‹ Poésies (volume 2)Chapitre 80 sur 208 · A MADAME JANE H · texte numérisé non relu

A MADAME JANE H

En vain je veux forcer ma pensée à se taire : Sous le bois verdoyant où fleurit le glaïeul , Rêvant à l'avenir, je marche solitaire , Et triste d'être seul.

L'aube déploie au ciel sa radieuse écharpe; Les astres éclipsés s'en vont disparaissant, Et le monde éveillé vibre, comme une harpe, Aux mains du Tout-Puissant.

Déjà le soleil monte au front de la colline, Au milieu des splendeurs d'une aurore d'été ; Il perce le feuillage, et le bois s'illumine D'un reflet velouté.

Les perles du matin tremblent au bout des herbes, Et l'on croit en voyant les champs de fleurs couverts,

Que, de récrin des nuits, les étoiles en gerbes Ont plu sur les prés verts.

El l'oiseau matinal , élancé dans l'espace, L'insecte bourdonnant sa chanson du matin , Le papillon ouvrant à la brise qui passe Ses ailes de satin ,

Et l'humide gazon que la rosée argenté , Et la glèbe entr'ouverte où le soc resplendit , Tout ce qui crie et court , tout ce qui vol#et chante , Tout se confond et dit :

« Béni soit le Seigneur, le Dieu bon et superbe , Le Seigneur des moissons et des petits oiseaux, Qui fit l'azur du ciel , l'émeraude de l'herbe , Et l'argent des ruisseaux ! »

Pourquoi donc, ô matin ! tes lueurs irisées Laissent-elles en moi place pour les douleurs? O nuits d'été ! pourquoi , dans vos fraîches rosées , Trouvé-je aussi des pleurs?

Oh! si la fleur des champs que la brise caresse , Et qui répand sa joie en parfum sous mes pas , Me disait le secret de sa tranquille ivresse !... Mais la fleur n'entend pas.

La fleur dilate au vent l'or de son étamine ; Son ovaire fécond aspire avec amour

Le pollen odorant que sa sœur dissémine Dans un rayon du jour.

Si le grillon pouvait, là-bas, dans la campagne, M'apprendre le bonheur qu'il goûte en son sillon ! Mais il est loin , et chante à sa noire compagne Son hymne de grillon.

Si l'oiseau qui sautille et court de branche en branche , Et se montre et se cache , et gazouille au soleil , Enseignait à mon cœur comment sur nous s'épanche Un paisible sommeil !

Et comment on oublie , à l'abri de la feuille , Que le printemps fut court et que Tété finit ! Mais il chante l'amour à sa fauvette , et cueille Des herbes pour son nid.

Et moi je cherche en vain où reposer mon âme ; Mon cœur est déchiré par d'intimes combats ; Devant ce ciel si pur qui se remplit de flamme, Je murmure tout bas :

« Mon Dieu ! dans mon sentier combien de feuilles mortes 1 Combien , déjà , de ceux qui m'ont donné la main , Qui m'ont instruit au monde et m'ont ouvert ses portes , Sont restés en chemin !

« J'ai vu leurs pâles fronts désormais taciturnes , Et sous l'aile du temps disparus sans retour,

Ainsi que la lueur de ces astres nocturnes, S'effacer tour à tour.

« La nuit s'en va saisir les derniers dans son voile; Je me vois isolé dans l'espace éclairci , Mélancolique et tel que la dernière étoile , Prêt à m'éteindre aussi ! »

C'est ainsi qu'agité par ma pensée austère , Sous le bois verdoyant où fleurit le glaïeul , Rêvant à l'avenir, je marche solitaire , Et triste d'être seul.

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