LES OISEAUX DE PASSAGE
a Ou quand la reine des étoiles , La Nuit semait sur ses longs voiles Des myriades de clartés , Jusqu'à l'heure où la jeune Aurore Venait nous convier encore A de nouvelles voluptés.
« Aujourd'hui la rose est flétrie; Au frais zéphyr, dans la prairie , Ont succédé les froids autans ; L'hiver et son pâle cortège Vont couvrir d'un voile de neige Les atours fleuris du printemps.
« Que ferons -nous , troupe isolée , Sur cette rive désolée?
Son horizon devient étroit; Chaque jou.', dans son ciel de glace, Son soleil pâlit et s'efface....
Comment chanter lorsqu'il fait froid?
a L'automne fuit, la feuille tombe, Cette terre est comme une tombe ; Mais Dieu , pour traverser les airs , À donné la force à nos ailes. Salut à vous routes nouvelles !
Salut, flots orageux des mers ! »
Ainsi la troupe fugitive Gazouille son hymne plaintive ;
Ainsi le signal est jeté.
En ordre elle gagne l'espace, S'élève, se dirige, passe Et se perd dans l'immensité.
Demain ils auront pour asile Le myrte et l'oranger fertile , Sous un ciel béni du Seigneur; Demain l'herbe en fleurs et l'eau pure , Demain la forêt qui murmure D'un chant d'espoir et de bonheur.
Triste cœur, quand ta frêle joie , Comme un roseau qui toujours ploie , Cède aux désastres d'ici-bas, Quand la douloureuse tempête En gémissant sur toi s'arrête , Espère encor, ne pleure pas.
L'oiseau qui traverse les ondes Voit , au delà des mers profondes , Sourire un pays paternel.
Au delà du dernier voyage , Triste cœur, il est un rivage Que dore un printemps éternel !
0 los of sight of thee I mosl complain ! Blind among ennemies.
Milton, Samson.
Guide du vieil aveugle, arrêtons-nous ici.
L'air plus vaste et plus pur paraît s'être éclairci ;
II me semble, aux rayons qui baignent mon visage,
Que l'astre des jours plonge en un ciel sans nuage.
L'haleine du printemps éveille sous mes pas
Le frais parfum des fleurs que je n'aperçois pas ;
Ce chemin est couvert d'une herbe épaisse et douce ;
Je veux me reposer encor sur cette mousse ,
Qui peut-être demain couvrira mon sommeil ,
Et ranimer ma vie aux baisers du soleil.
Je respire!... je sens, tout pénétré de flamme ,
Le doux repos du corps : que n'en est-il pour l'âme?
Où sont-ils? où sont-ils, les jours de tendre émoi
Où le soleil de Naple étincelait pour moi ,
Où je chantais , au bord des eaux de Blandusie :
a Allons, éveille-toi, ma jeune poésie,
« Reine de mes espoirs , étoile de mon ciel ,
« Mon dernier bien trouvé , mon délice éternel !
« Allons, éveille-toi ! le matin se colore,
a La campagne sourit et nous appelle encore ;
« Le temps fuit ; nous perdons les prémices du jour ! »
Et le jour rayonnait dans mes yeux pleins d'amour,
Et l'aurore montait sur ses ailes dorées ,
Semant les sentiers verts de perles érythrées.
Et maintenant cfue suis-je? ô regrets du passé! Quand ferez- vous la paix avec ce cœur lassé ? Et toi , le premier né, toi , le plus grand peut-être Des biens que l'Éternel en six jours a fait naître , Lumière, pour jamais éteinte dans mes yeux ! Avec toi , les beautés de la terre et des cieux , L'aspect consolateur de la sainte nature Ont disparu pour moi , fragile créature. Plus vil qu'un ver qui rampe abject entre les vers , Je suis au dernier rang dans ce vaste univers. Si le ver rampe , il voit; et j'étouffe dans l'ombre! Toujours , que le ciel brille , ou que la nuit soit sombre , Toujours l'obscurité, partout l'obscurité, L'obscurité profonde au sein de la clarté ; La vue à tout jamais est sans espoir éteinte!
O toi, première aurore! et toi , parole sainte : a Que la lumière soit, et la lumière fut! » Pourquoi me laissez-vous hors la loi de salut? Pourquoi , si voir c'est vivre , et si l'âme incréée Est la lumière aussi , la lumière sacrée ,
Pourquoi , lorsque notre âme est partout dans nos corps ,
Le regard, par lequel l'âme vit au dehors,
Le regard , ce rayon du ciel en notre argile ,
Fut-il donc renfermé dans ce globe fragile ,
Dans cet oeil qu'un seul coup peut rompre ou détacher,
Et non épars en nous , ainsi que le toucher,
Pour que l'homme pût voir à travers chaque pore?
Je ne serais pas seul exilé de l'aurore,
Aveugle , enseveli dans ma nuit en mon deuil ,
Comme un homme vivant qu'on mettrait au cercueil !
Et que dis-je? ô douleur ! ô sort plein d'épouvante !
C'est moi qui suis ma tombe.... une tombe vivante!
Enterré , mais non pas délivré par la mort
Des outrages de l'homme et des tourments du sort ,
Quand je marche , j'entends partout sur mon passage
S'élever, sans respect pour mes maux , pour mon âge ,
Les sarcasmes moqueurs et les amers souris :
Le vieux républicain n'a droit qu'à des mépris.
Ils arment contre moi les âmes enfantines.
Ces enfants m'aimeraient , et leurs voix argentines
M'appellent de bien loin avec un ris crue) :
a Milton le régicide et l'ami de Cromwell ! »
O retours de fortune ! ô déplorable histoire !
Ils tournent en affront tout ce qui fut ma gloire
Mais que m'importe, enfin , ce que disent ou font Ces hommes entraînés vers un néant profond , Et ce siècle pour qui la mort déjà commence , Goutte d'eau suspendue au bord du vase immense
D'où , sous la main de Dieu , coule l'éternité 1
0 poésie, enfant de la divinité ,
C'est à toi , c'est à toi que mon âme se livre !
Par toi j*aime , je vois , je recommence à vivre :
Viens 1 ouvre-moi le ciel ; puis , dans ton vol de fer,
Fouille l'ombre visible où s'allonge l'enfer.
Dis quel serpent impur, en leur état prospère ,
Excita la blonde Eve et notre premier père
A transgresser la loi du divin Créateur.
Montre-moi de Satan la hideuse hauteur ;
Satan, ruine sombre, à demi dévorée;
Qui , pendant neuf longs jours , de la voûte éthérée,
Tomba , de gouffre en gouffre , en l'abîme éternel ,
Déchiré , confondu , brisé , mais immortel !
Que diront-ils un jour, les enfants de la terre , Quand je leur rouvrirai cet Éden de mystère , Par le soleil doré de rayons plus joyeux Qu'un beau nuage au soir ou que l'arc pluvieux ; Quand ils verront mon Eve amoureusement belle , Et le monde si beau s'effaçant devant elle; Quand je leur montrerai , de la terre et des deux , Les charmes réunis en elle , dans ses yeux , Remplissant tout Adam d'une joie inouïe/ Et sa grâce inondant la nature éblouie De parfums pleins d'amour et de félicité , De ces parfums divins qu'exhale la beauté !
Mais non 1 à quelle gloire osé-je donc prétendre,
Et qui s'arrêtera seulement pour m'entendre? Je dirai sans écho ma joie et mes regrets, Comme l'oiseau de Dieu perdu dans les forêts , Qui jette au vent sa voix que nul mortel n'écoute. Mes chants inentendus se perdront sur ma route , Car personne ne suit mon funèbre chemin..,.. Personne !.... Ah 1 quelle main a rencontré ma main? J'avais calomnié la puissance suprême ! . • . Ann ! Mary ! Deborah ! mes chers enfants que j'aime , Par vous j'existe encor. Quand j'entends votre voix , Dans le fond de mon cœur je vous cherche et vous vois Belles , pleines d'amour, ô mes anges sur terre ! Tant que vous aimerez l'aveugle solitaire , Un sourire luira dans son œil épuisé , Jusqu'à ce que son cœur soit tout à fait brisé!