ILLUSIONS PERDUES
Nul bruit que l'eau qui coule avec sa morne voix , Entre les rives assombries.
Eau verdàtre et plaintive , et ressemblant si peu A ce flot murmurant, plein de joie et de feu, Qui , sur le sable d'or, sous la lumière vive , Roulait seS diamants , ses perles , ses rubis ; Dont l'écho redisait le joyeux cliquetis Aux arbres penchés sur la rive.
Puis, quand il voit au loin ces femmes aux doux yeux, Ces lyres qu'il touchait d'un doigt mélodieux, Ces écharpes d'azur que lui-même a données, Ces grâces, ces chansons, ces fronts au pur éclat, Ces chevelures d'or sur un cou délicat Au vent qui passe abandonnées;
Quand il a reconnu ces fêtes de l'amour, Ces poèmes si longs qui durent un seul jour, Ces siècles de plaisir qu'en une heure on embrasse : « — Hélas! dit- il, hélas ! parfums de l'être aimé, Grâces, rires, chansons, tout ce qui m'a charmé, Voilà ma jeunesse qui passe.
« Elle passe! elle a fui! Jeunesse, joyeux temps, 0 nacelle! ô vous tous, amis de mon printemps, Attendez -moi ! fermez cette voile de soie ! M'abandonnerez -vous sur ces bords écartés? Ingrates et cruels , quoi ! sans moi vous partez , O vous , les enfants de ma joie ! »
Pleurs douloureux mais vains ! Tout est illusion.
— L'amour?— Uôve trompeur ! — La barque? — Vision !
— Les joyeux compagnons et les belles? — Fantômes 1 Ce qui n'est que trop vrai , malheureux délaissé , C'est que ta coupe est vide et ton printemps passé,
C'est que tes fleurs n'ont plus d'arômes !
La barque enchanteresse est partie à jamais ; Tous, amantes, amis, pendant que tu dormais, T'ont quitté sans regret pour la nouvelle fête. Et , si jamais l'esquif revient une autre fois , Tu seras étendu sous l'herbe où tu t'asseois... Résigne- toi , courbe la tête !