AU CAIRE
Dans la cour arabesque
Des vieux bains d'El Margouck ,
Sur le divan moresque ,
Le fumeur de Chibouck
Voit , parmi la fumée
De la pipe allumée ,
Danser la brune Aimée,
Au son du tarabouck.
Allah ! comme elle est belle , L'Aimée au doux regard !
Promenant autour d'elle Ses grands yeux de lézard , Pour prélude à la danse Elle tourne en cadence , Se recule et s'avance , Puis salue avec art.
Entends-tu la cymbale Dans ses doigts gracieux ?
Languissante, elle étale Ses bras nus vers les cieux, Renverse avec ivresse Sa tête enchanteresse, Appelant la caresse De la bouche et des yeux.
Sur Tune et l'autre hanche , Au son d'un air plaintif, Tour à tour elle penche Son corps souple et lascif.
Sous le caftan de sole , Son flanc pâmé de joie , Comme un serpent qui ploie , Tressaille convulsif.
Vois-la bondir , pareille Au chevreau dlîl Dâher ; Elle feint qu'une abeille La menace dans l'air, Et pour chasser bien vite La mouche parasite , Elle tourne et s'agite , Plus prompte qu'un éclair.
Dénouant sa ceinture, Elle oppose, en dansant, Un voile à la piqûre
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Du frelon agaçant ; Et toujours avec grâce , On dirait qu'elle chasse L'ennemi dont l'audace Va toujours s'accroissant.
Il vole , il se dérobe Au tissu déployé, Et l'Aimée , en sa robe , L'a senti fourvoyé.
Dans la peur d'un outrage , Elle ôte son corsage, Son caftan à ramage , Son caffieh bleu rayé.
Autour de sa figure , Se déroule et s'enfuit Un flot de chevelure Aussi noir que la nuit , Où de mainte pasquille Pendue à la récille , Le métal qui scintille S'entre-choque avec bruit.
Mais sur sa gorge nue S'enivrant de parfum» , L'abeille continue Ses assauts importuns.
L'Aimée en vain applique , Dernier rempart pudique ,
Le lin de sa tunique Autour de ses flancs bruns.
Soudain comme confuse D'être nue aux regards , La folle qui s'amuse Reprend de toutes parts Sa parure qui traîne, Et vers son front ramène Ses longs cheveux d'ébène , Sur sa poitrino épars..
Dans son caftan se plonge La perle des hou ris.
Elle fuit, divin songe, Laissant nos cœurs épris ; Et son œil , noire étoile , Disparaît sous le voile Qui renferme en sa toile Un coin du paradis.
Longtemps , sous l'arabesque Des vieux bains d'El Margouek , Sur le divan moresque , Le fumeur de Chibouck , Aspirant la fumée De la pipe allumée , Rêve à la brune Aimée , Qui danse au tarabouck.
Avril 1851.
LAISSE-MOI T'ÀIMER
A MARIE DÉSIRÉE
Ah! laisse-moi t'aimer, non d'un amour profane, Mais de cet amour saint, tendre, immatériel, Qui rend le cœur plus pur, l'âme plus diaphane , Qui joint la terre au ciel !
Douce communion qui réunit deux âmes, Comme deux blancs ramiers fondant, d'un même essor, L'éther qui, sur leurs cols, fait reluire des flammes Et des paillettes d'or.
Dieu m'a mis dans le cœur une lyre immortelle ; Quand je me penche en moi je l'entends soupirer ; Mais il faut une main qui se pose sur elle Et la fasse vibrer.
Sois cette main savante , ose toucher la lyre , Pose sur le clavier l'ivoire de tes doigts ; Elle va s'éveiller en hymnes de déliré Et répondre à ta voix.
N'aimes-tu pas les chants, les doux chants du poète? Ne pénètrent-ils pas ton cœur d'un tendre émoi ? Jette donc un regard sur sa lèvre muette ,
Dis-lui : — «Chante pour moi ! »
Alors j'aurai pour toi des chansons merveilleuses , Telles qu'aux nuits de mai , sous le ciel espagnol , Dans les bois de Grenade, aux roses amoureuses, Chante le rossignol.
Ma mélodie aura la douceur des louanges Que modulent en chœur les esprits purs des deux; Je croirai voir passer dans un songe les anges , En regardant tes yeux.
Ah! laisse-moi t'aimer, t'aimer avec délice, De cet amour pieux où l'âme s'épura , De l'amour qui brûlait Dante pour Béatrice , Pétrarque pour (.aura.
Ah! laisse-moi t'aimer, et peut-être toi-même Un jour à fon insu te laisseras charmer ; C'est un amour si pur que celui dont je t'aime ! Ah 1 iaisge*moi ('aimer !
Février 1842.
A MADAME AMÀBLE TASTU.
0 nuit! quel œil humain peut lire dans ton ombre? Quelle voix hous dira ce qui s'agite aux deux, Quand la terre est tranquille et que, sur l'azur sombre, Les astres, dont Dieu seul sait l'éclat et lé nombre, Roulent froids et silencieux?
0 nuit) J'ai vu passer deux fantômes Célèbres î Ils rasaient dans leur vol les dames de Paris. La viHe se berçait dans la paix des ténèbres j Seuls, au sommet des tours , quelques Oiseaux funèbres Tournoyaient ed poussant des cris.
Je les ai vus passer amenant les nuages , Avec un bruit semblable au fracas d'un volcan. L'éclair illuminait leurs yeux et leurs visages; Ils s'avançaient tous deux, portés par les orages. Sur les ailes de l'ouragau.
Tous les deux ils quittaient la tombe inexorable ; Tous les deux ils venaient du tropique enflammé ; L'un des bords où mugit un océan de sable, L'autre d'un roc désert, où le flot implacable Garde son sépulcre enfermé.
Chacun d'eux à son tour fut puissant par la guerre; Vivants, le monde à peine a pu les contenir; Morts, ils n'ont rencontré qu'une insensible pierre, Où le temps ronge eu paix leurs noms et leur poussière, Où les vents seuls viennent gémir.
Leurs fantômes souvent de leurs urnes s'élancent ; Sur ce monde oublieux qui ne les connaît phis, Par la foudre escortés, dans la nuit ils s'avancent, S'inclinent tristement sur l'univers , et pensent A leurs empires disparus.
Je les ai vus tous deux : l'un , comme les rois mages , Ceignait son front hautain de la tiare d'or ; Sur sa barbe flottante avaient neigé les âges; Sou œil fier, qu'autrefois entouraient tant d'hommages, Semblait les commander encor.
Il descendit aux bords où l'Obélisque antique De son dard anguleux semble percer le ciel ; Sur son flanc il croisa son manteau fantastique, Et longtemps mesura le géant granitique, D'un regard sombre et solennel.
Ses yeux étincelaîent d'une flamme éthérée, Tandis qu'il parcourait du regard lentement Cet étrange alphabet d'une langue ignorée, Gravé pour l'avenir, par une main sacrée, Sur les faces du monument.
C'est qu'il y retrouvait sa puissance hautaine, Ses combats retracés en récits glorieux , Et, sous son nom vainqueur, dévoués à la haine, Les noms des rois vaincus , qu'il traînait à la chaîne, Ou qu'il immolait à ses Dieux.
L'autre ombre n'avait pas cet appareil superbe, Quoique son pied jadis eût foulé comme l'herbe
Les rois de l'univers. Les tortures avaient brisé cette grande âme, Et son fantôme encor portait la trace infâme
De l'exil et des fers.
Mais qu'il était sublime et beau sans diadème, Ce héros retrempé dans le fatal baptême
De son adversité 1 C'était bien lui ! c'était sa tête souveraine, Son regard foudroyant, qui tenait en haleine
Le monde épouvanté!
C'était cet uniforme usé par la mitraille ; C'était ce manteau bleu , sur les champs de bataille Tant de fois déployé,
Et ce petit chapeau , couronne populaire, Que trente rois n'ont pu ravir, dans leur colère, A son front foudroyé.
C'est aiusi que, dans l'ombre, au sein de la tempête Qui sur ses pas grondait , lui faisant une fête
Comme un bruit de combats.
Je l'ai vu de son vol embrasser 4a Colonne, Et , sur ce bronze saint que sa gloire environne,
Contempler ses soldats.
Qu'étaient-ils devenus ces vieux vainqueurs du monde? La mort les dévorait dans leur tombe profonde
De Wagram ou d'Eylau , Et leur triste Empereur, pleuraut sur son trophée, Murmurait lentement d'une voix étouffée : — « 0 France î ô Waterloo l »
11 s'inclinait pensif au-dessus de la ville,
Et dans la nuit , longtemps contemplait , immobile,
Le sol que nous foulons, Comme un aigle qui plane aux voûtes éternelles , Se penche sur son aire et couve de ses ailes
Le sommeil des aiglons.
Mais quand il vit briller, comme en un météore, Le fantôme éclatant du vieux roi de l'Aurore, - Il sembla retrouver son pouvoir d'autrefois Et sa majesté pour lui dire :
— « Salut , fils de Memnon ! Salut , vainqueur des rois! Sois bienvenu dans mon empire!
« Souviens-toi , Sésostris, qu'au temps de tes splendeurs, Il fut un peuple grand de toutes tes grandeurs. Pour lui tes bataillons ravageaient les contrées ;
Pour lui , du Niger à l'Indus, De l'océan arabe aux mers hyperborées ,
Tombaient cent peuples confondus.
« Cette Egypte, pour qui tu gagnais des batailles, Ton peuple était pour toi le sang de tes entrailles , Et, quand tu revenais d'affronter le trépas,
S'il applaudissait tes merveilles , 11 n'était aucun bruit , dans les bruits d'ici-bas,
Qui fût plus doux à tes oreilles.
« La France fut ainsi le peuple de mon cœur.
Pour elle, ô Pharaon! mon bras, cent mis vainqueur,
Courba le front des rois réduits au vasselage,
Et, quand j'avais bien combattu , Ses acclamations me payaient mon courage.
Sésostris , me reconnais-tu ? »
— te Oui! dit l'antique aïeul des monarques Numides, Oui ! je te reconnais. Du haut des Pyramides J'accompagnai , témoin de tes hardis travaux ,
Ces quarante siècles de gloire Que ta voix évoquait du fond de leurs tombeaux,
Pour assister à ta victoire.
t Salut! 6 conquérant! je suis digne de toi. Moi-même j'ai rangé T univers sous ma loi. Mes cohortes étaient sœurs des soldats d'Ârcole,
Mon nom frère aîné de ton nom.
Le temps couronnera d'une même auréole
Sésostris et Napoléon.
« Que ta France adorée; où tant d'éclat rayonne, Garde mon Obélisque auprès de ta Colonne, Pour qu'à leur base un jour les siècles à venir,
Épris de nos vastes pensées , Avec un saint respect viennent s'entretenir
De nos étoiles éclipsées. »
C'est ainsi qu'ils pleuraient sur leurs deux monuments. Le ciel s'illuminait de moments en moments, Et je crus entrevoir, à ces lueurs étranges,
Dans les nuages de la nuit, Des armes, des drapeaux, et d'immenses phalanges
Autour d'eux se ranger sans bruit.
Puis l'orage emporta ces visions funèbres, Et je me trouvai seul perdu dans les ténèbres. Les astres éternels , rayonnant de clartés ,
Traçaient leur sillon dans l'espace, Impassibles témoins de nos fragilités
Et du néant de ce qui passe.