‹ Poésies (volume 2)Chapitre 138 sur 208 · LE CERCUEIL DE NAPOLÉON · texte numérisé non relu

LE CERCUEIL DE NAPOLÉON

Les canons du fort leur répondent

C'est Sainte-Hélène ! la voici !

Salut! triste et cruelle plage, Terre de désastre et de deuil !

Le soleil brûle ton rivage, Les flots dévorent tou écueil.

Mais quels souvenirs sur ta cime!

Combien ta nudité sublime Est plus brillante qu'un palais, Roc où le nouveau Prométhée Traîna sa chaîne détestée , Rongé par le vautour anglais !

Salut ! solitaire vallée !

Salut 1 saule aux rameaux pendants,

Tombe, où sa dépouille exilée

Dort captive depuis vingt ans !

C'est ici ! levez cette pierre !

Qu'allons-nous voir? — De la poussière !

Quelques débris d'un fer rouillé!

0 néant de nos destinées !

Restes de ce qui, vingt années,

Tint l'univers agenouillé !

Soudain chaque front se découvre , Les yeux de pleurs sont inondés ; Et voilà que le cercueil s'ouvre !....

Est-ce un miracle?.... Regardez

— C'est lui ! C'est ce front qu'on adore ! Cet œil fermé va-t-il encore

Mi POÈMES ET POÉSIES.

Fasciner le monde ébloui ?

Exempt du commun anatbème , Va-t-il revivre? La mort même N'a pas osé toucher à lui !....

Le cercueil vénéré s'avance; Il monte, et du vaisseau tremblant Nos soldats , courbés en silence , Ont senti tressaillir le flanc.

Alors, des voûtes éternelles, On vit un aigle aux larges ailea Descendre et planer sur le bord ; Puis , ouvrant sa vaste envergure , Avec des cris d'heureux augure Prendre sa course vers le nord.

Le navire , ardent à le suivre , * S'élance sur les flots amers ; Il court , et sa poupe de cuivre Fait blanchir les vagues des mers.

Le soleil brûlant des tropiques L'inonde de splendeurs magiques, Pareil au soleil d'Austerlitz , Sous qui le drapeau tricolore Brilla du couchant à l'aurore , Couvrant l'univers de ses plis.

Mais bientôt l'Océan gronde , le ciel se voile, La voix de l'ouragan mugit dans chaque voile ;

LE CERCUEIL DE NAPOLÉON. m

Le monde épouvanté s'agite avec effort; La mer envahit les campagnes , Les fleuves débordés descendent des montagnes , Entraînant après eux le désastre et la mort.

Eh quoi ! même aujourd'hui que tu n'es que poussière, On ne saurait toucher à ta cendre guerrière Sans que le monde tFemble au bruit de ton cercueil ! Les lauriers , maintenant , attirent donc la loudre ! Et , prêt à replonger l'univers dans la poudre , L'ange exterminateur veillait sur ton écueii !

0 vainqueur! Dieu t'a fait une grandeur fatale; Vivant, tu mis le pied sur l'Europe vassale, Et l'Europe manqua sous ton pied de géant ; Mort , tu ne peux dormir paisible , Et ton cercueil , qui passe avec ton nom terrible , Fait tressaillir les mers ! — Vaincras-tu l'Océan?

Quel naufrage sublime entre tous les naufrages , Si tu t'engloutissais au milieu des orages ! L'Océan , ce concert d'épouvante et d'effroi , Quelle voix pour chanter l'hymne des funérailles ! L'Océan , cet abîme aux immenses entrailles, Quel tombeau gigantesque et seul digne de toi !

Il entre dans la rade , échappé des tempêtes. Le voilà ! le voilà 1 des millions de tètes

S'approchent et disent son nom.

Les acclamations annoncent son passage ;

On n'entend qu'un seul cri , de rivage en rivage : — « Napoléon ! Napoléon ! »

Le voici dans sa gloire avec ses renommées , Avec ce drapeau saint qui guidait nos armées;

Saluez ! soldats invaincus !

0 France! incline-toi. C'est lui 1 c'est le grand homme! Gloire à ces matelots qui rapportent à Rome

Les cendres de Germanicns !

Ouvre-toi devant lui , dôme des Invalides !

Et vous, ses compagnons , vous , guerriers intrépides ,

Debout ! à vos rangs ! le voilà !

Dites s'il fut jadis , dans les temps de vos gloires , Au temps où vous comptiez les jours par des victoires,

Un jour plus beau que celui-là !

Les ombres de vingt rois , pour l'accueillir venues , De Paris triomphant bordent les avenues ,

Ainsi qu'un cortège d'honneur !

Toute haine s'endort sur le cercueil sublime, Et la France , debout , d'une voix unanime ,

Répète : — « Vive l'Empereur ! »

Oui : vive FEmpereur,~et honte à ceux qui pleurent ! Napoléon n'est pas de ces néros qui meurent •

Tout entiers sous un monument ; L'avenir ne peut rien contre sa destinée; De siècle en siècle il marche , et d'année en année

Il grandit éternellement! ! !

Décembre 1840.

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