A MADAME LA COMTESSE DE B
Madame, il me souvient de ce jour trop rapide Où, m'ayant accepté pour votre chevalier, Dans votre Romefort vous me serviez de guide : Il est de ces bonheurs qu'on ne peut oublier.
Au sommet du donjon qui domine la plaine, Jp vous suivais, passant où vous aviez passé ; Et du sombre manoir, aimable châtelaine, Vous me ressuscitiez ce fantôme glacé.
Vous évoquiez ces preux dont l'âme fut si grande Sous le pourpoint de soie ou l'armure en métal ; Mais auprès de l'histoire il manquait la légende : Il fallait une fée au donjon féodal.
On m'a, dans le pays, fait le récit étrange D'une charmante fée errante aux alentours; . Aux grâces d'une femme elle unit un cœur d'ange, Et d'un castel voisin elle habite les tours.
Souvent à Romefort on la voit apparaître. A sa voix le deuil cesse et le malheur finit; Le pauvre qui l'invoque aussitôt sent renaître En son cœur l'espérance, et tout bas la bénit.
Les enfants du hameau qui s'en vont à l'école. Pour complaire à la fée apprennent leurs leçons ; Par elle, ils savent l'art de fixer la parole, Et ,vont, joyeux oiseaux, lui chanter leurs chansons.
Des lettres, des beaux-arts aimant l'essor sublime, Elle dérobe au temps ce qu'il allait flétrir; Elle a Tàme qui crée et l'esprit qui ranime : Ce qu elle a préféré ne saurait plus mourir.
La voir est un plaisir, la connaître une joie ; Heureux ceux qu'elle enchante, et plus heureux encor Ceux qui sont aimés d'elle et marchent dans sa voie. Que n'offrirait-on pas pour un pareil trésor?
Oh 1 que longtemps elle aille, adorable et discrète, Répandant ses bienfaits sans laisser voir sa main ; Réchauffant tous les cœurs touchés par sa baguette ; Que les fleurs qu'elle sème embaument son chemin 1
Les pauvres dont la peine est par elle étouffée. Les enfants, les vieillards, la nomment à genoux. Je ne vous dirai pas le nom de cette fée ; Mais chacun la connaît, Madame,... excepté vous.
Longefoirt, novembre 1 857