‹ Poésies posthumesChapitre 5 sur 125 · PATHOLOGIE · texte numérisé non relu

PATHOLOGIE

J'enferme, quoique jeune, en mon corps tourmenté Un mal latent et sourd, une Gèvre punique.

Qui tarit lentement, comme un ^ir volcanique, Le réservoir profond de ma vitalité!

Cependant je parais plein de solidité; Mon embonpoint me donne un galbe monastique; J'ai le col d'un tauretUr la carrure athlétique. Toute l'hypocrisie, hélas I de la santé.

Tant mieux. Par là j'échappe a la pitié banale. Quand je dis que je souffre, un sourire signale Le démenti formel dont je suis revêtu.

0 boui^oisl qui niez que sous le mal je rompp, Mon masque de santé plus sûrement vous Irompe Que ne m'abusent, moi, vos masques do vcrlu!

Je ne veux pas quitter les sonnets sans signaler celui qui est iniîtulé ; Remercîmmt; il est adressé à sa sœur, qui était graveur et peintre. Ce n'est pas une sœur naturellement qui tient le plus de place dans les rêves de l'âge de Dondey ; on a d'autant plus de plaisir à trouver du moins quelques vers à l'adresse de celle qui n'a vécu que pour lui, et qui, après sa mort, n'a eu qu'une pensée, celle de faire vivre sa mémoire :

Si modeste qu'il soit, cliére sœur, ton pinceau. Il n'en a pas moins su, dans tes mains studieuses, Me copier au vif une page, un morceau De ramure et de ciel aux touches radieuses.

Moi qui n'iii pas un bout do terre et d'arbrissi'au, Pas de mousse oit bercer mes heures soucieuses, Je pourrai, contemplant ce verdoyant monceau, Me rêver possesseur de forêts spacieuses.

Oui, grâce à ce feuillage of> l'air semble Trémir, A ce bosquet si plein qu'on y voudrait dormir. Je pourrai, sans quitter la grand'ville où nous sommes,

Sans bouger de ma chambre et du coin de mon feu. Me délassant le cœur du tbéitre des hommes, Voir, sentir, adorer la nature de Dieul

J'arrive aux épancbements de sa passion. Us sonl rassemblés surtout dans quelques pages intitulées : lesTablelles amoureuses du vidamede T..., rapsodies {de 1838 à 1846). De T..., c'est-à-dire de Tyannes; on verra qu'il s'est appelé ainsi ailleurs en toutes lettres*. Tyanoes est un anagramme de Sanleny; et je croîs bien que cet anagramme avait à ses yeux le mérite de rappeler le nom du fameux Apolloaius de Tyane, qui devait lui être cber en qualité de ibéosophe et de thaumatui^.

Il faut ajouter à ces Tablettes trois pièces réunies sous le titre de Ti-ois idylles, et un assez grand nombre de sonnets.

Un de ces sonnets nous arrête au moment où nous pénétrons dans ce sanctuaire :

Hes intimes douleurs, surtout celles d'amour, Dans mon cœur ont le sort des femmes de l'Asie; Soug les lois du hai'em elles y fout séjour. Priion, mystère : ainsi le veut ma jalousie.

Quand parfois elles vunt dehors, l'ceil du gbiaour Ne peut pas m'iospirer de sombre frénésie;

1. Il h mis Russi dans VÀbbé de Satnt-Ûr un Ticomti Tyannes, qui n'est nammé qu'en passant.

Car elles ont un voile impénétrable au jour, Le voile dn symbole et de la faolaisie.

Celui qui songerait i l'ouvrir tant soit peu, Celui-là, je le hais, je le tiens pour inràme. — Que, si j'ai des amis, aucun d'eux ne réclame I

Non, non, je ne saurais sur mes rêves de feu,

Sur les pleurs de mon c«eur, les Sèvres de mon dme,

Souffrir d'autre regard que te regard de Dieu I

Ed eiïet, beaucoup de ces vers ne pouvaient être eiposés, au temps où ils ont été écrits, h aucune publicité. Ils auraient désigné clairement la femme à ceux qui étaient à portée de la connaître; ils auraient affiché des secrets faits pour être ensevelis dans le silence. Mais la mort a pas^é sur ces amours, et aussi le temps, qui efTace mieux encore que la mort elle-même. 3e crois que tout cela pourrait être lu' aujourd'hui sans inconvénient, le respecterai cependant, quant à moi, l'anathëme du poëte, en m'absleoant de citer ou de commenter les vers trop intimes : les uns, parce qu'ils renferment des confidences indiscrètes; les autres, parce qu'ils n'ont vraiment été faits que pour eltt et lui; le lecteur y assiste à des effusions où il n'a point de part. Je crois, je Tavoue, que les vers d'amour n'ont un vrai charme que si le poëie n'y dit que ce que tous ont

besoin d'entendre; la poésie doit recueillir dans h-s entretiens amoureux ce qu'on aime à répéter tout haut (sauf les noms), plutôt que ce qui n'est bo:i qu'à être cliucliol'é à l'oreille.

Cependant tout intéressera dans ces vers celui qui les lira comme je les ai lus, précisément pour y retrouver la vie de Dondey; on y pénètre le fond de son cœur; on y surprend ses ardeurs et ses ivresses :

Vivunlque committi calores...

L'autre sentiment que j'ai dit qui dominait dans sa poésie, celui d'un accablement douloureux, revient d'ailleurs id par une association naturelle; car l'amour est précisément pour lui le dieu consolateur. Il y a une expression profonde d'Aristote dans un passage célèbre sur la jeunesse, que Dondey avait lu et dont il avait été frappé'; il dit des jeunes gens qu'ils n'ont pas encore été humiliés par la vie. Ces humiliations que la vie apporte avec elle, Dondey les sentait plus vivement que d'autres, et il en a cruellement souffert. Qui pouvait mieux l'en relever qu'une femme belle et spirituelle qui l'avaii

i. Voir son teuilletan dramatiqaedu t2 juin.

distiagué dans son ombre, et dont les yens éclairés par l'amour avaient démêlé ce qui était en Iui7

Voyons, ce grand élu, qu'est-ce? un franc plébéien. Qui vient de rien, n'est rien, ne sera jamais rien ; Un songeur étonné, tant l'orgueil le domine, De n'être pas de ceux que la muse illumine.

Et plus loin ;

Tu ressembles vraiment au dieu de l'Ëvangilc; Car enfin du chétîf, du moindre, du dernier, Il le plaît, comme-à lui, de faire le premier!

Oui, par toi me voilà [qu'on m'admire et m'envie!) Sûr de ne pas mourir ayant manqué la vie.

C'est la même jouissance d'orgueil qu'il a exprimée sous une autre forme et plus âprement dans un drame dont je parlerai tout à l'heure :

11 faut être héros pour vaincre une héroïnoi 11 faut être divin pour prendre une divine; L'ange obtient seul de l'ange heur et gloire d'amant; Le diamant peut seul (ailler le diamant! Tu veux charmer ma fée en sa haute nature : Nain I deviens donc alors un preux de ma stature I

Je ne sais passi toutes ces propositions sont d'une .

certitude géométrique, mais peu importe à la poésie et à la passion.

Je ne citerai des idylles qae ces vers inyslïqnes qui terminent la seconde ; c'est une apostrophe aux Esprits qui peuplent la nature et en font la vie :

Esprits! rendez pour eux vos voiles diaphanes; Esprilsl de tels amants ne ?ont pas des profanes : C'est leur droit d'admirer l'ordre inamatériel. Tous ceux qui de l'amour ont surpris les arcanes Sont, comme Prospero, les maîtres d'Ariel : L'amour, comme la Hort, donne les clefs du ciel.

Dana les Sonneis il y a des pièces amoureuses pour lesquelles 11 ne craignait pas le jour, et qu'il eût volontiers imprimées. S'il ne voulait pas qu'on sût le nom de sa maîtresse, ni son histoire, il voulait évidemment qu'on sût sa beauté. Les sonneis intitulés : En Espagne, En Italie (ces titres sont comme un domino) n'ont pas d'autre objet que de s'épancher là-dessus, Imttla sacra est la consécration d'un rendez-vous. Méditation touche, quand on sait que cette femme n'a. pas vécu longtemps depuis. C'est elle qui parle :

Car pour nous élever, d'un plein et sûr effort.

De celte terre aux cicux, nous n'avons d'autres ailes

Que celles de l'Amour et celles de la Mort.

Mais ces ofTraDdes jetées çà et là oe coDteiitaient pas sa religion amoureuse; il voulait élever à son amour un moDument, et il conçut le drame de Niranda. Je n'en sais pas la date précise. C'est un travail considérable, où il a mis toutes ses complaî' sauces, et quelque difficile qu'il puisse éire de faire goûter une composition si étrange aujourd'hui, et qui l'était déjà alors, je trahirais l'amitié de Dondey, pour ainsi dire, si je ne m'y étendais pas.

Le comte Rinaido, mari de Miranda, a dans son propre frère Brennus, qui convoile sa femme, un ennemi capable de tout. Brennus l'a fait poignarder la nuit dans un lieu désert; mais don Binaido tout sanglant s'est jeté du haut d'un rocher dans la mer, et les meurtriers n'ont pu retrouver son corps. Cependant Rinaido sauvé a été employé par le roi et par le pape k une mission secrète ; on lui a imposé le silence, et depuis vingt jours les siens n'ont aucune nouvelle de lui. Convaincu de sa mort, Brennus avait besoin seulement de la faire reconnaître pour hériter de son titre, de son domaine, et, il l'espère bien, de sa femme même. Or il y avait un archer du nom d'Alvar, que Rinaido avait rencontré un jour, et qui lui avait offert une ressemblance si surprenante avec lui-même,- qu'il l'avait adopté comme son frère et s'était chargé de sa for-

Cd NOTICE.

tune. Brennus a fait assassiner cet Alvar, et l'a Tait rapporter mort sous le oom de RtDaldo. Cependant Mîraada, déchirée par sa douleur, ne vit que pour découvrir et punir les meurtriers : aussi bien elle est H la ÛUe de don Pèdreet d'inez de Castro ii. Elle a fait dresser dans uae salle du château un catafalque; elle a fait tendre de noir tous les appartements, qui ne sont plus éclairés que par des cierges et des lampes, et elle a juré que le jour n'y entrerait plus. Quand la pièce commence, il estnuit; un homme est endormi au pied du catafalque ; c'est Orco, le majordome Qdèle du comte. Rinaido entre, et, après un monolc^ue, rSveille Orco et lui révèle tout; mais Brennus avait demandé à Orco un rendez-vous secret dans ce lieu même ; Orco l'écoute en présence de Itinaldo, qui reste caché. Sans avouer le meurtre de son frère, il dévoile tous ses projets sur Miranda : si elle ne veut pas l'écouter, il l'enlèvera, pendant des crises léthargiques auxquelles elle est sujette; il surprendra ses sens, et il étale si elTrontément sa luxure, que Rinalda s'écrie et se montre, Brennus croît voir uo fantôme ; il se trouve mal; Rinaido s'eiïace, et quand Brennus revient à lui, Orco réussit à réconduire, en lui persuadant qu'il a éprouvé une pure hallucination. Mous n'attendons plus que Mirandai et ep effet la voici. Elle

est en proie à une espèce de délire; elle prend Orco pour un moine, son confesseur; chose plus étrange, elle prend Binaldo luî-mâme pour Brennus, et elle déploie, dans les discours qu'elle tient à l'un et à l'autre, une telle ardeur de passion que Rinaldo n'y peut tenir. Il lui donne la main : ce toucher d'abord, puis un cri qui lui échappe, la réveillent, mais c'est pour la faire tomber comme morte. Bien ne peut la ranimer ; rien, si ce n'est le son de deux harpes, que les deux amants touchaient ensemble autrefois. Hier, Miranda en ayant touché une, l'autre a résonné d'elle-même; Miranda a vti là un mi^ racle. Orco a l'idée de les effleurer, et Miranda revient à elle. Voilà le premier acie.

Le second acte se réduit à une scène unique, à laquelle les autres ne servent que d'introduction ou de complément : celle où Rinaldo se fait reconnaître à Miranda, et, en présence de Brennus lui-même, lui apprend la trahison à laquelle il a échappé. Il commande à Orco de rassembler le peupledans la grande salle du cliâteau pour qu'il salue son maître ressuscité, ei, couvrant Brennus d'un pardon dédaigneux, il le chai^ ironiquement du soin d'annoncer à la foule que c'est Alvar seulement qui est mort et que le comte est vivant,

Dana une scène d« ce second acte, comme Mi-

randa exaWée étale à Brennas le miracle des deux harpes, et comme il se moque de celte illusion, elle leur adresse ud nouvel appel, et se met à toucher la sienne, aitendant avec conflauce que l'autre réponde. Brennus a fait éloigner celle-ci, et l'a fait porter à l'autre bout de la vaste salle ; mais Rinaldo est là, caché dans l'ombre, et la harpe répond encore sous ses doigts. La pièce a pour second titre : Les Harpes fées.

Au troisième et dernier acte, Rinaldo se montre en effet solennellement devant la foule assemblée, qui le reçoit d'abord avec des acclamations; mais Brennus parait à son tmir, vêtu de deuil et l'air sinistre ; il déclare que le peuple est le jouet d'une imposture ; que Rinaldo est bien mort; que celui qui est là sous son nom, c'est Alvar, un traître qu'il faut tuer sur l'heure, qui ne doit pas vivre un instant de plus. La foule aveugle va en effet massacrer le comte; les nobles protestations d'Orco, les appels indignés de Miranda demeurent impuissants. Brennus redouble de rage et de perBdie ; il'est maître des cœurs; tout est perdu; Orco lire son sabre; Miranda brandit une épée. Alors Rinaldo s'avBuce, et, dans un discours de cent vingt vers, il reconquiert les esprits. 11 ne reste à Brennus qu'une ressource : il demande le jugement de Dieu par l'épée ; Rinaldo

n'hésite pas à l'accepter, mais Miranda ne peut souffrir qu'il risque sa vie; elle lutte à la fois contre lui et contre le peuple furieux; elle s'épuise en efforts, qui viennent se briser contre le cri obstiné de la fuule : Le jugement de Dieu I le jugement de Dieul Tout à coup elle saisie l'épée de Rinaido, et l'enfonce dans la poitrine de Brennus, en s'écriant :

Le jugement do Dieu? le voilà!

Cependant au commencement de l'acte, Orco, qui se déGait de Brennus, avait fait appeler au secours de son seigneur, d'une part les moines de l'abbaye voisine du château, de l'autre une garde

SÙfP.

Les moines et les soldats entrent sur la scène ; les moines chantent des chants religieux aux accompagnements des harpes , auxquelles Miranda vient d'avoir recours comme à une puissance céleste, et qu'on va entendre jusqu'à la fin. Le peuple reconnaît le doigt de Dieu dans ce qui se passe et reçoit son seigneur avec soumission et avec amour.

Cette analyse montre assez quec'est là un drame sans réalité, et l'auteur aurait eu grand'peine à obtenir, je ne dis pas d'un spectateur, mais même d'un lecteur, qu'on prit au sérieux des combinai-

SOUS dramatiques aussi extraordinaires ; mais cette élraiigeté ne lui faisait pas peur à lui-môme. Il s'y délectait ; il l'exagérait avec une naïveté qui s'accuse, non pas seulement dans les vers, mais dans les indications de la mise en scène. Il écrivait : « Dona Miranda, l'épâe à la main, de l'air de l'archange qui va réduire le dragon. » — « Don Rinaldo, désinvolte et grand, auguste et stoîque, et parfois s'éclairant d'un sourire grave. » — h II s'arrête, morne et fatal, au balustre. » — « Orco, le sabre au poing, héroïque et formidable. » —Toutes ces parenthèses nous montrent le drame tel qu'il se jouait dans sa tête: comment n'en aurait-il pas été enthousiasmé 7

11 l'était en effet, et il a caressé toute sa vie dans sa pensée le rêve de sa Miranda mise en pleine lumière, et éclatant aux yeux de la foule comme aux siens. Il avait voulu y traduire l'amour tel qu'il Timaginait dans ses songes. Rinaldo est amoureux ; Miranda est amoureuse : il n'y- a donc plus à ieor demander raison de rien de ce qu'ils disent ou de ce qu'ils font, et le poète lui-même n'a plus de comptes à nous rendre.

On voit bien que Rinaldo est encore le Lazare de l'amour. Brennus a telle tirade qui rappelle certaines pagesdu même roman, ou de Feu et Flamme ;

mais je ne veux pas trop scruter et interroger, et je ne chercherai dàas'Miranda que la poésie.

Nulle part le vers du poëie n'a été plus pompeux, plus sonore, plus fortement frappé. Voici, par exemple, une tirade du traître, troublé, au plus fort de ses convoitises, par un soifge qui enveloppe l'annoDCe du dénoùment. 11 rêve que Miranda ne résiste plus, qu'il est tout près d'en faire sa proie :

Va pas de*plua, un seul, et le coup s'achevait. Jeus d'oulre-lombel à droite, i gaucho du chevol, Deux fantômes, oui, deuxl surgissent Tormidables, Muets, spectres jumeaui, tout pareils, tout semblableâ! Ce n'est pas un Alvar, puis un Rinaido : non, Ce sont deux Rinaldosl ma chair n'est que frisson.

Le double revenant dont le pouvoir m'arrête, A l'air d'être vivant, porte un habit de Kte; Nulle blessure au cou, nulle entaille au pourpoint; Toujours en sentinelle, œil fixe, dague au poing, Cependant Mirauda s'agile, et sur sa couche Se dresse lentement, sardonlque, farouche. Elle lient un poignard, qui dans ses mains grandit, Et que vers mon front blême elle allonge et brandit. Orco, le lâche Orco, d'une étreinte féroce He saisit et m'amène, avec un rire atroce, Aux atteintes du fer de Miranda : ce fer A plaisir me laboure, ainsi qi^'un soc d'enfer! Tandis qu'on me déchire, au fond le mur s'entr' ouvre ;

Une autre vision à mes yeux so découvre. C'est le teu roi don Pèdre [oui. Je le recooDais) Qui préside h la mort des assassins d'Inez.

Sur leur échafaud mËrne, au grand soleil, il siège; Il me regarde, il rit de mo voir pris au piège : Avec l'autre supplice il savoure le mien, Et joyeux à sa fille il crie : Enfant, c'est bien I

A travers c«3 touches fièrès et lugubres, on est quelquefois surpris et charmé de trouver la grâce. Ainsi dans ces versoùs'exbale le délire de Miranda, qui croit que Rinaido est vivant, sans autre raison d'espérer que son espérance même :

Ne suis-je pas assise en la vallée ombreuse, Où son premier serment m'a futle bienheureuse? Oui, je vous reconnais, cieux. et bois, cbers témoins : Si tout m'était ravi, vous me souririez moins!

Et plus loin, quand elle raconte comment, ayant touché sa harpe, elle a entendu résonner et répondre celle de son amant : •

Amis, vous pensez bien qu'aisément je compris Quel transTuge du choeur des célestes Esprits EfQeurait l'instrument do ses ailes de flamme : Merci, dis-je, Dieu bon,' qui m'envoyez son âme; Qui la laissez descendre à mes côtés. Merci, Vierge des sept douleurs, qui permettez qu'ainsi 1,'flme de Riaaido me prouve sa présence.

A toi, ehàre âme, à toi I Demeure, pluâ d'absence ; Ta place au paradis, rien ne peut te i'ôterl N'y remonte qu'à Theure où j'y pourrai monter!

Mais arrivons au dernier acte. Le poète est peu à peu entré ai avant dans sa fable, il s'est pénétré si profondément de son rêve, qu'il semble que le rôve devient réalité. Dans la grande scène de cet acte, quand la foule se précipite déjà sur Hinaldo, et que tour à tour Orco et Miranda se sont jetés en avant pour le défendra : Rinaldo les arrête d'un geste tranquille et prend la parole :

Calme-toi, brave Orco; modère-toi, ma sainte; Trêve à toute colère ainsi qu'à toute crainte ; Bas les armes, mes preux. Quoi I vous voulez vraiment Punir de nos vaseux le noble égaremenlf - Si leur culte pour moi contre moi les anime.

Est-ce qu'il Taut traiter cette erreur comme un crime ? Hais dans une autre erreur vous tombez tous les deux : Ils se trompent sur moi; vous vous trompez sur eux.

Comme c'est à force de l'aimer qu'ils le menacent et l'insultent, cette fureur ne peut le troubler; elle l'attendrit :

Hoi qui dans tout combat me jette avec ivresse. D'autant plus exalté que l'ennemi ^e presse ; Moi que le nombre attire ainsi qu'un tourbillon,

Et qui m'élancerais seul contre un bataillon:

Eli bien! ces bras levés, ces clameurs, cas audaces.

Cette foule aui froats durs, auK yeus pleins de menaces,

Ces prémices de lutte à l'attrait souverain

Me laissent immobile et tranquille et serein.

Me défendre? cela me serait impossible; Combattre mes enfants! Non : victime paisible. Couvrant ces pauvres fous d'un absolu pardon, Je ferais de ma vie un complet abandon. Hais sérieusement quel péril court ma vie? D'abattre un imposteur la légitime envie Ne aurait égarer les esprits à ce point, Qu'avant d'exécuter on n'examinât point.

Déjà dans les regards je vois, je lis le doute; On songe, on fait silence, on bésite, on m'écoute. Et plus d'un cœur loyal, en secret palpitant. Doit se dire: Est-ce lui? — Si c'était lui pourtant I J'en suis sûr, à cette heure Ici toutes les âmes, Comme on ferait devant les éternelles flammes, Reculent de terreur, devantes noir danger D'immoler celui-là même qu'on veut venger. Mieux vaudrait mille fois risquer de laisser vivre Un larron, dût pour lous quelque honle s'ensuivra... Se lairait-tl jamais le remorJs inouï Qui crierait dans les cœur^ : C'était lui, c'était lui !

11 les presse alors, il les force de voir, d'entendre, de se convaiacre :

Allons, c'est trop douter. Le voilà, vétérans,

Le capitaine heureux qu'Applaudissaient vos range, Quand il les devançait au choc de la balailie, Quand le premier d'un fort il feulait la muraille.

Vous le reconnaissez, veneurs et forestiers. L'ardent chasseur, aidé par vous si volontiers. Lorsqu'à travers les bois, les monts de ses domaines, A courir daims et cerfs il passait des semaines. Paysans^. métayers, vignerons et pasteurs, Le voici parmi vous, l'ami de vOs labeurs. Le maître qui jaloux d'augmenter vos chevances, Bien souvent dans vos mains laissa les redevances, Et qui de tous ses Qefs, où le pauvre a son pain. Pour jamais sut bannir le démon de la faim.

(Naïunl «m cbapsou et olliiit k ruieoir lOiu la dili)

Il se couvre et s'assied devant voua, le grand juge Qui du faible opprimé fut toujours le refuge; Qui maintenait serment, justice, honneur et Toi Au-dessus du vouloir et du 'pouvoir du roi; Que le félon n'osait regarder face à face. Mais prés de qui le simple aisément trouvait grâce!

, Il n'est personne, ce semble, qui ne dise en ce moment avec Brennus: Ils vont fléchir, et, au bout de quelques vers encore, l'œuvre de persuasion serait en effet accomplie, si l'ennemi ne jetait de nouveau le désordre dans les âmes par son déû désespéré. Il ne reste plus alors que l'élan de Miranda :

Femme, [ilace it l'épée!

— Attends encore an peu :

N'eslrce pas, mes amis?

— Le Jugement de Dieul

— Oh] grâce, bon vasjaui; songez donc, votre mattre De leurs coups de poignard souflre encore peut-être. Oh ! ne consentez pas à cet horrible jeu : Grâce, empêchez celï.

— Le jugement de Dien!

Le jugement de Dieul

— Mon père! i moi, mon père!

Le Jugement de pieu, le voilï !

(EII* • tat BnDDii'.l

Le tonnerre Dormait : mon père en moi soudain s'est éveillé; C'est lui qui par mon bras docile a Toudroyé I

J'ea ai fiai avec ce que Dondey a appelé lui-même les vers de sa première et de sa seconde jeunesse. Ils s'arrêtent en 18f|6, et je ne trouve rien dans ses manuscrits jusqu'en 1856. Qu'est-ce qui a rempli cet intervalle ? Il le dit lui-même dans des vers qu'on verra plus loin : une grande douleur, et à la suite l'impossibilité de penser et d'écrire. Le jour où il retourna à la poésie, ce fut en revenant au passé et en se replongeant dans le souvenir de l'amour qui avait rempli sa jeunesse.

Il a daté de 1856 une Préface qu'il a placée en tête de sa Miranda, et qui commence par ces vers :

NOTICE. n

Pour mieux rêver dans l'ombra où je vis prisonnier,

l'ai repris, j'ai relu, j'ai revu l'an dernier

Tout ce drame, œuvre mienne, au vers parfois sonore.

Grave péché commis quand j'étais jeune encore ;

Lequel dans mon tiroir, véritable t'n pcce.

J'avais depuis ce temps justement délaissé.

Il essaye alors uoe appréciation de son drame : il veutêtte modeste, maisil ne peut a'empécher d'être fier et confiant dans son œuvre :

Mais à défaut du grand, peut-être, il le suppose, A-t-il su quelquefois friser te grandiose. Bizarre, il le sait bien, plutôt qu'original : Il prétend qu'en revanche il n'est guère banal.

Il se Datte d'avoir, dans cette rude escrime. Détaché çà et là quelque vaillante rime.

A défaut d'habileté dans l'art du théâtre, on y sentira la flamme intérieure et l'élan lyrique. Mais il s'arrête dans ce témoignage qu'il se rendait à luimême; il craint l'illusion, et il en a honte:

Chez lui si le bon sens parlait seul, faisant Uire Son délire sournois, le pâle solitaire Saurait qu'il n'a rien fait de ce qu'il a rêvé. Et que l'Art, dieu jaloux, le traite en réprouvé.

Les vers suivants expliqueront la pensée pieuse

qui attache à cette œuvre aimée les amis de Dondey qui lui survivent :

Pduvre drame! au tiroir faut-il donc qu'il retourne, Et que jusqu'à la Dn des temps il y séjourne? Ahl ceci m'eût donné tant de contentement. De pouvoir l'imprimer mystérieusement, A l'insu des bourgeois, des journaux, des libraires. Le tirant seulement h cinquante exemplaires! Ce petit nombre eût fait sa gloire et son salut : Maint Tcrvent bouquineur, qui ne l'aurait pas lu, Pour sa rareté sainte, avec le plus grand culio L'aurait admis, gardé dans son musée occulte. En bonnes mains toujours transmis et conservé. Après quelques mille ans, vierge, on l'eût retrouvé, Ainsi que l'on retrouve un*pliaraon d'Egypte En entier dans sa gaine, au profond de sa crypte. Il n'y faut pas songer : la dure pauvreté Frappe de son vélo celte humble vanité. Prendrai-je cependant le soin de le transcrire? Doux Phébus! à quoi bon? A qui le faire lire? Je saiâ bien quelque part deux ou trois grands liseurs. Que la prose et les vers des plus minces Taiseurs . N'épouvantent pas trop : bénévoles dans l'âme, A coup sûr ils iraient jusqu'au bout de mon drame. Faisant cela pour moi, non par grèce et pitié. Mais par opiniâtre et charmaotc amitié.

Pourtant il hésite : il est bien vieux (il avait quarante-cinq ans)! et mf^me étant jeune, une certaine pudeur le détournait déjà de produire ses vers :

Aitjourd'hui, ruminant plus d'un ancien mécompte, Ma pudeur ulcénie, hélas ! tourne à la honte. Tristt) Muse! il vous sied, sanf plainte et fans lémoîn, D'allendre la vieillesse et la mort, dans mon coin I

Ici deux lignes de points préparent l'explosion des vers suivants :

Oh! la jeunesse! oh! dieux! la féerique jeunesse! Certe il raille, l'orgueil, elle rit, la sagesse, Quand elle ose affirmer qu'on peut perdre un tel bien. Et puis s'en consoler : frère-;, il n'en est rien. Si ferme que l'on soit, si forte qu'on ait l'éme, Lorsque le Temps nous cueille au front ce lis de flamme. On se sent tout à coup déchu, dé*héri(é, Comme un roi que décoiffe un vent de liberté. Etre jeune!. ..

Et le voilà qui s'épanche en une cbaude tirade, dont je transcris les derniers vers :

Ètes-vous jeune? £h bien, folie, extravagance, Fatuité, tout vous sied, tout vous est élégance; ■ Vos torts, on leur sourit; vos travers sont goùlés; On vous pardonne tout, même vos qualités; Soyez jeune et malade : un rayon sympathiqi:e Voua transGgure, et fait votre mal poétique. Soyez jeune et mourCE ; charmant martyr du fort, Vous rayonnez jusque dans les bras de la mort.

Je ne crois pas que Dondcy ait jamais écrit avec

. plus de Dalurel, plus d'esprit et plus de bonheur. Ici deux lignes de poinls encore, puis la pièce finit par les vers suivants :

A cette façon d'bymne ea vain je m'évertue; J'ai l'esprit morne et noir, la pensée abattue. Fourmillant dans mon cœur, mille chagrins amers Finiraient, je le sens, par sourdre dans mes vers, Si je ne me hâtais de sortir de prérace Pour me rérugier dans une dédicace.

Où l'évocation d'un geotil souvenir Va m'ôier au présent, me cacher l'avenir.

Cette dédicace, en dix-huit quatrains de vers décasyliabiques (le décasyllabe moderne, partagé par moitiiS), je la donnerai tout entière : elle a une légèreté de touche assez rare dans ce qu'il a écrit, et puis elle est éclose, on le verra bien, du fond de son cœur :

Or en ce lemps-là, riche de jeunesse.

Dans une campagne, un beau jour d'été.

Songeant à ma fiëre et tendre maltresse. Je me promenais le cœur enchanté.

Un parc s'offre à moi; j'en louche la grille; Elle cède et s'ouvre a mes pas rêveurs. A l'ombre, un amour de peiile fille Jouait toute seule au milieu des Heurs.

La chère mignonne a trots ans â peine : • Quels fins cheveui d'or sur ce front de lait! Jamais bonne Tée h poupon de reine N'a fait si doiii charme et si pur attrait.

Je m'approcbe d'elle, et fou de sa grâce, Quoique tremblant fort de lui faire peur, Mon bras mollement l'enlève, et la place. Tout prÈs de mes yeux, tout près do mon CŒ

J'étais animé de cette tendresse Qif'un père, dit-on, peut seul ressentir; Mon èmo en goûtait l'angélique ivresse; De mon célibat j'avais repentir.

La gentille enfant, d'abord effarée, De ses petits doigts se couvre les yeux. Et puis me regarde, et, tôt rassurée, Reprend son babil et ses cris joyeui.

Car j'avais alors un air moins farouche', J'étais dans mes jours d'espoir triomphant. Et l'amour heureux mettait sur ma bouche Ce sourire ému qui plaît à l'enfant.

Donc te petit ange en mes bras se joue, Gazouille des mots, chante sa chanson, Caresse à deux mains mon front et ma joue, Et pour grand ami m'admet sans façon.

Dans l'herbe à mes pieds sa poupée assise De ses soins pourtant me prend la moitié ;

PloUant d'elle à moi, son âme indécise Refait tour à tour nos parts d'amitié.

Son charmant ramage à plaisir répèl« Un nom, Hiranda, mot mélodieux, Qui fait que Shakspeare avec sa Tempête Surgit, passe en moi, sombre et radieux.

Mais de mon eeprit l'enquête trompée Dans ce qu'elle dit cherche vainement Si c'est elle-môrae, ou bien sa poupée. Qui porte ce nom plein d'enchantement.

Soudain un appe), une voii de mère.

Sous les marronniers s'élève là-bas :

Le doux angelot, ma fille éphémère.

Après deuK baiser?, glisse de mes bras.

Riante, elle court; moi, je me dérobe.

Au seuil du jardin demeuré pensif, Je suis du regard sa petite robe, Qui disparaît blanche en un vert roassif,

Depuis, son imago enfantine et chère, Fanlâme du ciel, toujours m'a hanté :

Au fond de mon cœur, ne sais quoi d'un pèro Pour son souvenir toujours est resté.

Bien d'autres onfanls, lis purs, Lèlc» d'anges. M'ont paru comblés de dons ingénus ; Mais ces sentiments, ces regrets étranges. Pour d'autres jamais ne me sont venus.

NOTICB. «3

Quand jo commençai l'œuvre qu'on peut lire. Ma muse d'abord voulut, demanda Un beau titre, un nom digne de la lyre ' L'image survint, et dit : Miraoda.

Oui, loi seule as pu, figure ineffable, He dicter ce nom, car je ne dois rien, Rien à la Tempête, en mon humble fable; Rien n'y brille, hélasl de shakspearien.

Cest donc justement que jo Le dédie Ce bloc magistral de deux mille vers, Poëmeou roman, drame ou tragédie, Dont se voit privé le triste univers'.

Miranda porte dans le manuscrit le titre suivant : Miranda, ou les Harpes fées, poime dramatique en trois actes et en vers, par le vidante O'Neddy de Tyannes, copié sur le manuscrii original, en l'an de disgrâce iSSl, par le citoyen Vondey, secritaire intime du noble vidame.

Avant ie mot O'Neddy, Uondey a ajouté depuis : Philotkeus Ottavio Marins, c'est-à-dire Théophile Auguste Marie. Je suppose que Marius n'est pas le personnage antique, mais ie Marins des Misérables.

1. On peut rapprocher de cette Dédicace U troisième idytlf, jniitulâe :' Amor duplex, ot le sonnet qui a pour titre : Ma-

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