VOYAGE AU COIN DU FEU
Qu'il fait bon, quand la nuit lente et sombre est venue, Quand la bise au dehors, dans la campagne nue, Fait voltiger la neige en épais tourbillons, Ou quand le brouillard froid pèse sur les sillons ; Qu'il fait bon, seul, tranquille et la tète inclinée, Assis sous le manteau d'une ample* cheminée, Les coudes aux genoux et les mains au foyer, Voir dans l'âtre rustique un chêne flamboyer! C'est qu'une cheminée, en hiver, est un monde. Le grillon s'y blottit dans sa fente profonde; Hôte de bon augure, il se cache à mes yeux Sous la plaque de l'âtre, et fredonne joyeux. A son hymne bientôt répond un sourd murmure ; C'est le chaudron pendu dans la fumée obscure. Sur sa tête il incline un couvercle rouillé, Et lorsque de trop près il se sent chatouillé Par le feu, dont il craint la douloureuse atteinte, Il exhale en vapeur son haleine et sa plainte.
Les grands chenets de fer, immobiles tous deux, Indifférents au bruit qui se fait autour d'eux, Sourds au tison quf roule, au choc des étincelles, Sur le seuil du foyer, comme deux sentinelles, Semblent veiller exprès pour arrêter les jeux De ces gaz pétillants, à l'essor ombrageux Qui, poussant dans la chambre une pointe indiscrète, Allongent tour à tour et retirent leur tête.
Les branchages légers, les sarments onduleux, D'où sortent en sifflant des jets roses et bleus, Se crispent aux baisers de la flamme lascive, Et semblent s'écrier d'une voix convulsive :
« — Où sont les beaux jours passés?
Dans l'arbre vaste et sonore, Par les brises de l'aurore Nous avons été bercés !
« En mai nos feuilles ouvertes, Perçant le bourgeon vermeil, Ont jailli sous le soleil, Jaunes d'abord et puis vertes.
« L'oiseau, ce chanteur des bois Qui n'a que l'âme et les ailes, Souvent sur nos cimes frêles A posé ses légers doigts.
« Et nous, heureux de l'entendre, En balançant \e doux nid Qu'il aime et que Dieu bénit, Nous écoutions sa voix tendre.
« Puis nos feuilles ont bruni, Tombant au vent de l'automne Avec un bruit monotone ; Et les amours ont fini !
« Dans la forêt indignée Sont venus les bûcherons, Et partout, aux environs, À retenti la cognée.
« Victimes du fer cruel, Hélas ! le feu nous dévore !
Nous ne verrons plus l'aurore, Ni les oiseaux, ni le ciel.
« Jusques à la moindre' branche Le feu nous prend tour à tour; Nous devenons, sans retour, Charbon rouge et cendre blanche. »
Ils disaient, quand le chêne, atteint profondément, Crie et laisse échapper un sourd gémissement. Il s'agite, vaincu par la flamme crispée, Et, de l'extrémité que la hache a coupée,
Les pleurs qu'il retenait coulent en écumant. Le vieux géant des bois exhale son tourment :
« — Faibles rameaux, est-ce à vous de vous plaindre?
Vous n'avez pu, dans votre vie, atteindre
Jusqu'à l'hiver. Vous n'avez pas vécu. Mais moi, qui fus l'orgueil de la forêt sauvage, Qui vis cent fois s'étendre et tomber mon feuillage, Moi le rival du Temps, moi qu'il n'a pas vaincu!...
« J'ai vu grandir l'aïeul de notre maître ;
J'ai vu mourir son père et son fils naître ;
De tous les siens j'aurais usé les jours. Enfant, j'avais pour lui des nids dans mon feuillage, Et sous mon front puissant, vieillard courbé par l'âge, Il se fût souvenu de ses jeunes amours.
a C'est sous mon ombre épaisse et parfumée Qu'il vint s'asseoir près de sa bien-aimée ; Voici la mousse où sa main s'appuya.
Sous ma rugueuse écorce il eût pu voir encore Deux chiffres enlacés, dont celle qu'il adore Par un baiser bien tendre autrefois le paya.
« Aux jours du deuil, aux heures de l'étude,
Sous mon abri cherchant la solitude,
Il vint rêver, pleurer, prier les cieux. Inutiles rameaux, est-ce à vous de vous plaindre, Lorsqu'on des nœuds ardents cet ingrat laisse étreindre Un ami de cent ans, planté par ses aïeux 1 »
Mais moi : « — Pourquoi gémir et m'accuser, vieux chêne? Tu vis assez de fois changer l'espèce humaine. Brûle ! c'est ton destin ! »
Je disais, et pourtant, Je m'étais attendri tout bas en l'écoutant ; J'avais compris son deuil. Sa douleur était juste, Et vaincu par degrés, je lui dis : « — Arbre auguste, Je fus cruel pour toi, mais tu m'en as puni. A tes pieds, évoquant tout un passé béni, J'aurais pu revenir m'asseoir sur tes racines ! Rêveur, j'eusse écouté ces notes argentines Que la brise module entre les rameaux verts. Dans le ciel de l'été, rayonnant au travers, J'aurais cru voir passer peut-être une ombre douce, Et tandis que l'oiseau, couvant son nid de mousse, Eût gazouillé là-haut sa joie ou sa langueur, La voix du souvenir eût chanté dans mon cœur! Il est trop tard ! »
L'effort de la flamme agrandie Jusques au cœur de l'arbre a porté l'incendie. Soudain en deux moitiés il se brise... Un fragment Roule sur les chenets, se redresse et, fumant, Gomme un clocher frappé par la foudre il s'embrase. Pendant quelques instants il fume sur sa base, Tandis que l'autre bout, sur le foyer brûlant, Consumé par le feu plus égal et plus lent, En charbons inégaux se divise dans l'âtre.
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Longtemps encor j'y vois, ainsi qu'en un théâtre, Des formes de rochers, de palais et de tours Grandir, se transformer et s'éteindre à toujours. Longtemps je me complais à saisir au passage Du vallon calciné le changeant paysage.
Quelquefois un charbon pétille, un léger feu Voltige en chatoyant, et lance un reflet bleu. Bientôt tout devient noir, hormis quelque point rouge Sorti pour un moment de la cendre qui bouge. Enfin tout fait silence, et le grillon reprend Sa chanson, qu'arrêta l'ardeur d'un feu trop grand :
« — Je suis l'insecte d'ébène; Dans la nuit je me promène, - Moi, le lutin familier, Moi, dont la noire prunelle Reluit, comme une étincelle, Dans la fente du foyer !
« Sous la cendre douce et tiède, Content du coin qu'on me cède, Je chante et n'exige rien.
Soufflez, vents ! Dieu me protège. Tombe au dehors, froide neige !
Je suis heureux 1 je suis bien !
« Pour te bercer, mon bon hôte, Je m'en vais d'une voix haute Fredonnant l'hymne du soir, Et, dans l'abri qui me cèle,
A grand bruit, frappant mon aile Contre mon corselet noir. »
Quand le dernier charbon s'est éteint sous la cendre, Lui-même le grillon ne se fait plus entendre; Enfin, dans le village où s'est tû chaque bruit, L'horloge douze fois résonne... Il est minuit!