A ABEL
Abel, doux confident de mes jaunes mystères, Vois, mai nous a rendu nos courses solitaires. Viens à l'ombre écouter mes nouvelles amours ; Viens. Tout aime au printemps, et moi j'aime toujour; Tant que du sombre hiver dura le froid empire , Tu sais si l'aquilon s'unit avec ma lyre. Ma Muse aux durs glaçons ne livre point ses pas ; Délic'te , elle tremble à l'aspect des frimas , Et près d'un pur foyer, cachée en sa retraite, Entend les vents mugir, et sa voix est muette. Mais sitôt que Procné ramène les oiseaux, Dès qu'au riant murmure et des bois et des eaux, Les champs ont revêtu leur robe d'hyménoc, A ses caprices vains sans crainte abandonnée. Elle renaît; sa voix a retrouvé des sons ; Et comme la cigale, amante des buissons, De rameaux en rameaux , tour à tour reposée , D'un peu de fleur nourrie et d'un peu de rosée, S'égave , et des beaux jours prophète harmonieux , Aux chants du laboureur mêle son chant joyeux ; Ainsi, courant partout sous les nombreux ombrages, Je vais chantant Zéphyr, les nymphes, les bocages, El les fleurs du printemps et leurs riches couleurs Et mes belles amours , plus belles que les fleurs.
ïv ÉLfiGIET.
ÎMITÉ d'cNE idylle DE BIO?!.
Loin dos bords trop fleuris de Gnide et de Paphos,
Effrayé d'un bonheur ennemi du repos,
J'allais, nouveau paslcur, aux champs de Syracuse
Invoquer dans mes vers la nymphe d'Arélhuse ;
Lorsque Vénus, du haut des célestes lambris,
Sans armes , sans carquois , vint m'amener son fils.
Tous deux ils souriaient : « Tiens, berger, me dil-elle..
Je te laisse mon fils , sois son guide fidèle ;
Des champélres douceurs instruis ses jeunes ans;
Montre-lui la sagesse, elle habile les champs. »
Elle fuit. Moi , crédule à cette voix perfide.
J'appelle près de moi l'enfant doux et timide.
Je lui dis nos plaisirs , et la paix des hameaux ;
Un 'lieu même au Pénée abreuvant des troupeaui ,
Baccns et les moissons ; quel dieu, sur le Ménale,
Forma de neuf roseaux une flûte inégale.
Mais lui, sans écouler mes rustiques leçons,
M'apprenait, à son tour, d'amoureuses chansons :
La douceur d'un baiser , et l'empire des belles ;
Tout rOlympe soumis à des beautés mortelles;
Des flammes de Vénus Pluton même animé ,
,Et le plaisir divin d'aimer of d'être aimé.
' ]}ue ses chants étaient doux ! je m'y laissai surprendre,
illon âme ne pouvait se lasser de l'entendre.
Tous mes préceptes vains, bannis de mon esprit,
Pour jamais firent place à tout ce qu'il m'apprit.
Il connaît sa victoire, et sa bouche embaumée
Verse un miel amoureux sur ma bouche pâmée.
Il coula dans mon coeur; et, de cet heureux jour..
Et ma bouche et mon cœur n'ont respiré qu'amour.
0 lignes que sa main , que son cœur a tracées f 0 nom baisé cent fois! craintes bientôt chassées ! Oui : cette longue route et ces nouveaux séjours, Je craignais... Mais enfin mes lettres, nos amours, Ma mémoire , partout sont tes chères compagnes. Dis vrai I Suis-je avec toi dans ces riches campagnes Où du Rhône indompté l'Arve trouble et fangeux Vient grossir et souiller le cristal orageux ?
Ta lettre se promet qu'en ces nobles rivages Où Senart épaissit ses immenses feuillages , Des vers pleins de ton nom attendent ton retour. Tout trempés de douceurs, de caresses, d'amour. Heureux qui, tourmenté de flammes inquiètes, Peut du Per messe encor visiter les retraites, Et, loin de son amante égayant sa langueur, Calmer par des chansons les troubles de son cœur ! Camille, où tu n'es point, moi je n'ai pas de Musc. Sans toi, dans ses bosquets Hélicon me refuse; Les cordes de la lyre ont oublié mes doigts , Et les chœurs d'Apollon méconnaissent ma voix. Ces regards purs et doux, que sur ce coin du mon(J<> Verse d'un ciel ami l'indulgence téconde , N'éveillent plus mes sens ni mon âme. Ces bords Ont beau de leur Cybèle étaler les trésors ; Ces ombrages n'ont plus d'aimables rêveries. Et l'ennui taciturne habile ces prairies. Tu fis tous leurs attraits : ils fuyaient avec lui Sur le rapide char qui t'éloignait de moi.
Errant et fugitif, je ùemande Camille
A ces antres, souvent notre commun asife;
Ou je vais te cherchant dans ces murs attristés^
Sous tes lambris , jamais par moi seul habités,
Où ta harpe se tait, où la voùle sonore
Fut pleine de ta voix et la répète encore;
Où tous ces souvenirs cruels et précieux
D'un humide nuage obscurcissent mes yeux.
Mais pleurer est amer pour une belle absente ;
Il n'est doux de pleurer qu'aux pieds de son amante,
Pour la voir s'attendrir, caresser vos douleurs,
El de sa belle main vous essuyer vos pleurs ;
Vous baiser, vous gronder, jurer qu'elle vous aime,
Vous défendre une larme et pleurer elle-même.
Eh bien ! sont-ils bien tous empressés à te voir ?
As-lu sur bien des cœurs promené ton pouvoir?
Vois-lu les jours suivis de plaisir et de gloire,
El iliucun de tes pas compter une victoire ?
Oh ! quel est mon bonheur si , dans un bal bruyant ,
Quelque belle tout bas te reproche en riant
D'un silence distrait ton âme enveloppée.
Et que sans doute ailleurs elle est mieux occupée !
Mais, dieux! puisses-tu voir, sous un ennui rongeur,
De la chère beauté sécher toute la fleur.
Plutôt que d'être heureuse à grossir tes conquêtes,
D'aller chercher toi-même et désirer des fêtes,
Ou sourire le soir, assise au coin d'un bois,
Aux éloges rusés d'une flatteuse voix,
Comme font trop souvent de jeunes infidèles,
Sans songer que le ciel n'épargne point les belles.
Invisible, inconnu, dieux! pourquoi n'ai-je pas
•Sous un voile étranger accompagné tes pas ?
j'ai pu de ton esclave, ardent, épris de zèle.
Porter, comme le cœur, le vêtement fidèle.
Quoi ! d'autres loin de moi te prodiguent leurs soins ,
Devinent tes pensers , tes ordres , tes besoins I
Et quand d'âpres cailloux la pénible rudesse
De tes pieds délicats offense la faiblesse.
Mes bras ne sont point là pour presser lentement
Ce fardeau cher et doux et fait pour un amant!
Ah ! ce n'est pas aimer que prendre sur soi-même
De pouvoir vivre ainsi loin de l'objet qu'on aime.
Il fut un temps, Camille, où plutôt qu'à me fuir
Tout le pouvoir des dieux t'eût contrainte à mourir I
Et puis d'un ton charmant ta lettre me demande
Ce que je veux de (oi , ce que je le commande !
Ce que je veux ? dis-tu. Je veux que ton retour
Te paraisse bien lent; je veux que nuit cl jour
Tu m'aimes. (Nuit et jour, hélas ! je me tourmente.)
Présente au milieu d'eux, sois seule, sois a!)sentc ;
Dors en pensant à moi ; rêve-moi près de toi ;
Ne vois que moi sans cesse, et sois toute avec moi.
Au retour d'un festin, seule, ô dieux! sur ta couche, Si cet heureux papier s'appiochait de ta bouche I Enfermé dans la soie , oh ! si la belle main Daignait le retrouver, le presser sur ton sein I Je le saurai ; l'Amour volera me le dire. Dans l'âme d'un poêle un dieu même respire. Et ton cœur ne pourra me faire un si grand bien, Sans qu'un transport subit avertisse le mien. Fais-le naître, ô Camille ; alors toutes mes peines S'adoucissent. Alors, dans mes paisibles veines. Mon sang coule en flols purs et de lait et de miel, Et mon âme se croit habitanle du ciel l
rs ÉLÉGIES.
Ainsi le jeune amant, seul, loin de ses délices,
S'assied sous un mélèze au bord des précipices,
Et là revoit la lettre où, dans un doux ennui,
Sa belle amante pleure et ne vit que pour lui.
Il savoure à loisir ces lignes qu'il dévore;
Il les lit, les relit et les relit encore,
Caise la feuille aimée et la porte à son cœur.
Tout à coup de ses doigts l'aquilon ravisseur
Vient, l'emporte et s'enfuit. Dieux! il se lève, il crie,
Il voit, par le vallon, par l'air, par la prairie,
Fuir avec ce papier, cher soutien de ses jours.
Son âme et tout lui-même et toutes ses amours.
Il tremble de douleur, de crainte , de colère.
Dans ses yeux égaies roule une larme amère.
Il se jette en aveugle, à le suivre empressé,
Court, saute, vole^ et l'œil sur lui toujours fixé,
Franchit torrents, buissons, rochers, pendantes cimes ,
ILl l'allcint, hors d'haleine, à travers les abîmes.
Ah I je les reconnais, et mon cœur se réveille.
0 sons I ô douces voix chères à mon oreille !
0 mes Muses, c'est vous; vous mon premier amour,
Vous qui m'avez aimé dès que j'ai vu le jour.
Leurs bras , à mon berceau dérobant mon enfance ,
Me portaient sous la grotte où Virgile eut naissance.
Où j'entendais le bois murmurer et frémir ,
Où leurs yeux dans les fleurs me regardaient dormir.
Ingrat! ô de l'amour trop coupable folie 1
Souvent je les outrage et fuis et les oublie j
ÉLÉGIES. fi)
Et sitôt que mon cœur est en proie au chagrin,
Je les vois revenir le front doux et serein.
J'étais seul, je mourais. Seul, Lycoris absente
De soupçons inquiets m'agite et me tourmente.
Je vois tous ses appas , et je vois mes dangers ;
4h ! je la vois livrée à des bras étrangers.
Elles viennent ! leur voix, leur aspect me rassure :
Leur chant mélodieux assoupit ma blessure ;
Je me fuis, je m'oublie, et rnes esprits distraits
Se plaisent à les suivre et retrouvent la paix.
Par vous , Muses , par vous , franchissant les collines,
Soit que j'aime l'aspect des campagnes sabines,
Soit Catile ou Falerne et leurs riches coteaux,
Ou l'air de Blandusie et l'azur de ses eaux :
Par vous de l'Anio j'admire le rivage ,
Par vous de Tivoli le poétique ombrage ,
Et de Bacchus assis sous des antres profonds,
La nymphe et le satyre écoutant les chansons.
Par vous la rêverie errante, vagabonde.