LA JEUNE FILLE ET LES FLEURS
— « Jeune fille cruelle entre les plus cruelles , Pourquoi nous immoler? ne sommes-nous pas belles? Sur le front de nos sœurs le soleil matinal Laisse encor la rosée et l'éclat virginal. Nous-mêmes nous n'avions, sous une. douce haleine, Qu'entr'ouvert nos boutons qui parfument la plaine : Aucun hôte de l'air, aucune abeille encor Ne s'étaient enivrés à nos calices d'or. Le miel y reposait. Ce fut toi la première Qui vins , qui respiras notre odeur printanjère ; Tu nous cueillis , et nous qui n'avions pour fleurir Qu'un matin, avant l'heure il nous fallait mourir. Encor nous nous donnions avec joie en offrande , Pour orner tes cheveux d'une fraîche .guirlande , Pour briller sur ton front , pour embaumer ton seîh ; Et voilà que tu vas , sans regret , sans dessein , Nous semant par la plaine , où le vent, la poussière, Et le pied du passant, cette injure dernière, Flétriront sans retour nos pétales meurtrjs , Qui jusqu'au soir peut-être auraient été fleuris î Retourne-toi ! contemple un instant nos corolles . Rouvrant pour t'accuser leurs lèvres sans paroles, Respire encor , respire un seul instant , rien qu'un , Leur suprême soupir, leur suprême parfum; Donne un dernier regret aux victimes gisantes Qui sous tes pieds mutins périssent innocentes , Et nos âmes de fleur en paix s'envoleront Où tout fuit, où fuira la beauté de ton front; Et ta jeunesse heureuse et la vive allégresse Qui brille sur ta lèvre , ô folle, enchanteresse !
Où fuiront tes désirs, tes rêves, ton amour ,
Où toi-même... Imprudente! Ah ! garde qu'à ton tour
Un être sans pitié comme toi ne te cueille ,
Et jouet d'un instant sans remords ne t'effeuille 1 »
Or l'enfant s'en allait , rieuse , par les champs ; L'oreille inattentive aux reproches touchants , Elle allait ; et l'air pur , le parfum des campagnes, Et les rires lointains de ses jeunes compagnes L'excitaient à la joie , et sa distraite main , Semant toujours ses fleurs , en jonchait le chemin
Mais quand elle revint sur le soir , sa figure
Était triste; ses pieds, dans la poussière impure,
Soulevaient cent débris informes et souillés,
Et le cœur gros de pleurs , les yeux de pleurs mouillés :
— « Ô mes fleurs 1 disait-elle , ô fleurs , si parfumées Quand je vous effeuillais, quand je yous ai semées, Ce matin, sur la route , où donc est votre éclat? La poussière a terni ce contour délicat , Le soleil a séché ces feuilles odorantes, Et les passants oisifs, et les chèvres errantes , Ont fait de vous, hélas ! un objet de mépris ; Et moi-même... je pleure en foulant vos débris. Combien un seul matin a changé mes pensées ! Je vous plains à mon tour , victimes dispersées , Fleurs à qui le parfum ne peut être rendu. Comme votre beauté, mon repos est perdu! »
Juillet f 849.