PROMENADE EN SEPTEMBRE
Sur les terres labourées !
Les sommets d'où fuit le jour
Tour à tour Perdent leurs teintes pourprées.
Chaque oiseau dans la forêt
Disparaît, En criant sous les ramures ; Un éclat confus de voix
Sort des bois , Puis s'achève en longs murmures.
Le dernier rayon s'enfuit :
C'est la nuit!...
Dans la brume qui s'élève , Le vallon vaste et profond
Se confond Et s'efface comme un rêve.
. Le brouillard vient froid et lent,
Nous voilant Comme un linceul qu'on déplie.
Ce beau soir si tôt passé
M'a glacé Le cœur de mélancolie.
0 jours que naguère encor,
flein d'essor, J'appelais d'un cœur avide, Je vous salue en secret
D'un regret, Dans votre fuite rapide.
O ma brillante saison 1
Horizon Qui me semblais sans barrière , Je te touche avec la main ;
Mon chemin Est déjà long en arrière.
Pour endormir mon émoi,
Berce - moi De ton amour qui m'enivre ; Mêle à mon austérité
Ta gaîté, . Et console-moi de vivre 1
Si par toi mon cœur aimé
Dort calmé , Un deuil secret y demeure ; Septembre a quelques retours
De beaux jours, Mais la nuit vient de bonne heure.
L'oiseau chante à pleine voix ,
Et les bois Gardent encor leur couronne ; Mais sous l'austère beauté
De l'été, On pressent déjà l'automne.
A M. LÉON GOIGNET
Venise ! oh ! que de fois un désir fantastique A transporté mon cœur sur ton Adriatique 1 De l'espace et du temps déchirant le rideau , J'ai rêvé tes canaux sillonnés de gondoles, Et tes palais de marbre et tes blanches coupoles , Et ton Saint- Marc et ton Lido !
Là, parmi les splendeurs de ton architecture, J'aime à ressusciter les rois de la peinture Qui prenaient leurs couleurs au ciel vénitien; Je vois les deux Palma , dont le génie éclate , Véronèse drapé de pourpre et d'écarlate , Et le grand maître Titien 1
Les uns glissent, bercés par les ondes limpides, Souriant aux chansons de ces beautés splendides, De ces reines d'un jour, qui vivront sous leur main; D'autres , le front pensif , sur la sombre lagune , Vont rêver, isolés de la foule importune , A leur chef-d'œuvre de demain.
Toi, surtout, Robusti , vieillard au front austère, Aussi fier que ton nom, j'aime ton caractère. Où tout autre eût cédé, tu luttes et grandis. Tu veux le premier rang dans la noble phalange : La terre à Titien, l'enfer à Michel -Ange, A Tin tore t le paradis !
Maître ! quand Venise en ivresse S'égaie et rit de toute part , Pourquoi rester, dans ta vieillesse , Dédaigneux et fier à l'écart ?
C'est, que ton âme est orgueilleuse.
De ta fille, enfant merveilleuse, Tu soutiens le sublime essor.
Ainsi le chêne, dans sa force, Sur ses bras, à la rude écorce, Suspend la vigne aux grappes d'or.
LA FILLE DU tINTORET. 467
Belle et sainte! On dirait un ange.
Les cieux doivent la regretter; Ses regards ont un charme étrange , Sa voix semble toujours chanter.
La harpe, entre ses mains bénies, A d'indicibles harmonies , Qui font du plaisir et du mal ; Ses pinceaux animent la toile ; Elle fait pâlir ton étoile , Et son génie est ton rival.
Autant que toi Venise est folle
De Maria Tintorella.
C'est la merveille; c'est l'idole 1
Parait -elle? On dit : La voilà!
Le doge lui sert de modèle;
Les rois , pour être peints par elle ,
Lui dépêchent leurs envoyés. •
Oh! dans ta solitude austère,
Que tu dois être un heureux père!...
Il est heureux? Oh! oui... Voyez!...
Voyez sous ces rideaux la blonde Tintorelle , Pâle, froide, immobile et douloureuse avoir.
Son père au désespoir Se penche vers son lit, encor plus pâle qu'elle.
Il contemple , d'un œil terne et stupéfié ,
Son bonheur, un cadavre, et son espoir, une ombre!
Il est là , morne , sombre , Comme si la douleur l'avait pétrifié.
Sa fille souriait, ce matin, fraîche et forte.
Sa toile, ses pinceaux, ses couleurs... 0 destin!
Préparés ce matin , Semblent l'attendre encore... et ce soir elle est morte!
Morte ! Il ne le croit pas. Pauvre cœur paternel , Qui nageait, ce matin, dans des torrents de joie ,
Et que le ciel foudroie , Gomment pourrait- il croire à ce deuil éternel?
Plus d'enfant ! ne plus voir sa tête enchanteresse ! Ses yeux qui , du vieillard illuminant le soir, • Étoiles de l'espoir,
Donnaient à son déclin l'éclat de la jeunesse !
Plus d'enfant! Et qui donc ramassera demain Ces pinceaux enviés, fameux par tant d'ouvrages,
Glorieux héritages Qui s'échappent déjà de sa tremblante main?
Plus d'enfant ! Avec toi , fugitive colombe , Le rire , la gaîté , les chants harmonieux
Sont remontés aux deux , Et la harpe aux doux sons dormira sur ta tombe.
Ce père, qui marchait dans son joyeux orgueil , Radieux de sa fille à son bras attachée ,
Ira, tête penchée, Aussi blôme qu'un mort évoqué du cercueil.
Au géant des forêts la vigne qui s'enchaîne Tombe avec les rameaux qui lui servaient d'appui.
C'est la vigne aujourd'hui Qui meurt, et dont la mort fait succomber le chêne.
La douleur du vieillard éclate, et prosterné :
— « Dans ma fille, ô mon Dieu ! vous m'aviez couronné;
C'était mon bien , ma vie.
Pourquoi sans le vieux père avoir frappé l'enfant? Ah! j'étais trop heureux , j'étais trop triomphant
Et trop digne d'envie !
« Ayez pitié, Seigneur, et faites -moi mourir. J'ai souffert aujourd'hui plus qu'on ne peut souffrir
Dans toute une existence.
Puisque vous m'avez pris le trésor que j'aimais , Prenez -moi donc aussi. Je suis mort désormais;
Je n'ai plus d'espérance !
a Beauté, grâce, génie et vertu, tout est là! Je ne te verrai plus , ô ma Tintorella! Le tombeau qui dévore ,
De toi, sang de mon sang , de toi, chair de ma chair, Fait un reste insensible!... — 0 mon bien le plus cher, Je veux te voir encore !
a Vous qu'elle a préparés , ses pinceaux , ses couleurs , Venez à mon secours. Soulagez mes 'douleurs;
Rendez- moi son visage.
Quand Dieu de mon exil voudra me retirer, 0 ma Tintorellal que je puisse expirer
Les yeux sur ton image 1 »
Sa main tient la palette et , dévorant son deuil ,
11 fixe sur sa fille un pénétrant coup d'œil.
Il sature longtemps son âme paternelle
De ta pâleur de marbre , ô douloureux modèle !
Une lampe funèbre à travers un rideau,
De sa morne lumière éclaire le tableau ,
Et glisse sur la morte étendue en sa couche.
Ses beaux yeux sont fermés languissament; sa bouche
Est entr'ouverte encor par le dernier soupir,
Et le doigt de la mort , qui vient de l'assoupir,
A laissé sur son front le divin caractère
D'un ange que le ciel vient de prendre à la terre.
« Toi, vieillard, pâle, sombre et cependant vainqueur Du sanglant désespoir qui te ronge le cœur,
Tu concentres ton âme en ce suprême ouvrage. Par un sublime effort d'amour et de courage, Tu yeux , et ton pinceau n'a pas même hésité. Si ta lèvre est aride et ton front contracté , Si ton œil est brûlant, aucun pleur ne le voile , Et l'image adorée a passé sur la toile. Rongez, vers du tombeau ! faites votre devoir; Sur la Tintorella vous êtes sans pouvoir : Par deux fois au néant le Tintoret Ta prise : Père, il lui donna l'être; artiste, il l'éternisé 1
L'Étang, 16 septembre 1852.
LE BOSQUET DE ROSES j
Il est, au fond de ton jardin, Un banc sous un bosquet de roses , Où tu vas lire et te reposes Quand le jour est à son déclin.
— Les fleurs en sont- elles écloses?
Sur ce banc -là j'allais m'asseoir, 0 souriante destinée !
A mon bonheur de la journée Bien longtemps j'y rêvais le soir.
— J'y veux retourner cette année.
Là, j'écrivis avec émoi Ces vers où , pressentant d'avance Les chagrins de la longue absence , Je te disais : — Rappelle -toi !
— En as -tu gardé souvenance?
Hors l'amitié, tout doit finir ; Tout s'enfuit au vent et s'effeuille, Jusqu'à la fleur que ta main Cueille Sur le rosier du souvenir :
— Oh! que j'en voudrais une feuille!
Avril 1855.