‹ Poésies (volume 2)Chapitre 43 sur 208 · LE PREMIER PAPILLON · texte numérisé non relu

LE PREMIER PAPILLON

A peine le gazon qui reverdit In terre S'est étoile de fleurs au doux soleil de mai ; Papillon , où vas-tu , sur ton aile légère , Où vas-tu , frêle enfant du printemps embaumé ?

Les branches d'amandier sont nouvelles fleuries,

L'hiver peut trahir notre espoir; La pervenche au matin ouverte en nos prairies . Se fane au vent glacé du soir.

Aussi beau que les fleurs, aussi fragile qu'elles , De pourpre et d'or, tout fier de tes jeunes atours, Tu te livres sans crainte aux zéphyrs infidèles , Et crois que le soleil doit briller tous les jours.

Lorsque je suis de l'œil tes ailes nuancées , Tes ailes, fleurs parmi les fleurs,

Je sens éclore en moi de suaves pensées , Des songes aux fraîches couleurs.

Songes ainsi que toi voltigeant dans l'espace , Libres ainsi que toi de soucis importuns , Plongeant avec bonheur dans l'air tiède qui passe , S'enivrant d'avenir, comme toi de parfums.

Fils ailé du printemps et de l'odeur des roses , Tu n'es pas l'inconstant plaisir,

Qui , sans foi ni pudeur, effleurant toutes choses , Vole de désir en désir ;

Ta vie est un symbole , un gracieux mystère , Rêve réalisé qu'on retrouve au réveil; Ton aile est un fragment du ciel tombé sur terre , Un souffle coloré d'un rayon du soleil.

C'est l'emblème divin , c'est l'emblème de l'âme

Qui me fait vivre et palpiter, Et s'élançant vers ceux que ma tendresse enflamme ,

Même absents , ne peut les quitter.

Ame de feu , Psyché sainte et mystérieuse , Parle de mon amour à ceux qui sont absents ; Va leur porter mes vœux , ma caresse pieuse , Fais vibrer dans leur cœur l'écho de mes accents.

Vole , beau papillon , vole avec l'espérance ,

Vole au-devant de l'avenir; Et dis-moi si tu vois , dans cet espace immense ,

Si tu vois le bonheur venir.

C'était un groupe plein de grâce,

D'amour et de naïveté.

Un bon vieillard que l'âge glace

Asseyait, d'un air attristé ,

Une enfant vive de tendresse

Sur ses genoux vieux et tremblants,

Et mêlait à sa blonde tresse

L'argent pur de ses cheveux blancs.

Le soir était beau ; car l'automne , Comme un printemps avant l'hiver, Craignait d'effeuiller la couronne De l'arbre encore ombreux et vert.

Dans la retraite solitaire Où leur amitié s'unissait , L'enfant écoutait son vieux père , Et le bon vieillard lui disait :

« Mon enfant , fille de ma fille , Viens-t'en sur mes genoux t'asseoir ; J'aime ton œil bleu qui scintille Comme j'aime l'astre du soir; J'aime tes poses gracieuses , Et ne puis jamais me lasser De sentir tes lèvres rieuses Sur mon front ridé se presser.

« Souris-moi ! dans ma peine amère Ton sourire me fait du bien ; Car le sourire de ta mère N'était pas plus doux que le tien.

Une tendre mélancolie Comme les tiens baignait ses yeux ; Ell^e était comme toi jolie , Ma fille , ange venu des cieux.

« N'est-ce pas , tu l'aurais chérie , Ta mère? Elle eût bien su t'aimer !

Je te vois toujours attendrie Lorsque tu m'entends la nommer.

Mais non , tu n'as pu la connaître ; Dieu , bénissons ses saintes lois 1 N'a pas ici-bas voulu mettre Deux cœurs aussi purs à la fois.

« Je m'en souviens ! pâle en sa couche Elle pleurait les yeux au ciel ; Elle déposait sur ta bouche

Le premier baiser maternel...

Soudain elle devint tremblante Et , comme un épi moissonné , Retomba, muette et mourante, Sut toi, pauvre enfant nouveau-né.

« J'ai vu ses yeux chéris se clore.

Toi , tu ne connais qu'un sommeil; Mais il en est un autre encore Qui n'a ni matin ni réveil.

Ta pauvre mère, elle était morte !...

Mortel... Tu ne m'as pas compris.

Ce mot amer le vent l'emporte Sans qu'il ait glacé ton souris. »

Puis, de douleur l'âme assaillie, Et cachant son front dans sa main , Le vieillard se tut. Recueillie L'enfant écoutait; mais soudain , Sentant une larme secrète Couler à travers ses cheveux , Elle éleva vers lui sa tête Mélancolique et ses yeux bleus.

11 reprit : — a Vois-tu bien , ma fille, Là haut, sur nous, de tous côtés , Ce grand dôme sombre qui brille De mille sublimes clartés; Ces astres d'or et de lumière , Et ces mondes multipliés,

Flots d'une éternelle poussière Que Dieu soulève sous nos pieds?

« C'est là que s'en vont ceux qui meurent , S'ils ont été justes et bons. #

Tandis que leurs amis les pleurent Et se souviennent de leurs noms , Bien loin par delà les nuages , Ils s'envolent vers ce beau lieu , Où le calme , après les orages Les attend dans le sein de Dieu.

« C'est là que ta mère est allée !

Elle nous aime de là haut.

Je sens que mon âme exilée Ira l'y rejoindre bientôt ; Mais , de cet asile des justes , Nous veillerons sur tous tes pas, Et, plus tard, dans ces lieux augustes, Nous te reverrous, n'est-ce pas?... »

Après un effort inutile , Le vieillard se tut , ferma l'œil , Puis, avec un soupir, débile, Il s'affaissa dans son fauteuil.

L'enfant le regardait , naïve , Avec ses yeux irrésolus ; Elle était toujours attentive...

Mais le vieillard ne parlait plus.

Il dormait sans doute, et muette Elle s'endormit sur son sein , Comme en son nid une fauvette.

Et Ton trouva le lendemain La jeSne enfant , rose et légère , Qui dormait, innocente, hélas!

Sur les genoux de son vieux père , Déjà glacé par le trépas.

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