LA COLONIE DE METTRAY
Or la maison de Dieu s'ouvrit, et le pasteur
Bénit tout le troupeau ; puis notre bienfaiteur
Nous dit : —«Mes chers enfants, vous sortez d'esclavage,
« De votre liberté faites un bon usage ;
« Vous le voyez? ici , plus de geôliers méchants ,
« Plus de verrous , plus rien que l'espace et les champs.
« Quiconque voudrait fuir, en serait bien le maître ;
« Mais il serait repris , il se ferait remettre
a Dans la prison. Ainsi , mes enfants , devant Dieu
« Prononcez le serment de ne pas fuir ce lieu.
« Songez-y; si quelqu'un ose y manquer, sa peine
« Sera moins le cachot, le pain sec et la chaîne,
« Que le crime honteux d'être lâche et menteur,
« Car il aura trahi sa parole d'honneur. »
« Dans le fond de mon cœur je crois toujours entendre
Le langage à la fois persuasif et tendre
De cet homme adoré qui , plaignant mon malheur ,
Me prenant par la main , moi sans nom , moi voleur,
M'a retiré flétri de mon fangeux repaire,
Pour m' enfanter au monde , ainsi qu'un autre père.
Il m'a lui-même instruit par d'austères leçons ,
Au noble et dur labeur qui produit les moissons ,
En faisant à la fois , dans mon âme plus ferme ,
Des vertus de l'honneur fructifier le germe.
Des centaines d'enfants, avec la même ardeur ,
Apprenaient comme moi l'état d'agriculteur ;
D'autres étaient formés pour l'active industrie ,
Tous devaient faire un jour honneur à la patrie ,
Car ils étaient sortis de ce sentier fatal
m LIVRE TROISIEME.
^Qui d'erreur en erreur les eût coqdujts au mal , Et faisaient leur devoir sans geôliers, sans cpnjrajntç, Sous l'abri protecteur de la Charité sainte,
« Six jours nous travaillions ; mais, le jour du Seigneur, Béni par la prière, était tout au bonheur. Quarante enfants sortaient de chaque maisonnette , Propres , presque élégants dans leur simple toilette. Le chef qui nous guidait, nous nous Tétions donn£ , Cher élu , qui portait le nom de Frère aîné. Il nous menait au temple , où nos voix argentines S'unissaient pour chanter les louanges divines De celui qui mourut pour nous, simple mortel , Et pour nous , chaque jour, meurt encor sur Faute}.
« L'office terminé, nous restions en silence ; C'était Fheure où le chef punit et récompense, H parlait. Quelle joie alors , quel pur bonheur D'être inscrit par sa main sur le tableau d? honneur } D'être cité par lui , d'être offert en modèle. Mais lorsqu'à son devoir Fun de nous infidèle Avait démérité , quel déluge de pleurs Du colon repentant attestait les douleurs! Comme il se prpmettait fermement , à voix tjaute , De ne plus retomber jamais, dans cette faute ? . Moins de peur d'un exil qui nous aurait flétris Que de peur de déplaire à des maîtres chéris! Ainsi j'ai cultivé quatre ans la colonie Et n'ai vu qu'un d£ nous subir l'ignominie D'être accusé de vol , convaincu , puis placé
la COLORE de; mettkay. 109
Dans un cachot obscur, enfin d'être chassé. C'est qu'il avait , hélas 1 un de ces caractères Qu'on dirait imprégnés de miasmes délétères, ; Insoumis à la force , irrité par le bien , Hors la haine et l'envie il ne ressentait rien. Je l'ai vu dégrader. La justice publique Arracha ses boutons ? déchira sa (unique, Proclama son opprobre et son indignité , Puis l'habit des prisons, châtiment mérité, Le couvrit. 11 passa parmi ses camarades , En voulant essayer quelques folles bravades ; Mais les sanglots amers sortis de tous les cœurs Imposèrent silence à ses rires moqueurs ; Et lui-même, vaincu , pâle, marchant à peine , Aux gendarmes livré, disparut dîns la plaine,
« Ce fut environné de pleurs bien plus touchants Qu'à mon tour je quittai ce lieu, ces heureux champs Qui m'avaient recueilli frappé par la justice, , Enfant déjà marqué des stigmates du vice, Et me rendaient au monde utile citoyen , Des devoirs sociaux respectant le lien , Épuré par l'amour d'un travail salutaire , Et laboureur actif à sillonner la terre.
« Six ans se sont passés , six ans de dur labeur. D'un honnête fermier j'ai vécu serviteur. L'autre jour il m'a dit : — « Au sein de ma famille « Tu vis depuis longtemps et tu chéris ma fille, « Sois tout à fait mon fils. J'ai besoin de repos,
a Cultive donc ces champs, engraisse ces troupeaux; « Je me contenterai , sur le seuil de la grange a À voir rentrer les blés ou fouler la vendange , c A bercer au soleil, sur mes genoux tremblants , « Tes marmots qui joûront avec mes cheveux blancs. »
a Tandis que j'écoutais ce vieillard respectable
Qui me nommait son fils, d'un bonheur véritable
Pour la première fois mon cœur a palpké ,
Je me suis senti pur et réhabilité.
Mais je n'ai pas voulu conclure l'alliance
Qui devra couronner ma nouvelle existence ,
Sans avoir consulté ceux à qui je la dois ,
Sans être revenu visiter une fois
Les logis fraternels à l'heureuse structure ,
Où j'ai vécu quatre ans , le préau de verdure ,
Les champs que j'ai connus , les nombreux ateliers
Qui forment les colons à d'utiles métiers,
Et la grange et l'étable et tout ce que renferme
De divers instruments le jardin ou la ferme.
.Quand mes chefs connaîtront mon projet d'union
Et quand j'aurai reçu leur bénédiction ,
Mon cœur sera content. Car eux seuls sur la terre
M'ont aimé tendrement et d'un amour de père. »
— « Et vous serez heureux , mon fils , » dit un vieillard , Sur le même chemin survenu par hasard , Qui depuis quelque temps les suivait sans rien dire ; « Vous avez pris sur vous un immuable empire. Constant dans le bonheur comme dans les revers,