CONCOURS DE POÉSIE DE
Le siècle de Louis , le siècle des beaux-arts
N'accorda qu'à regret , vaincu par la prière ,
Du pain au grand Corneille , une tombe à Molière.
CL &EL4VWNE.
Un soir , c'était au temps où la cité du bruit
Ne vivait que le jour et s'endormait la nuit ♦
A l'heure où , dans Paris , plein de périls sans nombre ,
Se hâtait le bourgeois surpris au loin par l'ombre ;
Où le noble , escorté de valets , de flambeaux ,
Sous son pesant carrosse et ses quatre chevaux
Faisait frémir le sol durci par la froidure.
Dans une chambre vaste et d'antique structure ,
Que l'âtre illuminait de son reflet errant,
Un homme , en son fauteuil , gisait pâle et mourant.
Sur ce noble visage usé par la souffrance.
Deux Sœurs de charité cherchaient une espérance.
Et n'y trouvant plus rien que maux et que douleurs, Mêlaient aux derniers soins des psaumes et des pleurs. Cet homme, un des plus grands dont notre France estfière, Était Plaute et Térence , et s'appelait Molière.
Déjà souffrant du mal qui devait l'emporter ,
11 avait sur la scène en cor voulu monter :
— « Qu'importe! avait-il dit, maint pauvre camarade
Attend de moi son pain : je joûrai mon Malade,
Dussé-je le jouer pour la dernière fois ! »
Paris était venu s'égayer à sa voix.
Mais , répondant du rire aux rires du parterre ,
II avait ressenti l'atteinte meurtrière ;
Il tombait, par la mort frappé d'un trait vainqueur,
Victime de son art et de son noble cœur.
Soudain , comme le feu d'une lampe épuisée Renaît, brille et s'éteint, cette grande âme usée Reprend toute sa vie en un dernier effort, Avant de la céder pour jamais à la mort. Il laisse errer sa vue autour de cet asile , Témoin d'une existence en chefs-d'œuvre fertile ; Il contemple à regret ces livres délaissés , Ces ouvrages épars et de sa main tracés , Ces enfants aussi grands que leurs aînés peut-être , Qui doivent avec lui mourir avant de naître. Puis il salue enfin les vêtements d'Orgon, De Tartufe , d'Ârgan , d'Alceste , d'Harpagon , Usés sous les bravos d'un public idolâtre, Et par Louis le Grand applaudis au théâtre,
De cet œil tout-puissant, qui dictait à la fois Au bon goût des arrêts , aux nations des lois.
Alors , cachant sa tête entre ses mains glacées , Il exhale en ces mots ses dernières pensées :
— « Je meurs! et j'avais là bien des choses encor ! Je meurs! et malgré moi j'emporte mon trésor , Quand j'étais prêt peut être à léguer à l'Europe Encor quelque Tartufe ou quelque Misanthrope.
Si ces Français du moins , qu'eu les raillant j'aimais , Maintenant que mon rôle est fini pour jamais, Que la toile a baisé sur ma scène dernière , Gardaient le souvenir de leur pauvre Molière ! Ils ne m'oublîront pas; c'est mon plus doux espoir! Sur les bancs du théâtre il me semble les voir , Corrigés par le rire et devenus plus sages , Applaudir aux portraits tracés dans mes ouvrages ! Us se lèvent en foule, et mon front couronné....! A ce bel avenir suis-je donc destiné ? Je crois voir... Oui ! je vois, rassemblé dans la rue , Le peuple de Paris saluer ma statue!
Pardonnez-moi , mon Dieu , ma folle vanité ! » Soudain , croisant les bras sur son cœur agité :
— « J'étouffe! • ajouta-t-il , et ses lèvres plaintives, Aux prières des Sœurs à sa voix attentives, Tentèrent de mêler quelques soupirs confus ;
Il se tut, s'arrêta.... Molière n'était plus !
Le lendemain , les cris de cette foule vaine , Qui se livre en aveugle au premier qui l'entraîne,
Et ne sait respecter ni les pleurs ni le deuil , Du grand poète mort outrageaient le cercueil. Un ministre du Dieu d'amour et de prière Refusait une tombe à l'humaine poussière De qui vécut eu sage et mourut en chrétien : Paris était ligué contre un homme de bien. L'absurde fanatisme animait d'un saint zèle Tous les Orgon du jour , gens à faible cervelle , Qui , pour justifier ce refus absolu , Alléguaient le Tartirfe et ne l'avaient pas lu. Enfin , ce fut par grâce , ô honte de l'histoire! Que ce siècle des arts» des talents , de la gloire, Ce siècle de Louis , si brillant et si beau , Fit à Molière mort l'aumône d'un tombeau l
Génie observateur , dont la vue exercée Lisait si bien au fond de l'humaine pensée , T'étais-tu donc trompé pour la première fois , Lorsqu'on songe tu vis la France , d'une voix , Décernant à. ta cendre un hommage, suprême > En honorant ton nom , s'honorer elle-même? Non! tu savais trop bien qu'en un sur avenir , L'heure de la justice à son tour doit venir. Tu te Tétais prédite et tu l'as attendue. L'homme peut, du génie, à qui la gloire est due, Insulter la puissance et renverser l'autel ; Le génie attendra, car il est immortel !
Deux siècles ont passé. Tous ces nains dont la rage Prodiguait au grand homme et la haine et l'outrage
Ces détracteurs, ce peuple ameuté contre lui ,
Ces ennemis, si fiers, où sont-ils aujourd'hui?
Ils dorment sans mémoire , et l'oubli les dévore ,
Sans qu'on daigne une fois les évoquer encore
Du néant éternel où Dieu les a plongés ,
Pour leur montrer Molière et la raison vengés.
Car l'heure expiatoire à son tour est venue ;
La France a mieux compris celte âme méconnue
Et , par ses œuvres même , instruite à l'admirer ,
Au moderne Ménandre a voulu consacrer
Un de ces monuments dont la splendeur rayonne
Du talent qui l'obtient au peuple qui le donne.
Au lieu même où Molière expira, triste, seul,
Dans la rue où le peuple insulta son linceul ,
Sur le sol illustré par sa demeure antique ,
Visgonti fait surgir un élégant portique.
Là, comme dans un temple immortel désormais,
Brille un socle superbe, où veillent à jamais
Deux Muses que Pradier , ce nouveau Praxitèle ,
Fit naitre et revêtit d'une forme immortelle.
La première , enfant pure , au maintien sérieux ,
Élève noblement son front aimé des deux.
Semblable en sa parure à ces vierges d'Athène ,
Qui nouaient d'un bandeau leurs longs cheveux d'ébène ;
Comme elles belle et fière , et sur un corps charmant
Drapant à plis nombreux un chaste vêtement ,
Elle montre à nos yeux et nous personniûe
Cette moralité, cette philosophie
Par lesquelles Molière, illustrant ses écrits,
Sur la scène comique a remporté le prix.
La seconde , plus leste, en sa grâce mutine, Semble allier Scapiu , Sganarelle et Martine. Du lierre inspirateur ses cheveux couronnés, Sur un front souriant flottent dissiminés ; Sa robe ouverte échappe à sa gorge lascive; Son geste est agaçant , son œil gai , sa main vive; Elle tient ce bâton à frapper toujours prêt Sur Géronte ou Dandin , Sosie ou Jodelet. L'autre avait la sagesse , elle a pris la folie ; L'autre est belle , il lui sied de n'être que jolie ; Elle est le type enfin du gros rire joyeux, Du comique bouffon qui charmait nos aïeux. Toutes deux cependant, par diverses idées, Tendant au même but , toutes deuj accoudées Au piédestal sublime où Molière est assis , Attachent sur lui seul leurs yeux et leurs esprits.
Molière, en cette noble et rêveuse attitude ,
Que lui donnaient jadis la pensée et l'étude ,
Semble les dominer de toute sa hauteur.
Son large front s'incline, et son œil scrutateur
Fixé sur cette rue où la foule , sans cesse ,
Comme en un centre afflue , et se croise , et se presse ,
Étudie à loisir ces visages divers :
Les masques ont changé , mais non pas les travers.
Seurre ainsi nous le montre , ainsi , dans son œil grave
Et sur sa noble bouche , un sourire se grave ,
Sourire amer et doux qui juge les humains.
La plume , le papier sont encor dans ses mains;
Il pense, il va parler 1 il vit.... La France entière
D'un généreux transport te salue , ô Molière !
Et vous , Sénat illustre entre mille rivaux ,
Arbitres du bon goût , qui par vos longs travaux ,
Surpassez de si loin quiconque écrit et pense ,
Vous , l'exemple du monde et l'orgueil de la France ;
Au Comique immortel vous offrez aujourd'hui
Un monument plus beau, plus grand, mieux fait pour lui :
Ce prix donné par vous, dans ce séjour insigne,
Voilà le piédestal dont Molière était digne ,
Car il n'est pas fondé sur le marbre ou l'airain ,
Frêles sujets du Temps , soumis au lendemain ,
Mais sur ce qui peut rendre une gloire infinie ,
Sur le culte et l'amour qu'inspire le génie !
Osez donc maintenant , osez anéantir
Ces mots tracés jadis au jour du repentir :
— a Rien ne manque à sa gloire , i) manquait à la nôtre ! » Ce cri d'un autre temps n'est plus fait pour le vôtre. Lorsque désavouant d'injustes devanciers , L'Académie en deuil couronna de lauriers
Le buste de Molière accueilli comme un hôte , Elle se fît honneur en confessant sa faute. Mais en plaçant si haut le poète outragé , De ses persécuteurs vous l'avez mieux vengé ; Vous avez à la vôtre enchaîné sa mémoire :
— a Molière est désormais acquis à votre gloire ! »