L'AMÉRIQUE
Les bois où chassent mes peuplades , Je les aime et non tes guérets !
Rends-moi le bruit de mes cascades , Mes Hurons et leurs embuscades , Et leurs wigwams dans les forêts.
A tes blancs je dis anathème !
Aux sifflements de tes wagons Je préfère mes serpents même " Ce sont les Peaux-Rouges que j'aime, Des Esquimaux aux Patagons!
Tu leur dérobes leur domaine :
Prends garde, je me vengerai I Tes fils que l'Océan m'amène Seront mes instruments de haine , Contre toi je les armerai !
Quand mon dernier Huron sauvage Aura chanté son chant de deuil, Les colons nés sur mon rivage Obtiendront seuls tout l'héritage ; Et je te cloûrai ton cercueil.
Déjà vers moi la foule abonde , Déjà l'Américain du Nord , Libre de ton joug, ô Vieux Monde !
Va saisir le sceptre de l'onde.
Écoute! c'est un glas de mort!
Jeune encor, j'aurai vu ta perte.
Tes peuples décrépits mourront,
Et , dans chaque cité déserte , D'abord grandira l'herbe verte , Puis les chênes au vaste front.
Tu dormiras muet et sombre Sous les bois par le temps accrus ; On oublira jusques au nombre De tes villes mortes dans l'ombre , Et de tes peuples disparus.
Sur toi le lent oubli va fondre , Et plus tard, le jour est marqué, Dans quelque marais qui s'effondre On trouvera Paris et Londre Comme on a trouvé Palenquél
Palenqué , Babel mexicaine , Énigme de marbre sculpté, Cadavre d'une cité reine Morte sans que l'histoire humaine De ses grandeurs ait rien conté !
Ainsi le front courbé vers le détroit qui gronde, L'Amérique superbe accuse le Vieux Monde,
Son gigantesque époux ; Et leurs voix , se croisant sur la mer écumante , De leurs éclats hautains dominent la tourmente
Des vagues en courroux.
Mais le sombre Océan , que leur colère étonne , S'agite , secouant son humide couronne
D'algues et de corail ; Et de ses bras nerveux broyant des monts de glaces , Élève entre eux son front tout chargé de menaces,
Comme un épouvantai!.
l'océan.
Quel esprit de discorde aujourd'hui vous enivre? Mondes désenchantés , ne pouvez-vous plus vivre
L'un et l'autre en repos?
Ne vous souvient-il plus qu'en mes jours de colères , Sur vos Hymalayas et sur vos Cordillères ,
J'ai promené mes flots?
Prenez garde que Dieu , renversant mes limites , Ne me déchaîne encor sur vos terres maudites f
Ainsi qu'aux anciens jours.
Cette voix qui m'a dit : « Ici ta rage expire ; Tu n'iras pas plus loin ! s Cette voix peut me dire :
« Va plus loin ! va toujours ! »
Des sombres profondeurs qui gardent l'Atlantide , Je monterais ployant sous mon étreinte humide
Vos fronts appesantis ; Et sur vos monts altiers devenus des abîmes*, Dans Taire des aiglons mes monstres maritimes
Nourriraient leurs petits.
Pour vos grandeurs aurait sonné l'heure dernière ; La terre sous les eaux dormirait prisonnière
Dans le gouffre béant ; Le soleil éteindrait sa lumière inutile , Et la mort planerait sur la face immobile
De l'immense Océan !
Dans le ciel cependant une voix douce et pure Chantait : ce fier courroux se calmait sans effort ; Comme au sein maternel se repose et s'endort Un petit enfant qui murmure :
<f Gloire à Dieu dans le ciel 1 paix ici-bas à tous! Mers, abaissez vos flots; terres, prosternez-vous
Devant la puissance infinie!
Chantez, harpes des bois! chantez, vents des déserts 1 Océans orageux , confondez vos concerts
Dans l'universelle harmonie ! »
23 mai 1851.