XXIV NOTICE
paraissait énorme aux libraires; et je savais la critiqu( de -18^9 plus sensible aux défauts qu'aux qualités du» ouvrage. La feuille le plus en crédit de cette époque m'accusa en effet d'indulgence. « II est fâcheux que l'édi- • leur n'ait pas fait justice d'une grande moitié de ces » essais; il eût mieux servi les intérêts de son auteur, » et il eût rendu le succès du livre moins probléma- » tique. »
Le public pense autrement; et on peut surtout aujourd'hui compter qu'il ne suivra pas sans intérêt ces traces indécises, où les pas de la poésie ne sont encore empreints qu'une fois. On aimera peut-être à étudier un langage où l'économie des mots et des signes atteste l'impérieuse hâte de l'improvisation. Ce sont les plus elliptiques indices de la pensée du poète , l'argument de sa composition. Ici une précaution pour soulager sa mémoire, là une promesse qu'il se fait à lui-même d'exécuter sa pensée. Deux coups de ce crayon annoncent quelquefois un tableau; deux lignes incohérentes, une foule de sentiments et d'images.
L'ensemble de la poésie d'André Chénier donne l'enchantement. Elle a ce qui est le caractère des œuvres du génie : le pouvoir devons ravir à vos propres idées, et de vous transporter dans le monde de ses créations. Vous verrez partager cette ivresse enthousiaste aux esprits les plus difficiles et les plus accoutumés, par la rétlcxion, à calculer l'effet de la pensée. La plupart de ses Idylles sont des modèles dont Théocrite avouerait l'ordonnance; et ses Élégies, des inspirations où Tibulle a jeté sa flamme , où La Fontaine a mêlé sa grâce.
Mais nous oublions , ^n parlant des choses qui feroni vivre son nom , que quelques jours lui restent encore dans la captivité, et qu'il convient d'achever une tâche douloureuse. Les deux Trudaine étaient aussi détenus à
SUR ANDRÉ CIIENIER. x\y
Saint-Lazare ; et Suvce, prisounier comme eux, «j'occupait de faire le portrait d'André. Celle peinture, posseoie aujourdhui par M. de Cailloux , est la seule image qui reste de lui. C'est à Saint-Lazare qu'il composa, pour mademoiselle de Coigny, celle ode, la Jeune Captive, que peut-élre on n'a jamais lue sans attendrissemenL La veille du jour où il fui jugé, son père le rassurait encore, en lui parlant de ses talents et de ses \erlus : « Hélas .' dit-il, M. de Malesherbes aussi avait des vertus! «
Il parut au tribunal sans daigner parler ni se défendre. Déclaré ennemi du peuple, convaincu d'avoir écril contre la liberté et défendu la tyrannie, il fut encore chargé de l'étrange délit d'avoir conspiré pour s'évader. Ce jugement fut rendu pour être exéculé le 7 thermidor, c'est-à-dire l'avant-veille de ce jour qui eût brisé ses fers, et qui délivra loule la France.
MM. ll^ Trudaine demandèrent la faveur de périr avec lui; mais on les avait réservés à l'exécution du lendemain ( du lendemain , 8 thermidor ! ). Les bourreaux s'applaudissaient alors quand la victime pouvait reconnaître le sang de ses amis à la place où elle allait répandre le sien.
Chénier monta à huit heures du matin sur la charrette des criminels. Dans ces instants où l'amitié n'est jamais plus vivement réclamée, où l'on sent le besoin d'épancher ce cœur qui va cesser de battre, le malheureux jeune homme ne pouvait ni rien recueillir ni rien exprimer des affections qu'il laissait après lui. Peul-èlre il regardait avec un désespoir stérile ses pâles compagnons de mort : pas un qu'il connût! A peine savait-il, dans les trenle-huit victimes qui l'accompagnaient, les noms de MM. de Montalembert, Créqui, de Montmorency, celui du bnron de ïrenck, et de ce généreux LoiseroUes, qui s'omnicssail de mourir pour laisser vivre un fils à sa
Txvi NOTICE
place: mais aucun d'eux u'olait dans le secret de son âme. Gct esprit qui cnlcndilsa ponsce, ce cœur parcnl du sien , comme a dit le poëlc, Cliénicr l'appelait peutêtre et frémissait de son vœu... quand tout à coup s'ouvrent les portes d'un cacliot fermé depuis six mois ; et Ton place à ses côtés, sur le premier banc du char fatal, son ami, le peintre des Mois , l'infortuné Roucher.
Que de regrets ils exprimèrent l'un sur l'autre ! « Vous, » disait Chénier, le plus irréprochable de nos citoyens I » un père, un époux adoré! c'est vous qu'on sacrifie! » — Vous! répliquait Roucher, vous, vertueux jeune I) homme! on vous mène à la mort, brillant de génie et » d'espérance! — Je n'ai rien fait pour la postérité, » répondit Chénier; puis, en se frappant le front, on l'entendit ajouter : Pourlanl j'avais quelque chose là!
C'était la Musc, dit l'auteur de René et d'Alala, qui lui révélait son talent au moment do la mort. 11 est remarquable que la France perdit, sur la fin du dernier siècle, trois beaux talents à leur aurore : Malfi'.âtre, Gilbert et André Chénier. Les doux premiers ont péri de misère, le troisième sur un échafuud.
Cependant le char s'avançait, et, à travers les tlots de ce peuple que son malheur rendait farouche, leurs yeux rencontrèrent ceux dun ami , qui accompagna toute leur marche funèbre, comme pour leur rendre un dernier devoir, et qui raconta souvent au malheureux père, qui ne survécut que dix mois à la perte de son fils, les tristes détails de leur fin.
Ils parlèrent de poésie à leur dernier moment. Pour eux , après l'amitié , c'était la plus belle chose de la terre. Racine fut l'objet de leur entretien et de leur dernière admiration. Ils voulurent réciter ses vers comme pour étouffer les clameurs de cette foule qui insultait à leur courage et à leur innocence. Quel fut le morceau qu'ils
SUR ANDRÉ CHÉNIER. xxv»
chdisirenl? Quand je fis cette question à un homme dont râ{;e et les malheurs commencent à glacer la mémoiio , il hésita à me répondre. Il me promit de rechcrchi. r ce souvenir, de s'informer près de quelques personnes à qui , autrefois, il avait pu le raconter. Je demeurai dans une pénible attente, jusqu'à ce qu'on me dît, après quelques jours, et avec l'accent d'une sorte d'indifférence: C'éL'.it la première scène iïAndromaque.
Ainsi, tour à tour, ils récitèrent le dialogue qui expose celte noble tragédie. Chénier, que cette idée avait frappé le premier, commença; et peut-être un dernier sourire effleura ses lèvres, lorsqu'il prononça ces beaux vers :
Oiii. puisque je retrouve un ami si fidèle, Ma fortune va prendre une face nouvelle ; El déjà son courroux semble s"èlre adouci, Depuis qu'elle a pris soin de nous rejoindre ici.
Ces senliments étaient dans son cœur, l'époque où il succomba les explique. Pouvait-il regretter l'avenir? Il avait désespéra, en France, de la cause de la vertu et de la liberté.
Ainsi périt ce jeune cygne, étouffé par la main sanglante des révolutions. Heureux de n'avoir élevé de culte qu'à la vérité, à la patrie et aux Muses; on dit qu'en marchant au supplice il s'applaudissait de son sort: je le crois. Il est si beau de mourir jeune! 11 est si beau d'offrir à ses ennemis une victinie sans tache, et de rendre su Dieu qui nous juge une vie encore pleine d'illusions!
IL DE LAiOliCUE.
ANDRÉ CHÉNIER
D'ANDRÉ CHÉNIER