‹ Poésies (volume 2)Chapitre 77 sur 208 · COURONNÉE PAR L'ACADEMIE DES JEU* FLORAUX · texte numérisé non relu

COURONNÉE PAR L'ACADEMIE DES JEU* FLORAUX

L'ouragan boréal déchaîne les naufrages ; La mer roulant ses flots et le ciel ses orages , Rongent avec fureur le détroit écumant ; Et seuls , dans ce chaos qui gronde , qui menace , Immobiles et noirs , deux grands caps , face à face , Se dressent éternellement !

Là des mots inconnus se mêlent aux rafales; De deux géants couchés les têtes colossales Dominent les deux caps vacillant sous leur poids ; Or Fun est le Vieux Monde, et l'autre l'Amérique, Qui , chacun accoudé sur une roche antique , S'entretiennent à haute voix :

Ne m'aimes-tu donc plus , ô ma belle Amérique , Gomme en ces premiers jours , si vite évanouis , Où la main de Colomb , dénouant ta tunique , T'offrit , vierge sauvage , à mes yeux éblouis?

J'avais cru jusqu'alors que j'étais le seul monde , Que pour moi le soleil s'allumait dans les cieux , Et que pour moi la nuit à sa voûte profonde Suspendait ses milliers d'astres mystérieux.

Enfant , je me berçais au bruit de mes feuillages, De mes fleuves errants, de mes oiseaux chanteurs, Je ne regardais pas plus loin que mes rivages , Et je me complaisais dans mes peuples pasteurs.

Plus tard, dans les cités, dans les tours, sous les dômes , J'enfermais des humains les mobiles désirs; Les peuples me brodaient un manteau de royaumes ; Le fracas de la guerre amusait mes loisirs.

Enfin je m'ennuyai captif dans mes deux pôles , Et , las d'être toujours baigné de sang nouveau , De l'empire romain qui chargeait mes épaules Dans un jour de dépit je brisai le fardeau.

Je voyais tout aimer, moi qui faisais tout- naître; Isolé , sans amour , et navré d'être seul , Je nourrissais un feu qui dévorait mon être; L'Océan sur mes flancs pesait comme un linceul I

Mais ce n'est pas la mort qu'il couvrait ; c'est la vie ! Un de mes fils partit , vers mon rêve idéal. Tu parus , jeune et belle , aux flots jaloux ravie , Et le linceul devint un voile nuptial.

Page 1