‹ Poésies (volume 3)Chapitre 75 sur 78 · L'EXTASE · texte numérisé non relu

L'EXTASE

Je semble insensé quand je songe, Et peut-être le suis-je alors; Car l'océan du rêve, où mon esprit se plonge, N'a pas de fond et pas de bords.

Quand je me tais, quand rien n'anime Mon regard fixe et soucieux, J'écoute une harmonie; une musique intime, Qui peut-être descend des cieux.

Tout ce qui chante sur la terre :

Le gémissement des ruisseaux, La plainte des forêts, la brise solitaire , Et le gazouillis des oiseaux;

Tout, ce que la harpe aux cent cordes Peut dire, en vibrant sous les mains; Tout ce que le Seigneur, en ses miséricordes, A mis dans la voix des humains;

[36 SONNETS BT FANTAISIES

Ce qui rend l'âme épanouie;

Ce qui fait prier et pleurer,

Tout cède à cette voix ineffable, inouïe,

Qu'en mon cœur j'entends soupirer!

Si cette mélodie étrange Avait un son matériel, On saurait ce que c'est que la chanson d'un ange; On aurait un écho du ciel.

Mais Dieu , qui révèle aux poètes Ces hymnes faits pour les élus, Appose , en même temps , sur leurs lèvres muettes Un sceau qui ne se brise plus.

C'est le désespoir de leur vie, D'entendre cette voix chanter, Et, quand leur cœur est plein, quand leur âme est ravie, De ne pouvoir rien répéter.

Ils verront, à travers leur âme, Flotter le rêve éblouissant , Et, poursuivant sans fin l'insaisissable flamme, Ils sûront des pleurs et du sang.

Dans la coupe, où brille l'image De leur désir inaccompli , Comme Ixion déçu n'embrassant qu'un nuage, Ils boiront le fiel et l'oubli.

Ils fouilleront dans leur poitrine, Sans maîtriser l'esprit vainqueur; Ils tordront, sans saisir cette effluve divine , Les lambeaux saignants de leur cœur.

Douleur qu'on redoute et qu'on aime, Bonheur poignant comme un remord, Ivresse qui vous porte à l'idéal suprême, Pour vous replonger dans la mort!

Volupté navrante, insensée, Fièvre où l'âme voit flamboyer Le mystère inconnu, l'indicible pensée, Que la voix ne peut bégayer !

Je t'appelle, terrible extase, Qui fais chanceler ma raison; Le buveur d'opium puise ainsi, dans le vase, Les rêves avec le poison.

J'écoute, je tremble, j'adore, Et tel que Moïse au saint lieu , Pendant l'éternité j'écouterais encore...

J'entends chanter la voix de Dieu!

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