‹ Poésies. Précedees d'une noticeChapitre 4 sur 93 · NOTICE · texte numérisé non relu

NOTICE

quoi livrer les fruits impaifails de celle muse aux hasards de nos préoccupalions , et demander deux fois au jugement des hommes ce qu'ils accordent si difficilement! J'eusse obéi à ces considérations, sans la crainte de n'être frappé de ces idées que parce qu'elles sont naturelles à ceux qui ne sont pas nés pour un grand nom, et de céder, par des abnégations faciles , à celle indifférence de la gloire qui ne suppose aucun sacrifice.

» C'est surtout aux poêles que s'adressent mon espoir et mon zèle, en mellanl au jour ce recueil ; c'est au peu d'hommes restés fidèles à un culte délaissé , que cette lecture peut offrir un sujet d'étude et de profitables méditations. Les livres ne manquent pas aux idées positives de ce siècle : pourquoi n'en apparaîtrait-il pas un pour ces esprits qui n'ont pas encore déserté les champs de l'imagination? Leur estime pourra consoler Chénier de l'indifférence où pourra le laisser tomber la critique. »

Aujourd'hui nous avons à coiistaler l'immense succès de son livre, et l'influence d'un talent tout régénérateur SUT l'avenir de la poésie en France. Aujourd'hui nous n'hésiterons pas à confier à la publicité jusqu'aux moindres fragments omis dans les éditions précédentes. Nous aurons à revenir sur l'autorité, maintenant établie, de ce chef de l'école moderne , naïf génie qu'un critique de cœur et desavoir, M. Sainte-Beuve , a déjà éloquemment caractérisé. Mais peut-être convient-il d'exposer d'abord quelques docunîfcnls rassembles sur la vie si rapide du poêle.

Marie-André de Chénier naquit à Conslantinople le 20 octobre 1762. Sa mère était une Grecque dont l'esprit et la beauté sont célèbres *. 11 fut le troisième fils de /

* Elle s'appelait Sand-L'homaka, et ctail propre soeur de la grand'mère de M. Thiers. Ce dernier est donc, à la mode de Bretagne, oevea ë' André Cbéoier.

SUR ANDRE CHENIER,

M. Louis de Chénier, consul gdncîral de France. Le plus jeune des quatre frères était Marie-Joseph, auteur de Fcïtdon, de Charles IX et de Tibère.

Conduit en France dès l'âge le plus tendre, André Chénier fut envoyé à Carcassonne, et confié jusqu'à neuf ans aux soins d'une sœur de son père. Il commença sous le ciel du Languedoc, aux bords de l'Aude, dont les souvenirs le charmaient, une éducation toute libre et toute rêveuse. Son père revint à Paris vers 1775, et lé plaça , avec ses deux frères aînés , au collège de Navarre. Son goût pour la poésie se développa de très-bon :ie heure. 11 savait le grec à seize ans : il traduisit au collège une ode de Sapho; et celte pièce, sans être digne de voir le jour, porte déjà le caractère d'un talent très-original.

A vingt ans, il entra comme sous-lieutenant dans le régiment d'Angoumois, en garnison à Strasbourg. Mais il y cherchait la gloire; et, ne trouvant dans cette vie oisive, dans les habitudes frivoles des officiers de ce temps-là , que l'ennui et des dégoûts incompatibles avec son caractère, il revint, après six mois, recommencer à Paris des études fructueuses, parce qu'il les poursuivit sans distractions et sans maîtres.

11 recherchait le commerce de tout ce que les arts, les sciences, les lettres, possédaient de talents distingués. Il mérita, dès celle époque, l'honorable amitié de Lavoisier, de Palissot, de David, et de Le Brun , qui devina son naissant génie. Animé de la passion de l'étude , il se levait avant le jour pour s'occuper de ses travaux. Les seuls rêves de son ambition étaient d'atteindre à l'universalité des connaissances humaines.

L'excès du travail lui causa une maladie violente. Les ■deux frères Trudaine, ses amis d'enfance, après avoir hâté sa guérison, le décidèrent à les accompagner en Suisse. Il fil ce voyage à vingt-deux ans. On a retrouve

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quelques notes de ses impressions passagères , mais rien qui s'y rapporte à l'idée d'écrire un ouvrage. On y sent même l'embarras d'une admiration trop excitée , et celle impuissance de l'enthousiasme qui , pour créer, a besoin de la magie des souvenirs.

Au retour de cette excursion toute poétique, le comte de la Luzerne, ambassadeur en Angleterre, l'emmena avec lui. Il paraît qu'il passa à Londres des jours pénibles. Mécontent de son sort et de sa dépendance, déjà tourmenté d'une maladie qui l'obséda toujours, il épuisa en de fréquents voyages quelques années d'une vie errante, inquiète, incertaine, et ne se fixa enfin à Paris qu'en 1790.

C'est alors, à vingt-huit ans , qu'il mit dans ses travaux commencés , et dans le plan des ouvrages qu'il voulait faire , une suite et un ordre constants. Charmé des Grecs, il forma son style sur leurs divins modèles; mais, frappé de l'intolérante obstination de quelques esprits à prétendre renfermer le vol des Muses dans le cercle de leurs étroites idées, il résolut de s'en affranchir, d'essayer des routes nouvelles , et consacra ce projet dans le poëme intitulé l'Invention. L'amour de la nature et des vertus de cet âge où l'on méconnut l'emploi de l'or tourna ses idées vers l'églogue : c'est une vocation des âmes pures. Challertou, dont la destinée présente avec celle de noire poêle plus d'un rapport , s'exerça aussi dans ce genre. Cette sorte de composition était assez justement discréditée parmi nous, à cause du nom de Fontenelle et de quelques autres ; mais Chénier chercha les traces des maîtres, et il les a rencontrées.

Un sentiment plein d'analogie avec la poésie s empara des inspirations de ce cœur : il retrouva toute la grâce oubUée des formes anliques pour peindre l'amour qui accable cl soulienl les jours du poêle. Il prend sur sa

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lyre des accents d'une vérité déchirante, ce scnlimeul qui tient à la volupté par un lien, et par tant d'aulios à la douleur.

Au milieu de ces agitations, il jeta les idées premières de plusieurs poèmes, dont les plans n'étaient point arrêtés. Sous le titre vague d'Hermès, il voulait, comnio F^ucrèce, expliquer la nature des chaes, mais par le secours de nos connaissances modernes. Il voulait chanter rAmérique, pour r»ire ses héros de la Faiblesse et de l'Innocence; ""(racer l'Art d'aimer, si profond, si étudie dans les mv^..- , françaises; enfin, dans un poëme de Suzanne, s'emparer de toute la poésie des livres sainte et (le leur primitive élégance.

Il ne confiait le secret de ses espérances qu'à bien peu de personnes. Son frère , Le Brun , Roucher, de Pange et de Brazais étaient à peu près tout son aréopage. Il fuyait, comme un autre les cherche, les occasions éphémères de briller, mûrissait ses talents en silence, et dédaignait l'éclair d'une réputation qui devance ses titres.

André se hvrait à ses travaux assidus, quand d'imposants événements l'empêchèrent de suivre celte carrière. L'année 1789 venait de briller pour la France; les cœurs généreux palpitaient d'espoir; et celui d'André Chénier ne pouvait demeurer indifférent dans les intérêts des lettres quand ceux de la pairie s'agitaient. Eût-il été digue de la poésie o s'il n'eût aimé la liberté?

Il lui prêta son atsoui, quitta !a langue harmonieuse des Muses pour la pressante logique des discussions , et fit à la raison publique, ''«î^ demandait à s'éclairer, le sacrifice de sa chère obscurité. Réuni à quelques écrivains de mérite, entre autres à ses amis de Pange el Roucher, il établit, dans le Journal de Paris, une énergique opposition aux principes d'anarchie et aux résistauces aristocratiques qui se développaient de toutes

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parts. Celait former sur sa léle celte tempête destinée à l'cngloullr.

On a dit assez généralement que les deux Cliénier avaient professé en politique, et montré, dans le cours de notre révolution, des opinions opposées : c'est ici le lieu de rectifier cette erreur. Leur dissidence ne s'élablit que sur un point, sur un point essentiel à la vérité , mais explicable par la seule différence de leurs caractères.

Lorsque les Amis de la constitulio'" (ondèrcnt leur club, sous ce titre d'abord respecta;. ^, Marie-Joseph consentit d'en faire partie. "Son frère, plus éclairé et (ce qu'on oublie souvent) plus âgé que lui , pressentit quelle sinistre influence allait exercer celte association, et quel tort, peut-être irréparable, elle allait faire à une cause glorieuse. Il fut des premiers à combattre ses doctrines et son pouvoir sanguinaires par de courageux écrits. Marie-Joseph, qui trouvait dans cette assemblée d'ardents amis, peut-cire quelques preneurs, peut-être quelques appuis pour ses efforts ' la tribune cl au théâtre , se défendit quelque temps OJ croire à leurs coupables vues. 11 imprima dans les feuilles publiques que les écrits de son frère ne renfermaient point sa pensée; mais, peu de temps après , il s'éloigna de cette société , devenue célèbre sous la dénomination de Jacobins.

Son eneur avait été courte, car elle s'était dissipée avant les premiers excès de ses ccH»V'gues; mais c'en était assez pour avoir frappé les esprits. \ avisés sur un point, on établit que les deux frères l'était;» sur tous; et, de là , celle opinion, encore répétée , qu André Chénier appartenait à la cause des privilèges et des injustices. On conçoit qu'une telle conquête ait tenté l'ambition d'un parti ; mais là , comme ailleurs , ses prétention f^ g^éva- Douissent devant l'évidence.

SUR ANDRÉ CIIÉNIER. xv

Doué d'une raison supérieure et de ce courage civil rare en France où la valeur est commune, André Chénier devait se placer dans les rangs peu nombreux de fes hommes que n'approchent ni l'ambition, ni la trainte, ni l'intérêt personnel. La plupart dos esprits ne (auraient comprendre qu'on ne tienne à aucun parti, à lacune secte, et qu'on ose penser tout seul : c'est le propre des amis de la liberté. Ceux-là se placent au milieu des factions qui se comballent; et il ne faut pas croire que, s'ils suivent cette ligne, que s'ils s'exposent dans celte carrière, la plus périlleuse de toutes, ils en méconnaissent le désavantage. N'accusons point leur habileté, pour nous dispenser d'honorer leur courage.

Le caractère d'André Chénier était armé contre toute hypocrisie et tout arbitraire : il ne voulait pas plus, comme il l'a dit lui-même, des fureurs démocratiques que des iniquités féodales; des brigands à piques que des brigands à talons rouges; de la tyrannie des palriolcs que de celle de la Bastille ; des privilèges des dames de cour que de ceux des dames de halle. Il eût rougi de choisir entre Coblentz et les jacobins. On le verra, au péril de cette vie qui lui fut arrachée , s'offrir à défendre Louis XVI; et, quand la cause d'une grande infortune lui parut sacrée, la plume qu'il lui prêta avait tracé les plus fortes paroles qu'on ait écrites contre cette résistance que le pouvoir monarchique voudrait opposer à la juste liberté des peuples.

Cependant les événements se précipitaient. Chénier avait mérité la haine des factieux : il avait célébré Charlotte Corday, flétri Collot d'Herbois, attaqué Robespierre; et le procès de Louis XVI vint réveiller la vengeance de ses puissante ennemis. Après avoir épuisé, dans les journaux du temps, tout ce que la raison des âmes généreuses pouvait avoir de force pour faire ehan-

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{;er les formes de cette procédure, il proposa à M. d Malesherljes de partager auprès du roi les périls de sa tâche ; il obtint cet honneur. C'était la première fol qu'il sollicitait auprès des grands.

On sait que le roi , lorsque la sentence de sa mort fut prononcée, avait demandé à l'assemblée, par unejettre pleine de calme et de dignité , le droit d'appeler au peuple du jugement qui le condamnait. Cette lettre, signée dans la nuit du 47 au 18 janvier, est d'André Chénier. Elle a été imprimée sur la minute écrite de sa propre main , et corrigée en plusieurs passages sur les avis de M. de Malesherbes.

Tant d'imprudentes vertus avaient compromis les jours de Chénier. On le décida à quitter Paris vers 1793. Il alla d'abord à Houen , puis à Versailles , où Marie-Joseph avait réuni des suffrages populaires. L'amitié des deux frères s'était entretenue par de continuels et réciproques témoignages. 11 existe une lettre de l'auteur de Henri VIII , où se peint la plus ancienne et la plus ûdèle affection *. C'est à son frère qu'il dédia sa tragédie de Brulus et Cassius, et voici la réponse d'André Chénier :

(1 Mon frère, le beau présent que tu m'as fait en m'aiïessant cette tragédie que j'ai toujours aimée ! Que j'ai eu de plaisir à entendre parler en vrai langage romain ces deux hommes illuslresl Sans doute le grand Brutus, qui écrivit un livre sur la vertu qu'il avait si bien pratiquée, ne s'était pas exprimé autrement. Qu'il m'a été ioux de voir sur le théâtre les âmes de ces grands nommes, de ces nobles meurtriers, ces grands tyranniciaes avec qui l'histoire m'a fait vivre, et que les bavards d'aujourd'hui jugent si bêtement sans les couoaître !

* Voyer hs OEu vres ea prose iV André ClUnier

SUU ANDRE CHÉNÎER. xvii

• Ne crois pas, toutefois, voir le peuple sentir et aoplaudir cet ouvrage comme il le mérite. Ces vertus mâles, austères, ne sont point faites pour des peuples asservis qui ignorent tout ce qui les regarde, qui ne savent pas même comment on les gouverne, aux yous de qui cet ardent amour de la liberté est une passion chimérique, une verlu de roman , qui , ne cherchant que Tamour ou plutôt la galanterie, aiment et idolâtrent

D'un cothurne indolent la rampante mollesse,

et qui semblent ne pardonner à Corneille, à Racine, à Voltaire, les sublimes chefs-d'œuvre qu'ils ont produits qu'en faveur des scènes où ils ont été assez faibles pour daigner se prcler à ce mauvais goût. Mais remonte de plusieurs siècles. Imagine-toi que tu vois jouer ton ouvrage à Rome sur le théâtre de Pompée , devant Chacréa, Thraséas, Tacite, les IMinc , etc. Vois quels applaudissements, et conibirn tous les gens de bien se réjouissent d'entendre parler les derniers des Romains. Et, pour comble de gloire, Caïus, Domilien, Néron, ces monstres, te récompensent par leur honorable haine. Poursuis, fais revivre la tragédie; ne l'amollis jamais, qu'elle soit encore la leçon du genre humain, et ajoute sur notre théâtre une quatrième palme aux trois qui font à notre nation tant d'honneur chez les étrangers, et lui en feront tant chez la postérité. »

André prit la défense de Marie-Joseph contre les injurieuses déclamations de Durke, adressa à son frère Id première de ses Odes, et se plaît sans cesse à rappeler dans ses ouvrages le souvenir de leur mutuel appui.

A Versailles, le dcpulé usa de son crédit pour protéger son aîné, choisit lui-même la maison qui lui servit d'asile , et là , dans ces murs devenus une solitude , abandonné à des jours de tristesse et de paix, notre poêle

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