‹ Poésies (volume 2)Chapitre 79 sur 208 · L'AMÉRIQUE · texte numérisé non relu

L'AMÉRIQUE

Les bois où chassent mes peuplades , Je les aime et non tes guérets !

Rends-moi le bruit de mes cascades , Mes Hurons et leurs embuscades , Et leurs wigwams dans les forêts.

A tes blancs je dis anathème !

Aux sifflements de tes wagons Je préfère mes serpents même " Ce sont les Peaux-Rouges que j'aime, Des Esquimaux aux Patagons!

Tu leur dérobes leur domaine :

Prends garde, je me vengerai I Tes fils que l'Océan m'amène Seront mes instruments de haine , Contre toi je les armerai !

Quand mon dernier Huron sauvage Aura chanté son chant de deuil, Les colons nés sur mon rivage Obtiendront seuls tout l'héritage ; Et je te cloûrai ton cercueil.

Déjà vers moi la foule abonde , Déjà l'Américain du Nord , Libre de ton joug, ô Vieux Monde !

Va saisir le sceptre de l'onde.

Écoute! c'est un glas de mort!

Jeune encor, j'aurai vu ta perte.

Tes peuples décrépits mourront,

Et , dans chaque cité déserte , D'abord grandira l'herbe verte , Puis les chênes au vaste front.

Tu dormiras muet et sombre Sous les bois par le temps accrus ; On oublira jusques au nombre De tes villes mortes dans l'ombre , Et de tes peuples disparus.

Sur toi le lent oubli va fondre , Et plus tard, le jour est marqué, Dans quelque marais qui s'effondre On trouvera Paris et Londre Comme on a trouvé Palenquél

Palenqué , Babel mexicaine , Énigme de marbre sculpté, Cadavre d'une cité reine Morte sans que l'histoire humaine De ses grandeurs ait rien conté !

Ainsi le front courbé vers le détroit qui gronde, L'Amérique superbe accuse le Vieux Monde,

Son gigantesque époux ; Et leurs voix , se croisant sur la mer écumante , De leurs éclats hautains dominent la tourmente

Des vagues en courroux.

Mais le sombre Océan , que leur colère étonne , S'agite , secouant son humide couronne

D'algues et de corail ; Et de ses bras nerveux broyant des monts de glaces , Élève entre eux son front tout chargé de menaces,

Comme un épouvantai!.

l'océan.

Quel esprit de discorde aujourd'hui vous enivre? Mondes désenchantés , ne pouvez-vous plus vivre

L'un et l'autre en repos?

Ne vous souvient-il plus qu'en mes jours de colères , Sur vos Hymalayas et sur vos Cordillères ,

J'ai promené mes flots?

Prenez garde que Dieu , renversant mes limites , Ne me déchaîne encor sur vos terres maudites f

Ainsi qu'aux anciens jours.

Cette voix qui m'a dit : « Ici ta rage expire ; Tu n'iras pas plus loin ! s Cette voix peut me dire :

« Va plus loin ! va toujours ! »

Des sombres profondeurs qui gardent l'Atlantide , Je monterais ployant sous mon étreinte humide

Vos fronts appesantis ; Et sur vos monts altiers devenus des abîmes*, Dans Taire des aiglons mes monstres maritimes

Nourriraient leurs petits.

Pour vos grandeurs aurait sonné l'heure dernière ; La terre sous les eaux dormirait prisonnière

Dans le gouffre béant ; Le soleil éteindrait sa lumière inutile , Et la mort planerait sur la face immobile

De l'immense Océan !

Dans le ciel cependant une voix douce et pure Chantait : ce fier courroux se calmait sans effort ; Comme au sein maternel se repose et s'endort Un petit enfant qui murmure :

<f Gloire à Dieu dans le ciel 1 paix ici-bas à tous! Mers, abaissez vos flots; terres, prosternez-vous

Devant la puissance infinie!

Chantez, harpes des bois! chantez, vents des déserts 1 Océans orageux , confondez vos concerts

Dans l'universelle harmonie ! »

23 mai 1851.

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