‹ Poésies (volume 3)Chapitre 69 sur 78 · FUMÉE DE CIGARE · texte numérisé non relu

FUMÉE DE CIGARE

A DON MANUEL SILVELA

Tandis que vers le ciel j'exhale La fumée, ardente spirale Du cigare odorant et blond , Je crois, avec leurs blanches ailes, Voir naviguer les caravelles Qui, sur la mer, portaient Colomb.

A travers un réseau de brume , Sous le soleil brillant, s'allume Le pic radieux d'Haïti.

Là, servi par de brunes filles, Couvert d'or du front aux chevilles, Fume un Cacique appesanti.

Est-ce un Cacique? est-ce un roi More,

Assis au pied d'un sycomore ,

Et lançant de fauves regards

A l'Aimée ardente et vermeille,

Qui danse le pas de l'abeille,

Le sein nu, les cheveux épars?

Œil noir, brillant sous la mantille, Es-tu d'Aragon, de Castiller Par saint Jacques, quel frais tableau!.

Sous l'éventail mouvant cachée , Es-tu quelque vierge arrachée D'une toile de Murillo?

Es-tu la perle de mon rêve ï — Non ; ce n'est qu'une fille d'Eve. Son regard est un brasero; Dans le toril son cœur habite, Et son amour changeant hésite Du Picador au Torero.

Oh! voir Madrid! Oh! voir Grenade, Où la vigne blonde escalade L'oranger, fleurs d'argent, fruits d'or; L'Espagne amoureuse et guerrière, Riche ou pauvre, pieuse et hère, Comme le Cid Campéador!

Agenouillé, la tête basse, Voir le Corpus-Dei , qui passe, Dans les vapeurs de l'encensoir, Puis, sous les sonores arcades, Entendre, au loin, les sérénades Remplir l'air embaumé du soir!

Voir la Havane, où la Créole Va fumant, indolente et molle,

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