de son cadavre, préservé merveilleusement de la corruption. Le talisman ayant été enlevé et jeté dans le lac voisin, c'est du lac que l'empereur devint amoureux , et il bâtit sur ses bords Aii-la- Chapclle *. Tout était fait pour Dondey dans ce sujet : d'abord les ardeurs et les fiertés d'un amour chevaleresque et romantique, puis surtout cette fidélité dans la mort, cette magie à la fois lugubre et amoureuse. Il y a ajouté une autre curiosité magique, celle de i'OËuf de serpent*.
Enfin le Lazare de l'amour est un amant qui , quoique profondément aimé, n'a rien pu obtenir de la vertu de sa maîtresse ; mais un accident exlraor-
i. Voir \ ce sujet VHisloiit poiliqtu de Charlemagne, de H. Gaston Paris.
S. ËtnpruDt^ à Hichdet, Histoire de France, 1. 1", p. 43, d'aprËs Pliae, lia, 13.
ilinaire l'ayant fait passer pour mort, elle déteste sa sévërité, elle s'abandonne tout entière à son amour dans sa pensée, et quand Tamaot ressuscite tout à coup, elle se livre à lui sans hésitation et sans scrupule. Par un autre accident, le mari meurt à son tour, mais tout de bon, pour faire au conte un dénoûment.
Le sens de ["Histoire tfwn anneau enchanté est assez clairement traduit dans le sonnet que Tauteur a placé à la dernière page :
Je possède un aoneau dont l'or, divin miroir. Absorbe ma pensée et mon cœur et mon Ame . C'est nn beau talisman de sympathique flamme, Que je tiens de l'amonr d'une lée i l'œil noir.
Je possède nn anneau dont le chaste pouvoir Rend laide ii mes regards toate autre que ma dame, Bt fait qu'elle à son tour pour moi seule étant femme, Mes seuls embrassemenls la peuvent émouvoir.
Je possède un anneau dont la sainte féerie De mes songes d'amour et de chevalerie A su réaliser tout l'idéal orgueil.
Je possède un anneau... Si l'on vient me le prendre Quand je serai couché dans la nuit du cercueil, Je ressnscilerai pour me le faire rendre!
3f NOTICE.
Maïs le Lazare de l'amour surtout est une coDlîdeoce faite au public.
' Le portrait du chevalier est comme une transQguration de l'auteur; la description complaisante de la marquise est celle de la femme qu'il aime ; il lui donne même en toute lettre ce nom de Vannina, dont il n'avait mis dans ses vers que l'initiale-* ; certains détails rappellent la page 80 de feu et Flamme; enQn mort et résurrection signiDent sans doute maladie et convalescence.
Dans ce genre de roman tout à fait à part, VHUtoire d'un anneau enchanté me parait ce qu'il a fait de mieux. La réimpression qui en fut faite témoigne qu'il avait été goûté des lecteurs. Ils ont dû être séduits en effet, non-seulement par l'atlrait di la fable, mais par ces deux qualités plus personnelles: la candeur de l'imagination et de la pa&ion, et le travail curieux et puissant du style, qui frappe surtout dans le tableau intitulé : VŒuf-de serpent. Ce n'était pas là un feuilleton ordinaire. Sa manière est si essentiellement poétique , qu'on regrette , tout en lisant, que ce qu'on lit ne soit pas en vers.
Les feuilletons de théâtre de Doudey sont en
1. Vonaiaa ou Vanina est le nom de la (emme de Sompjero ou Sampietro, celui qu'on a appela l'OthelIa corae.
HOl'ICE. 35
bien petit nofnbre ; je n'en trouve que quatorze, savoir sept à la Patrie, du 17 janvier 181(3 au 27 mars, et sept au Courrier français, du 29 mai de la même année au 23 octobre. C'est par le roman-feuilleton, comme on l'a vu, qu'il ëtait entré à la Patrie, La date de ces feuilletons leur donne un intérêt historique particulier. Champion enthousiaste de la gloire de Victor Hugo en général, et en particulier de celle de son théâtre, il prenait l'emploi du fetjiilleton dramatique dans un moment qui était précisément pour ce théâtre le moment difficile. L'éclat que le géoie de Itachel avait rendu depuis cinq ans à la tragédie classique tendait à diminuer la faveur du drame romantique ; d'ailleurs la gloire poétique de Victor Hugo étant à son comble, le public se lassait de l'admirer. Les jeunes talents craignaietit que la révolution littéraire n'eût été bien loin. Sans abjurer l'esprit nouveau, ils se rattachaient aux traditions , et Ponsard écrivait Lacrlce. Dondey, appelé à parler an public, confessa hautement la fol romantique, et prêcha avec vigueur et non sans habileté pour ses dieux; ce n'est pas un critique, c'est un ap6tre. Tous ses feuiU letODS sont des feuilletons de combat. S'il rend compte d'une représentation de Rodogune, il plaidera que l'horreur du sujet y dépasse tout, et que,
par exemple, la scélératesse de Lucrèce Bor^ia n'égale pas celle de Gtéopàtre. Il oublie que nonseulement Cléopàtre déploie du génie au service de sa haine, mais qu'au moment où elle boit le poison qu'elle a préparé, elle est grande et héroïque à sa manière; qu'enfin son crime môme donne occasion à ses deux fils de faire éclater des sentiments généreux. 11 ne se rend pas bien compte de l'importance de ia conscience dans le drame,
11 est au contraire dans la vérité, je le crois, lorsque, fatigué de certaines déclamations des classiques contre l'exagération et en l'honneur du naturel, il ose écrire : « L'exagération même est dans la nature », et demander qu'on permette au génie « le naturel de l'eiagération » . Qui est-co qui osera refuser cette permission à Eschyle ou à Corneille 7
Vient enfin la première représentation des Burgrav^, une journée mémorable pour Dondey, Il écrivait, vingt ans après, à Asselineau, qu'il avait eu alors a l'honneur bien précieux pour lui de rendre compte des Burgraves ». L'expression paraît froide quand on lit l'article : ce n'est plus un compte rendu, c'est une effusion lyrique, où il s'est épanché en prose comme il aurait pu faire en vers. Je ne citerai qu'un alinéa; je ne crois pas que le
poète lui-mâme ait pu souhaiter quelque chose au delà de cette appréciation :
« L'expressioD nous manque pour vous révéler quelque choâe des splendeurs do la forme, des magniScennes de la poésie et du style. On est là en présence d'une ampleur, d'une luminre, d'unfe Torce, d'un vol, d'un souille, qui éblouissent, qui transportent, qui électrisent, qui terrassent. A chaque instant il vient sur vous des vers brûlants et merveilleux, qui vous envaliissent, qui vous remplîsseoi.qui^voDtwus courant de la tête aux pieds comme des llammes. Jamais peut-âtre la pensée, l'imagination, la passion, ne se sont formulées plus grandemeut, n'ont eu à leur usage plus d'éloquence et d'originalité. Si alors, au milieu des ivresses qu'il subît, l'eQtendoraeDtdu critique se recueille et regarde sous cet éclal, sous cotte harmonie, sous cette pompe d'images et d'élans oratoires, il y découvre une solidilé, une sûreté, une cohésion, une logique de langage, qui prouvent jusqu'à quel point Victor Hugo a étudié nos grands maîtres du passé, à quel point il s'est assimilé leur vitale et robuste substance, et quel soin, quelle conscience, il apporte incessamment à la c on texture, à la fermeté, àla correction, à laduréede son style. En somme, les Burgraves sont peut-être ce qu'a lait de plus complet cet homme prodigieux, qui, jeune encore, a fait déjà tant de choses complètes. «
II suppose alora que son lecteur l'interrompt et lui demaDde s'il ne fera pas enQn la part des défauts; car il n'y a rien qui n'ait ses défauts:
« k quoi Je ré|>orLcls que le respecl (et l'admiralion encore) me paraissent les seuls senlimenls (la mise devaDt de magnifiques défauls, qui ont une ressemblance toute rraternelle avec ceux de Rubens et de Miciiel- Ange. >
Ne croit-on pas entendre- ici le malire lui-même, parlant de Siiakespeare ou de quelque autre de ses grands ancêtres?
Victor Hugo répondit à ce feuilleton par .l'envoi de sa pièce imprimée, accompagnée de ce billet :
a On dit plus de choses dans un Eerrement de main que dans dis pages de lettres. Venez me voir, de grâce, monsieur, que je vous remercie avec le regard et avec la voiï.
B A bientôt donc, poêle. Vous avez écouté le drame : voulez-vous lire le livre? — Le voici. — Votre ami, Victor Hugo. >
Cependant tout n'était pas fini pour les Burgraves ni pour le critique. Au milieu des applaudissements de la première représentation, déjà une opposition s'était produite; le feuilleton même parlait de «deux ou trois velléités de murmure qui ont essayé de naître danslesquelquesendroitsoùse tenait le petit ■ nombre des universitaires, des politiques et des académiciens présents à la solennité n . 11 signalait « certains esprits bien faits )>,.qui n'avaient pas craint
di! « charbonner... le mot mélodrame sur le mur de marbre de ce haut monument ■>. Celte opposition, comprimée quelque temps par les fldèles, Tmit par se déchainer avec fureur; il y eut des sifQets, des buées, toute une soirée d'insultes obstinées et éclatantes. Ce fut le sujet d'un nouveau feuilleton, intitulé : l'Émeute aux Burgraves, avec cette épigraphe de La Fontaine :
Ceci s'adresse à vou?, esprits du dernier ordre. Qui, n'élant bons à rien, chercliez sur lOQt à mordre.
Vous vous tourmentez vainemenl.
Croyez-vous que vos dents impriment leurs outrages
Sur d'aussi beaux ouvragesT Ils sont pour vous d'airain, d'acier, de diamant '1
11 raconte et étale hardiment ces indignités, les rtcanemeots, les cris d'animaux, les paroles outrageantes :
* Cependant la sublime poésie du drame demeurait immaculée, vitale et immortelle, au sein de ces buées ignobles qui s'efTorcaient de la souiller, de la tuer et de l'anéantir. Elle ressemblait ii ces belles martyres des lé- ' gendes sacrées, qui par la grâce et la toute-puissance de Dieu se maintenaient invulnérables et sans tache aux