PETITS FRAGMENTS
André Che'nier, dit M. Sainte-Beuve, voulait introduire le génie antique, le génie grec, dans la poésie française, sur des idées ou des sentimenU modernes : tel fut son vœu constant, son but réfléchi ; tout l'atteste. Je veux qu'on imite les anciens, a-t-il écrit en tète d'un petit fragment du poëme d'Oppien Sur la chasse '. Il se reprend aux anciens de plus haut qu'on n'avait fait sous Racine et Boileau; il y revient comme un jet d'eau à sa source, el par delà le Louis XIV; sans trop s'en douter, et avec plus de goût, il tente de nouveau l'œuvre de Ronsard. Ainsi il va quêtant partout son butin choisi. Tantôt ce sont deux vers d'une petite idylle de Méléagre sur le printemps :
L'alcyon sur les mers, près des toits l'hirondelle, Le cygne au bord du lac, sous le bois Philomèle;
k'' '^l c'est un seul vers de Bion {Épithalame (TAehille et de Déidamie ) ;
ot les baisers secrets et les lits clandestins...
*M. Palin, dans sa leçon d'ouverture, publiée le IG décembre 1838 \Hevue de Paris], a rapproché exaclemcut la tentative d'André Chénicr de l'œuvre d'Horace chez les Latins.
La jeune CUe qu'on appelait la belle de Scio... Son araant muurùt... e'.e devint folle... elle courait les montagnes (la peindre d'une manière antique). — ( J'en pourrai un jour faire un tableau, un quadro)... et, longleuips après elle, on chantait celte chanson faite par elle dans sa folie ;
Ne rcvicndra-l-il pas? Il reviendra sans doute. Non, il est sous la tombe; il attend , il écoute. Va , belle de Scio , meurs I il te tend les bras ; Va trouver ton amant , il ne reviendra pasî
M. Sainte-Beuve a retrouvé ces quatre beaux vers inédits sur Bacchus.
C'est le dieu de Nysa, c'est le vainqueur du Gange, Au visage de vierge , au front ceint de vendange. Qui dompte et fait courber sous son char gémissant Du lynx aux cent couleurs le front obéissant...
On peut joindre à ces fragments quelques autres vers sans suite, e'. dans le -1 acicux hasard de l'atelier qu'ils encombrent et qu'ils décorent :
Bacchus, Hymen, ces dieux toujours adolescents.,.
Vous, du blond Anio naïade au pied fluide;
Vous, filles du Zéphyrc et de la Nuit humide.
Fleurs....
Syrinx parle et respire aux lèvres du berger...
Et le dormir suave au bord d'une fontaine...
Et la blanche brebis de laine appesantie...
XXIÎi.
EPtLOrTÙE.
Ma muse pastorale aux regards des Françai» Osait ne point rougir d'habiter les forêts.
Elle eût voulu montrer aux belles de nos villes La champêtre innocence et les plaisirs tianquillcs; Et, ramenant Paies des climats étrangers, Faire entendre à la Seine enfin de vrais bergers. Elle a vu , me suivant dans mes courses rusliqucs, Tous les lieux illustrés par des chants bucoliques. Ses pas de î'Arcadie ont visité les bois. Et ceux du Mincius, que Virgile autrefois Vit à ses doux accents incliner leur feuillage; Et d'Hermusaux flots d'or l'harmonieux rivage, Où Bion , de Vénus répétant les douleurs , Du beau sang d'Adonis a fait naître des fleurs. Vous, Aréthuse aussi, que de toute fontaine Théocrite et Moschus firent la souveraine. Et les bords inontueux de ce lac enchanté, Des vallons de Zurich pure divinité , Qui du sage Gessner à ses nymphes avides Murmure les chansons sous leurs antres humides. Elle s'est abreuvée à ces savantes eaux, Et partout sur leurs bords a coupé des roseaux. Puisse-t-elle en avoir pris sur les mêmes tiges Que ces chnnleurs divins, dont les dodos prestiges Ont aux llcuves charmés fait oublier leur cours , Aux troupeaux l'herbe tendre, au pasteur ses amours. De ces roseaux lies par des nœuds de fougère Elle osait composer sa flûte bocagère, Et voulait, sous ses doigts exhalant de doux sons, 'hanter Pomone et Pan, les ruisseaux, les moissons, Les vierges aux doux y"n\, ft les j^roltes muettes, Et de l'âge d'amour les ardeurs inquiètes.