‹ Poésies (volume 2)Chapitre 10 sur 208 · A MONSIEUR L'ABBÉ SAILLANT · texte numérisé non relu

A MONSIEUR L'ABBÉ SAILLANT

Car celai d'entre vous tous qui est le plus petit, c'est celui-là qui sera grand,

Saint Luc, c. ix, y, 42.

« Bords aimés du Jourdain , Liban silencieux ,

Cèdres contemporains de nos premiers aïeux,

Bethsaïde , Emmaiïs , lac de Tibériade ,

Votre aspect rajeunit mon cœur vieux et malade!

Après quatre-vingts ans ici je me revois ;

Voici les grands palmiers, aussi verts qu'autrefois,

Et le noir térébinthe et les ondes sonores ,

Où les femmes , le soir, remplissaient leurs amphores.

Et c'est là qu'il s'assit à l'ombre du figuier,

Que sur le roc bruni je le vis s'appuyer ;

C'est là, je me souviens 1... »

Ainsi , d'une voix lente , Un vieillard , accablé par la chaleur brûlante ,

Parlait et s'arrêtait , regardant le pays ,

Et le lac , et les monts , et les champs de maïs.

Au détour du chemin un figuier séculaire ,

Debout sur le penchant d'un coteau circulaire

D'où les yeux embrassaient un immense horizon ,

Étendait ses rameaux sur un sombre gazon.

Ces lieux , chers au vieillard , faisaient dans sa pensée

Vibrer les souvenirs d'une époque effacée ;

Car, sous l'arbre aux doux fruits, sitôt qu'il arriva,

Il prononça tout haut le nom de Jéhova ,

Et , tombant à genoux , frappa du front la terre.

Des enfants qui jouaient dans ce lieu solitaire ,

N'osant à son aspect ni courir ni crier,

Avec étonnement le regardaient prier.

L'un , immobile, fixe et la main entr'ouverte,

Avait laissé tomber une datte encor verte

Et semblait tout surpris qu'on pût être aussi vieux.

Un autre, plus craintif et non moins curieux,

Blotti dans un buisson , passait sous une branche ,

Comme un fruit déjà mûr, sa tête rose et blanche ;

Les autres n'avaient point suspendu leurs ébats.

Un plus petit riait et lui tendait les bras.

Car le vieil étranger brillait de bienveillance ;

Et d'ailleurs la vieillesse est la sœur de l'enfance.

Or, lentement, un doigt sur les lèvres placé, Le plus âgé de tous vers lui s'est avancé ; Un autre à pas furtifs l'a suivi par derrière. Cependant le vieillard , terminant sa prière ,

Se relève et s'assied au pied du rocher gris ,

Regarde les enfants avec un doux souris ,

Et doucement leur dit : — «c Venez , petits farouches ,

Que je ne chasse pas la gaîté de vos bouches;

En vous voyant joyeux , enfants , il me souvient

Que je fus comme vous , et la paix me revient. »

Les enfants à sa voix reprennent de l'audace

Et l'entourent bientôt. L'un d'entre eux , avec grâee :

— « Quoi donc , vous , lui dit-il , vous si vieux et si grand, Vous étiez comme nous jeune et toujours courant?

Ces temps-là sont bien loin? »

— « Les pères de vos pères Étaient mes compagnons, mes amis et mes frères. »

— . a Mais alors de ces temps il ne vous souvient plus? »

— c Depuis quatre-vingts ans ces jours sont révolus ; Quatre-vingts fois depuis , au souffle de l'automne , Les arbres de ces monts ont jeté leur couronne; Tandis que j'ai vécu , seul , sous les cèdres verts, Priant et contemplant Dieu dans son univers. Pourtant il me souvient qu'autrefois , sous cette ombre , Lorsque j'étais enfant, nous venions en grand nombre. Un jour, sous un soleil chaud comme celui-ci ,

Nous jouions comme vous , beaux et joyeux aussi , Lorsqu'apparut , suivi par une foule immense , Un homme jeune encore; il marchait en silence ,

Et, lorsque sur la route il s'arrêtait parfofs , Pour parler à ces gens attentifs à sa voix, La foule s'inclinait en lui rendant hommage, Gomme devant Dieu même ou sa vivante image. L'un de son manteau brun voulait toucher le bas , L'autre baiser la place où s'imprimaient ses pas ; Tous l'entouraient d'amour : c'est qu'aussi sa figure Rayonnait sous le jour d'une bonté si pure ! Ses grands yeux bleus si doux , son sourire sans fiel , Ses longs cheveux dorés comme un rayon de miel , A nos regards surpris l'entouraient d'auréoles. Quand ses lèvres s'ouvraient pour de saintes paroles , Sa voix allait au cœur des peuples abattus ; Et sa beauté , c'était la splendeur des vertus. Or, cet homme divin , c'était celui qu'on nomme Jésus , qui se disait alors le Fils de l'Homme 1

« Que de fois Tavait-on exalté jusqu'au ciel ,

Ce prophète inspiré , ce nouveau Daniel ,

Qui , par Dieu même instruit dans les saints tabernacles,

Parcourait la Judée en semant des miracles ,

Qui disait à l'aveugle : Ouvre les yeux et vois !

Au paralysé : Marche ! Au sourd : Entends la voix !

Qui commandait aux vents « à l'onde , à l'enfer même ,

Et réveillait les morts de leur sommeil suprême !

Il s'assit là ! Nous tous ardents à l'approcher,

Nous courions; mais la foule obstruait le rocher,

Et chacun s'opposait à nous avec rudesse.

Il nous vit , et , voulant aider notre faiblesse ,

Tourna vers nous ses yeux tendres et triomphants :

a Laissez venir à moi tous ces petits enfants;

« Ne les empêchez point,- dit-il d'un ton modeste;

a Car le royaume saint de mon père céleste

« Est pour tous ces petits qui m'aiment , et pour ceux

« Qui possèdent un cœur candide et pur comme eux ;

« Et du banquet divin nul ne sera convive

« S'il n'a point d'un enfant la pureté naïve.

a En vérité , c'est moi , c'est moi qui vous le dis ,

« Si quelqu'un scandalise un seul de ces petits ,

« Il vaudrait mieux pour lui qu'une main meurtrière

a A son cou suspendît une meule de pierre

« Et qu'au fond de ce lac il fût précipité ;

a Car il sera maudit pendant l'éternité.

« Mais quiconque, en mon nom, les accueille et les aime,

« Celui-là me reçoit et me chérit moi-même. »

« Ayant ainsi parlé , sur nos fronts réunis

Il étendit la main et dit : Soyez bénis !

Et puis me choisissant , le Rédempteur du monde

Couronna d'un baiser ma tête rose et blonde. »

Les enfants souriaient au récit du vieillard , Quand des gens du pays passèrent par hasard. Tandis qu'il annonçait à la troupe docile Les préceptes divins écrits dans l'Évangile, Avec impatience ils l'avaient écouté , Et, lorsqu'il eut fini , d'un ton plein d'âpretè :

— « Que nous veut , dirent-ils , ton Christ et son histoire? Nos enfants ne sont pas d'un autre âge , pour croire

Aux prodiges menteurs d'un vil crucifié! »

— « Hélas! dit le vieillard , vous l'avez renié ;

Cependant , de vos fils n'écartez pas sans cause

La bénédiction que ma main leur impose :

Car la bouche du Christ a placé sur mon front

Un signe que jamais les ans n'effaceront ;

Car les vœux d'un vieillard ne sont jamais funestes

Et ma voix peut monter jusqu'aux parvis célestes. »

Mais eux , sans respecter cet homme surhumain , Arrachaient leurs enfants à sa tremblante main , Et de lui s'éloignaient en haussant les épaules.

Le vieillard descendit par le chemin des saules , Longeant les bords du lac, lentement, pas à pas, Sans maudire ces gens qui ne comprenaient pas. C'est qu'il avait appris, par le fils de la femme , A souffrir sans courroux l'affront le plus infâme , Et tout vieux qu'il était, pauvre, sans feu ni lieu, 11 était grand et fort , car il croyait en Dieu.

Au Parquet, avril 1840.

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