‹ Poésies. Précedees d'une noticeChapitre 5 sur 93 · XVIII NOTICE · texte numérisé non relu

XVIII NOTICE

eût été conservé à la France sans le plus déplorable et le plus inattendu des événements.

André apprend qu'un de ses amis, M. de Pastoret, venait d'être arrêté à Passy. Il y vole ; il veut offrir à sa famille quelques paroles de consolation. Des commissaires chargés d'une visite de papiers jugèrent suspectes les personnes trouvées dans ce domicile , et les conduisirent toutes en prison. On rechercha l'origine de ce qu'on supposait l'acte de quelque comité; on voulut connaître de quel pouvoir il pouvait émaner, afin de fléchir ce pouvoir : ces démarches furent inutiles. Quelqu'un offrit une somme considérable pour cautionner la liberté du prisonnier : nulle autorité n'osa la lui rendre, et il était arrêté sans ordre !

Cependant les arrêts du tribunal révolutionnaire couvraient Paris de deuil. L'unique sauvegarde des prisonniers était l'oubli où ils tombaient à la faveur du nombre. Ceux qui sont sortis à cette époque de la terrible épreuve des cachots se souviennent que c'est à ce moyen de salut que tendait la sollicitude de leurs amis. 11 fallait se faire oublier ou périr. Marie-Joseph, alors insulté à la tribune, devenu l'objet de la haine particulière de Robespierre, qui redoutait ses principes et enviait ses talents, n'aurait eu que le crédit de faire hâter le supplice; il s'abstenait même de paraître à la conventioa. Il pouvait mourir avec son frère, non le sauver. S'il est de nos censeurs qui sesentent aujourd'hui un héroïsme supérieur à cette âme qui fît parler les Calas et les Gracchus, qu'ils viennent jeter à sa statue la première pierre.

Heureux si du moins l'on eût suivi ses conseils, et si l'on se fût renfermé pour André dans cette prudence qui conserva les jours de M. Sauveur de Chénier, son frère, détenu en même temps à la Conciergerie!

Nous n'expliquons point ces détails pour réfuter U

SUU ANDRÉ CHÊNIER. %ix

basse calomnie qui essaya de rendre Marie-Joseph responsable du sort de son frère. Cette justification serait une injure à sa mémoire. Les plus violents adversaires de ses principes, les plus injustes délracleurs de son talent n'ont jamais trempé dans ces vils soupçons quand ils ont mérité l'honneur de le combattre. Certes, on ne connaît point de raison d'aimer Chénier à M. de Chateaubriand, son successeur à l'Académie. Il a même, dans son discours de réception , laissé revivre trop de ressentiment contre lui; mais, dans ce discours, il ajoute : « Chénier a su , comme moi, ce que c'est que de perdre

• un frère tendrement aimé: il serait sensible à l'hom-

• mage que je rends à ce frère, car il était naturelle- » ment généreux. » On sait que les amis de l'un furent ceux de l'autre jusqu'à la mort. Et la mère, qui a pleuré quatorze ans André Chénier, demeura tant qu'elle vécut avec Marie-Joseph. C'était lui qui la consolait. Appelez maintenant au cœur de toutes les mères de ces calomnies haineuses ou d'un slupide aveuglement.

Mais le père des deux poètes fatiguait de plaintes inutiles les hommes puissants de cette sanguinaire époque. Imprudent vieillard! il parvint à s'en faire entendre.

• Quoi ! lui dit un de ces agents de terreur, que je ne

• nommerai pas parce qu'il vit encore, est-ce parce qu'il B porte le nom de Chénier, parce qu'il est le frère d'an » représentant, que depuis six mois on ne lui a pasen-

• core fait son procès? Allez, monsieur, votre fils sor- » tira dans trois jours. »

Hélas 1 et en effet. Et quand le malheureux père allait parler aux amis de son fils de ses espérances et de sa joie, on lui répondait : « Puissiez-vous ne jamais accuser

• votre tendresse 1 »

André Chénier retoucha dans sa prison des ouvrages que son frère aurait publiés sans doute, si le travail

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